« Medef, Medef, Mes déf-icits ! »

interluttants 1Vendredi 22 avril, une quarantaine de personnes (militant.es, syndicalistes de Sud, participant.es de Nuit Debout, étudiant.es) répondent à l'appel des Interluttant.es 59/62. Rendez-vous est donné à 8 h 30 pour une action coup de poing dont l'objectif n'est révélé qu'en dernière minute. Une petite sauterie entre patrons organisée par le Médef se déroule à l'intérieur de la majestueuse Chambre de commerce et d'industrie (CCI) : « Petit-déjeuner d'échanges avec Hervé Mariton ». Les patrons devront partager la brioche.

 

Hervé Mariton est l'invité vedette de ces agapes patronales. Membre de la commission des finances de l’Assemblée nationale et rapporteur spécial du budget sur la prévention des risques, la conduite et le pilotage des politiques de l’écologie, de l’énergie et du développement durable et député-maire (LR) de la Drôme, il est surtout connu pour incarner la droite dure en se distinguant notamment par son combat farouche contre le « mariage pour tous ». Depuis septembre dernier, il est candidat aux primaires de la droite pour les présidentielles.

La petite troupe se dirige vers l'entrée du bâtiment. Une partie de l'équipe passe tranquillement le portique de sécurité avant que deux vigiles tentent de repousser l'invasion. Ça se bouscule sans ménagement : « Poussez ! Poussez ! Allez-y ! ». La sécu' se défend péniblement et est rapidement débordée. Un camarade est violemment jeté dehors et écope d'une vilaine entorse au pouce.

 

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Stupeur chez les bourgeois

 

Un peu perdu dans le bâtiment, le cortège découvre les lieux en touristes. « Oh c'est beau ici ! » commente une interluttante, « je ne savais pas que c'était aussi grand ». La violence symbolique des ors patronaux, à défaut de jouer à plein, motive particulièrement nos ardeurs militantes. Devant la salle où se tient la réunion, les intrus.es s’entraînent à crier « Médef, Médef, mes déf-icits » et entrent en fanfare. La salle bien cosy accueille une trentaine d'huiles locales venues prendre le café dans de confortables sièges. Ici se réunissent patron.nes et élu.es dans le calme bien douillet d'une salle qui respire l'entre-soi, sous des fresques peintes à la main faisant l'apologie du travail et de la probité patronale. Le décalage est frappant, et il le restera tout au long de l'entrevue.

La cheffe du protocole est catastrophée, elle déplore la présence des perturbateurs : « Vous n'êtes pas obligés de faire ça, vous pouvez faire ça avec plus de diplomatie ». Les interluttant.es exposent leur grief. Ceux qui leur répondent n'ont de cesse de dire que ce n'est pas ici qu'il faut taper : « On a rien à voir avec ça [la loi El Kohmri], ici ce n'est pas une succursale du parti socialiste ! Allez les voir, ici on travaille ! » Parmi eux, Philippe Hourdain, président de la CCI Grand Lille et PDG de l'imprimerie Adlis-HPC à Templemars, et Frédéric Motte, ancien maire de Beaucamps-Ligny, PDG de Cèdres Industries, mais surtout président du Médef Lille et Nord-Pas de Calais. La composition de l'assemblée incarne la sainte alliance politico-économique locale. Dans ce petit monde bien guindé et bien cravaté, il n'y a quasiment pas de femmes, juste quelques mâles blancs bedonnants.

 

La rencontre monte

 

Les manifestant.es s'invitent au banquet et avalent goulument les délicieuses friandises offertes pour l'occasion, se servent du café, et certain.es osent même s’asseoir à leurs tables. À l'heure où le Médef menace de quitter les négociations sur l'assurance chômage si leurs revendications sur la loi Travail ne sont pas satisfaites, on assiste à un dialogue de sourds. Lorsqu'un interluttant oppose l'argument : « Ce serait plutôt aux adhérents de la branche Banque du Médef de payer leurs impôts en France », un patron à la cravate rayée répond totalement à coté de la plaque : « Tous les chefs d'entreprise veulent créer de l'emploi... Vous visiez la Société générale... Je ne me sens pas du tout concerné ». Culottés, les grands patrons du coin affirment qu'ils n'y sont pour rien. Thomas, interluttant, ironise sur la situation : « C'est comme si on avait une chance extraordinaire d'avoir ceux-là en face de nous. La fine fleur du patronat dont l'unique préoccupation serait le bien-être des travailleurs. Que des philanthropes ! »

