La Voix de la Police, votre quotidien local

vdnLe jour et la nuit. Le traitement par La Voix du Nord du mouvement social contre la loi travail est étonnamment favorable à son départ.
Mais dès qu'une vitrine est brisée, certain.es journalistes remettent leur bonne vieille laisse.
 
 
Avec plus d'une centaine d'articles, on ne peut pas dire que la Voix du Nord se désintéresse de la contestation. Mais faute d'une ligne éditoriale claire, les journalistes écrivent chacun.e dans leur coin, défendant leur point de vue au risque de contredire les articles de leurs confrères. L'information en direct via leur site est devenue leur faire-valoir, transformant leur plate-forme numérique en un BFMTV local. Le recul journalistique, le recoupement d'infos : pas toujours le temps, il faut pisser de la copie. De fait, il leur est plus facile d'appeler le commissariat que d'aller enquêter.
C'est que la VDN ne fait plus dans le journalisme d'investigation depuis longtemps1. Le traitement des événements est plus proche du fait divers que du Pulitzer. Car celui-ci fait vendre et simplifie l'information pour que le lectorat ait facilement accès à une opinion tranchée sans avoir à se farcir une enquête. Défendre l'ordre établi, se conforter dans une vision normative de la société où rien ne doit dépasser. Une manif se doit d'être « bon enfant ». Comme dit leur journaliste Bernard Virel : « Il reste juste à espérer que les défilés se fassent dans les règles et le respect des opinions de chacun. Car dans tous les cas, la casse n’arrange rien ». Dès que ça déborde, c'est le ras-le-bol.
 
Ne pas informer, tout un métier
 
Dans le contexte de la lutte contre la Loi travail, les actions symboliques et non violentes s’enchaînent début avril : les interventions contre Martine Aubry lors de l'inauguration de l'expo universelle au musée des Beaux-Arts2 ou à la gare Saint-Sauveur, l'intrusion3 dans une réunion avec Hervé Mariton, le blocage4 de la gare... Ces actions sont totalement passées sous silence dans la VDN.
Le 28 avril, une intervention5 concertée à cinquante manifestant.es parvient à suspendre une banderole géante « Medef paie tes impôts » sur la façade de la cité administrative. Et les interluttant.es d'invectiver du haut du centre des impôts les entreprises fautives et les banques qui cachent des comptes au Panama. Pour la VDN6, l'action se résume en : « La trentaine de manifestants qui occupait la Cité administrative vient de quitter pacifiquement les lieux. La manifestation reprend son cours ». Au lecteur de chercher le pourquoi du comment. Une autre action7 a consisté à envahir les fast-food pour alerter sur les conditions de travail et l'exil fiscal. Mais expliquer que McDo est au centre de l'affaire Luxleaks pour évasion fiscale, à quoi bon ? Il semble plus important pour le journaliste Arnaud Dufresne de conclure qu'« il n'y a pas eu d'interpellation ». Comme un air de petit regret ?

Autre exemple, une tentative d'auto-réduction8 a lieu le 9 mai au Match de Solférino. Pour Benjamin Duthoit9 : « Au final, il n’y a pas eu de heurts et rien n’a été volé : les chariots ont été laissés sur place. Le magasin a aussitôt repris son activité normale. » Grande distribution, exil fiscal, lui non plus, ça ne lui dit pas grand chose. Mais il conclut tout de même par un témoignage dramatique : « En tout, ça a duré une quarantaine de minutes, précise Isabelle. J’ai eu peur, surtout avec ma fille ».
Des interluttant.es, tout juste chassé.es du Théâtre du Nord, viennent logiquement perturber une pièce sur la Révolution de 1789 en plein mouvement social. Le journaliste culturel Jean-Marie Duhamel10 ne retient que : « On n’est pas persuadé qu’elle aura servi la cause tant s’y mêlaient maladresse et confusion, agression verbale, outrance quasi diffamatoire ». Les spectateurs avaient pourtant applaudi à tout rompre en soutien.
 
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Des violences policières ?
 
