Les deux du local CNT face au tribunal des flagrants délires

CNT valeurs 1Vendredi 22 avril. Des drapeaux de la CNT flottent devant le tribunal de Lille.

Une centaine de personnes est venue en soutien aux deux militants qui passent en comparution immédiate suite à la manif' du mercredi 20 avril. Justice politique et justice de classe font toujours aussi bon ménage. Un petit retour sur les événements s'impose pour comprendre comment deux arrestations en soit-disant « flagrant délit » ont pu avoir lieu plus d'une heure après les faits.

 

Peu après 14 h, la manifestation part de République au son des pétards et des fumigènes. Quelques ballons de peintures viennent colorer les façades ternes des banques et de la gigantesque vitrine de l'Apple Store, quelques bottes noires de CRS virent au jaune. Ambiance printanière.

Arrivé rue Nationale, le cortège est bloqué par un cordon de robocops et dévié vers la rue de l'Hôpital militaire. Devant une école de gestion (EGC), trois flics en civil et sans brassard, tentent d'embarquer violemment deux manifestant.es vers l'intérieur de l'école. Mais le cortège, vigilant, les en empêche. Les bad cops, bredouilles, sont rejoints par deux autres et se réfugient derrière la porte d'entrée. La manif se finit sans encombre sur la place de la République (Lire sur indymédia le compte-rendu complet de cette journée ).

Probablement frustrés face à un mouvement militant soudé, la police au grand complet décide de s'en prendre, après la manif, à un petit groupe parti faire une AG à la librairie occupée l'Insoumise, dans le quartier Moulins. Sentant le guet-apens, une partie des militant.es se réfugie à la CNT. Plusieurs camions de flics bloquent alors la circulation dans la rue d'Arras et gazent sans modération tout le monde dont des passant.es, parmi lesquel.les une adolescente de 14 ans. Bienvenue à Moulins !

Les flics défoncent à coups de bélier la porte du local syndical, y contrôlent l'identité de toutes les personnes présentes et en embarquent deux. Une centaine de militant.es viennent en renfort sur les lieux. Le cortège –moins joyeux mais encore plus déterminé- se dirige en manif' sauvage vers le commissariat central à Lille Sud, bloquant la circulation boulevard Victor Hugo et rond-point des Postes. La manifestation devant le commissariat dure plusieurs heures au rythme des « libérez nos camarades » et autres chants. Un barbecue improvisé, sur le parvis, permettra même de nourrir les militant.es.

 

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Une affaire qui sonne creux

48 heures de garde à vue plus tard, les accusés passent au tribunal de Lille en comparution immédiate pour « violences sur agents de la force publique dans l'exercice de leurs fonctions ». Cent cinquante personnes attendent dehors mais peu auront l'autorisation d'entrer dans la salle d'audience vite pleine. « Pas question de rester devant la porte, raisons de sécurité oblige », affirme un des policiers. A l'intérieur, les gens venus écouter sont bien gardés puisqu'une quinzaine de policiers en uniforme ou en civil surveillent la tenue du procès. Dès que l'audience commence, on sent la pagaille que provoque l'immédiateté de la comparution immédiate : le juge n'a d'abord pas les documents nécessaires et renvoie les accusés avant de les faire revenir une minute plus tard. Menottage et dé-menottage deux fois de suite. Les deux accusés demandent le renvoi pour préparer leur défense. Débute alors un autre procès qui doit statuer sur leur remise en liberté ou leur détention provisoire pour un mois.

Le juge rappelle les faits : « On ne rentre pas dans les détails, tout le monde sait ce qu'il s'est passé », se faisant le porte-parole de la police. Il évoque l'intervention de membres de la BAC pour empêcher un collage d'affiches et le fait qu'ils auraient subi « des coups de poings, des lancers de morceaux de pierre et des fumigènes ». Mais dans l'action, les policiers auraient tout de même reconnu leurs agresseurs, l'un des deux portait « un sweat à capuche noir et des lunettes de soleil ». Comme à peu près deux cents personnes ce jour là. Il les accuse d'« avoir pris d'assaut » l'école en question avec d'autres personnes. Une vidéo surveillance prouverait ses dires.