Un entrepreneur se saisit du micro : « J'ai une certaine conception de la démocratie. », rires hilares dans la salle, « Vous vous imposez dans une réunion où vous n'êtes pas invités ! » poursuit-il. Et c'est que le bougre a raison, on n'a pas du tout la même conception de la démocratie : d'un côté, celle de ceux qui possèdent le pouvoir économique, qui se sentent droit de cité par leur légitimité entrepreneuriale et leur privilège de classe, celui d'être bien né ; de l'autre, celle de la rue qui proteste, celle de ceux qui défendent l'intérêt des travailleurs.es et des petites gens et qui n'ont pas le droit à la parole lorsque se décide l'avenir de leurs conditions de travail.

 

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Que la peur change de camp


Hervé Mariton en rajoute une couche : « J'ai voté contre ce texte [] mais si vous votiez pour nous, on ne l'aurait pas fait comme ça ». Une fois de plus, la vieille aristocratie représentative comme seule alternative. « Si vous voulez être entendus, vous n'avez qu'à vous présenter ! » Évidement, ça coince. Affublé d'un sourire pathétique, il propose de passer à Nuit Debout pour s'expliquer comme si dans sa grande mansuétude, il tendait les bras vers l'autre. Les images de Finkielkraut se faisant bouter à Paris sont encore dans les esprits.

Fabiana, interluttante, analyse : « Il est difficile de trouver le bon argument contre une classe qui passe son temps à élaborer une langue, à imposer des conceptions et à bien parler. Mariton a plus de trente ans de bouteille en la matière », alors que l'autre conception de la démocratie, place de la République, tente de construire un autre modèle.

Pour Bruno, interluttant, ce n'est pas tant les tentatives de discussions qui sont importantes : « L'idée c'est de ne leur laisser aucun répit. Aller partout où le pouvoir est là. Il faut que la peur change de camp. Il faut qu'ils aient une boule au ventre partout où ils vont. Il faut qu'ils se demandent : ''Est-ce que ça va bien se passer si je vais à tel endroit ?''. C'est une sorte d'insurrection, s'ils veulent la paix, s'ils veulent continuer leurs réunions paisiblement, il faut qu'ils reculent ». D'ailleurs, en plusieurs coins de France, les citoyen.nes en lutte sont venu.es compromettre les mondanités de la classe dominante en brandissant une banderole : « Ta violence est symbolique : la mienne est légitime ». C'est ce qui s'est passé ce même vendredi 22 à Paris, où la Nuit Debout est venue bloquer l'accès au gala de Sciences Po Paris (ayant pour invité d'honneur Emmanuel Macron) pour mettre au pilori celui qui constitue l'emblème de la reproduction de nos élites.

 

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Au bout de vingt minutes, Hervé Mariton, s'exprimant sur le régime des intermittent.es, fait une bourde et parle « d'aide publique » au lieu de « salaire différé », montrant une fois de plus le décalage entre patrons et travailleur.se.s et révélant son mépris profond pour le régime de l'intermittence. La réunion s'écourte, tout le monde s'en va. En souvenir, un militant tente de prendre le petit écriteau en papier sur lequel figure le nom de Mariton. La cheffe du protocole l'en dissuade : « Tu ne prends pas ça ! T'as déjà pris les petits pains. Là, ça c'est du vol ». En sortant, un patron s'adresse à l'un d'entre eux : « T'as pas besoin d'être violent, y'a des méthodes plus polies ». La violence symbolique du cravaté lui est renvoyée dans la gueule : « Mais qui êtes-vous pour me tutoyer ? Monsieur, je ne vous connais pas, mais un jour je vous apprendrai ce que c'est la politesse ! »

 Crédit photos : Coordination des InterLuttants 59-62

 

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