Le 31 mars, une photo fait le tour des réseaux : un homme à terre est frappé par quatre policiers devant la mairie de Lille. La VDN met pourtant en doute la véracité des faits11 : « Enquête de l’IGPN après des violences présumées sur un manifestant ».
Après la manif du 20 avril, les condés rentrent en force dans le local syndical de la CNT pour arrêter arbitrairement deux personnes. L'action fait la une du site du journal : « Deux arrestations dans le local de la CNT suscitent la polémique »12. Pourtant l'article débute par un « selon la police » et se poursuit par : « Des individus ont commis des violences sur cinq policiers, aux abords du local de la CNT rue d’Arras ». Deux informations fausses dans une même phrase : les violences sont encore supposées et, en plus, auraient eu lieu rue de l'Hôpital militaire, soit un 1,7 km de là13.
Le lendemain, la feuille de chou fait « le point » avec un titre14 digne de la presse à scandale : « Manifestation contre la Loi travail à Lille : un journaliste et des policiers frappés ». En quatre paragraphes, les deux dudu, Dufresne et Duthoit, résument l'affaire et invoquent la nouvelle version de la police : « Des agents de la BAC ont voulu empêcher des individus de coller des affiches sur des bâtiments publics. Une trentaine de personnes les ont pris à partie. Ils ont été frappés et ont dû se réfugier dans les locaux de l’EGC » [École de gestion et de commerce]. Jamais ne sera mis en doute cet événement improbable au vu du dispositif policier disproportionné – un flic pour trois manifestant.es – ni émis le moindre soupçon sur la version de la police. Quant à la CNT, elle n'aura droit qu'à deux petites phrases pour s'expliquer. Paru le même jour, l'article d'Haydée Sabéran15 peut leur donner quelques leçons de déontologie journalistique.
 
Des casseurs, en veux-tu ? En voilà
 
Le 12 mai, des jets de peinture sont — comme à chaque manif — lancés contre l'Apple Store, les banques, le Printemps : des cibles sélectionnées pour leur potentiel symbolique. Les flics, sous les ordres du nouveau préfet Michel Lalande, vont fracasser le groupe des étudiant.es16. Pour relater l'affaire, la VDN s'offre un titre violemment aguicheur17 : « Cent casseurs font dégénérer la manifestation » et commence son récit par catégoriser les bons et les mauvais contestataires : « Une centaine d’individus cagoulés intègre le milieu du cortège, se mélangeant aux autres manifestants ». Cagoulés comme des terroristes ? Ou plutôt masqués pour se protéger des photographes de la VDN ? Les mots sont importants. Les journalistes Benjamin Duthoit et Thomas Evrard préfèrent relativiser la violence de la police : « Des manifestants pacifistes sont pris dans les incidents, certains dénoncent l’intervention policière […]. D’autres manifestants sont plus compréhensifs : « Les policiers ne pouvaient pas tolérer les dégradations. Ces casseurs pourrissent notre mobilisation ! ». Une seconde charge des CRS s'abat soudainement sur une centaine de personnes qui avaient les bras en l'air ou étaient assises. Choisissant de ne pas parler des personnes blessées par les grenades de désencerclement et les flashballs, la VDN s'attarde sur des événements supposés : «  Jets de bouteilles vers la police, de nouvelles dégradations (une vitrine de la Sergic et des distributeurs). Des chariots et divers objets sont aussi incendiés. Finalement, des renforts de CRS dispersent les casseurs. La situation se calme ». En fin d'article sont évoqués « deux policiers légèrement blessés » et ils ont ajouté « Des manifestants évoquent des blessés par des tirs de flash-ball de la police. Ce qui n’est pas confirmé par les forces de l’ordre ». Être derrière la ligne de la police, tout un métier.

Alors qu'à Nantes les vitrines des banques sont régulièrement fracassées, celle du Printemps suscite les jérémiades de La Voix du Nord. En mai, après un mois de manifestations à Lille, une seule vitre a été brisée. L'occasion était trop belle. Le photographe n'étant pas sur place à cet instant, une photo récupérée sur Twitter a fait l'affaire. Consciencieusement, la rédaction dépêche une équipe le lendemain pour couvrir sa réparation. La Voix du Nord rend « hommage aux familles des vitrines »18.
La une du 17 mai est symptomatique du positionnement du journal, une croix rouge barrant un manifestant habillé de noir, alors qu'en lettres capitales s'étale le titre « Casseurs, Stop »19. Tout le monde dit « Stop aux CRS » a-t-on envie de titrer.
 