Puis, concernant l'intrusion à la CNT, le juge décrit : « Devant le refus d'ouvrir, la force publique a été employée » après des négociations infructueuses avec le syndicat. Des « échauffourées entre la police et les manifestants à la CNT » auraient alors eu lieu. Pour les besoins de l’enquête, les quatre flics « victimes de l'agression » sont auditionnés par leurs collègues et auraient validé l'identification des prévenus.

Le juge demande à l'un des deux accusés de présenter sa version des faits. Ce dernier explique qu'il était en tête de cortège et tenait la banderole lors de l'action : « On ne me verra pas sur les images de vidéo-surveillance ». Mais le président s'en fout et le lance illico sur son casier judiciaire. Même traitement pour le deuxième camarade. Encore une fois, la faiblesse du dossier force la justice à s'agripper au casier judiciaire des accusés... Ils sont jugés non sur les faits mais sur leurs antécédents.

La procureure se lance dans un discours hargneux : « Il ne faut pas se tromper de débat. C'est avec violence qu'ils se sont acharnés contre quatre policiers. Leur présence a été clairement établie, ils ont été filmés, poursuivis puis interpellés ». À 1,6 km de là et une heure plus tard, oublie-t-elle de préciser. Elle demande la prison préventive pour les deux de peur qu'ils ne se présentent pas au renvoi et parle de risque de « représailles contre les policiers ». Selon elle, leur faible revenu justifierait leur volonté de fuir et légitimerait de fait la détention. Alors que l'un d'eux travaille tandis que l'autre a précisé qu'il possède un contrat de travail débutant en mai, la proc' sous-entend que c'est un bobard et remarque bassement qu'il n'a pas eu d'emploi depuis 2012. Un bon vieux classique de la justice politique, sociale et de classe.

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Parole à la défense

L'avocate, maître Ruef, entre en jeu. Elle rappelle que jamais la cause de leur arrestation ne leur a été précisée. Elle tacle au passage la presse qui distille des informations policières et affirme qu'elle n'a « été mise devant la nature des faits reprochés que tout à l'heure ». La police a eu deux jours pour peaufiner sa version. Ne niant pas les faits de violence devant l'école, l'avocate brandit quinze attestations signées prouvant que les deux accusés étaient en tête de cortège. Quant à la preuve ultime de l'accusation, ce n'est qu'une capture d'écran de la caméra de l'école qui lui a été présentée et où on y voit seulement les policiers dans le hall de l'EGC.

Elle rappelle que ce sont deux militants qui ont été arrêtés : « Des personnes qui sont dans toutes les AG de lutte. Ce sont des figures bien connues ». Sur les quatre policiers qui auraient été "massacrés" par la foule hostile, un seul a eu une journée d'ITT (interruption temporaire de travail). Quant à la crainte de la procureure de leur non représentation devant le tribunal, l'avocate dit : « Ils se sont toujours présentés... et tous les gens derrière moi [le public militant] seront là aussi ! ».

Le tribunal se retire pendant 35 longues minutes pour délibérer. Au final, le jugement est renvoyé au 25 mai à 14 h.

Les prévenus sont tous les deux placés sous contrôle judiciaire dans le Pas-de-Calais, dans leurs familles respectives. Interdiction formelle de venir en manif', auquel cas « retour à la case départ, vous n'aurez pas la médaille du manifestant héroïque et vous trouverez une auberge pour la nuit », menace le juge.

Les copains retrouvent la liberté et rejoignent leurs camarades sous les applaudissements.

Mais le procès n'est que partie remise.

Si vous avez pris des vidéos ou des photos du cortège, en particulier rue de l'Hôpital militaire, ne les diffusez pas sur le net, mais envoyez-les directement à l'adresse mail : ul-lille [at] cnt-f.org.

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