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La justice de classe version VDN
 
Le journaliste Lakhdar Belaïd n'aime pas trop les « casseurs »20. Joachim est jugé, il a participé dans l'euphorie générale à l'action contre la violence policière à Lille-Sud ce même 12 mai. Il passe en comparution immédiate. L'avocate commise d'office demande aux soutiens venus en nombre de sortir de la salle pour ne pas mettre trop la pression. Les militant.es s'exécutent. Belaïd peut ainsi faire un exemple pour la justice et pour la presse : « En fin de journée, quand Joachim D. monte enfin des geôles, plus personne. Ni activistes, ni policiers d’ailleurs. Cela vaut peut-être mieux ainsi. Le jeune homme ne parlera pas de ses très éphémères compagnons de lutte de façon élogieuse : "Une bande de trous du cul !"». Les procès se succèdent et les comptes-rendus des journaleux ressemblent tous à des « Bravo : force doit rester à la loi ».
Le 17 mai, Antoine, membre de la CGT, est arrêté violemment en début de cortège en même temps qu'un autre syndicaliste. Le journaliste Arnaud Dufresne est admiratif quant à l'utilité de l'intervention policière21 : « Dix personnes ont été interpellées, au départ rue de Paris, quand les forces de l’ordre ont tenté de bloquer les militants de l’ultra-gauche. Mais il n’y a eu plus aucun incident ensuite ». Il donne bien la parole à un syndicaliste : « Ils voulaient arrêter dix casseurs, ils en ont fabriqué cent ! », mais insiste tout de même : « Au contraire, la situation va s’apaiser ». Une contestation nonchalante « dans une ambiance finalement détendue, en musique, et sans autres incidents », voilà ce qui va faire basculer un gouvernement !
Le rassemblement contre la « haine anti-flics » donne l'occasion à la VDN de faire des pleines pages de témoignages de policiers qui « ont fait état de leur spleen. Tous n’ont pas été blessés lors des manifestations, mais tous évoquent une grosse dose de stress, de fatigue, de déception et de frustration ». Un article contradictoire sur les violences policières aurait été aussi le bienvenu. Ce n'est que deux jours après que la VDN – édition de Douai – donne la parole à un « casseur douaisien »22. Mal en a pris à l'interviewé de penser que sa parole allait être respectée. L'article débute par cette remarque mesquine : « Rencontre autour d’un café. Qu’il oubliera de payer », la suite n'est qu'incohérence entre questions et réponses qu'on sent tronquées, et aux commentateurs de droite de se déchaîner sur le site.
 
Presse, TV : même combat ?
 
Durant une manif, « un journaliste de France 3 a été agressé » peut-on lire en légende d'une photo de la VDN. Des manifestant.es lui ont demandé d'arrêter de filmer car ses vidéos deviennent des preuves23. Devant son obstination, il a vu son joujou brisé accidentellement. Il n'en fallait pas plus pour que la caste journalistique se ligue : « Ce sont des violences clairement anti-médias et anti-journalistes ». Christophe Lefebvre, photographe attitré – et vidéaste à ses heures – n'aime pas qu'on lui demande de respecter l'anonymat des manifestant.es9. Il s'énerve d'être remis en question après vingt ans de travail consciencieux. Pour preuve, durant une action, sa vidéo en ligne est recadrée à la demande de la personne filmée — mais il laisse consciemment la bande son — puis, dans une seconde séquence, filme le visage de ce même intervenant. Une simple bourde  d'amateur ? Lors d'un procès, les journaleux se font conseiller d'arrêter de prendre des photos des soutiens, Lakhdar Belaïd et Antoine Duthoit24 se font un plaisir de le rapporter pour se faire valoir : « Une poignée d’individus s’offre un ultime plaisir : houspiller les journalistes sur place ». Ce même Lakhdar n'apprécie guère d'être repoussé par une nuitdeboutiste qui refuse de lui parler25. Il s'acharne sur elle dans un article condescendant, la rabaissant à un rôle d'enfant, doutant de ses idées politiques et, lui, se remémorant vingt ans plus tôt « [ses] quelques rudes contacts avec la BAC ». Un soir de beuverie entre amis ?
 
AF
 
4. "El Khomri, un train de retard", La Brique, 04/05/2016.
5.  "Medef paie tes impôts", La Brique, N°47
8. Il s'agit de remplir des caddies et de demander à la direction l'autorisation de partir avec le contenu.
 23. Lire « Á vos smartphones ! » (la suite)

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