Cargill est rouge

Carkill Habourdin PSELe lundi 13 janvier 2020, les employé.es de l'usine Cargill à Haubourdin démarrent un important mouvement de grève, dirigé, entre autre, par la CGT. Tonnelles, barbecue et palettes occupent désormais la place de l'Eglise, accompagnés de jeux, de pétards et de fumigènes qui rythment les journées de grève. Le site a prévu un « Plan de sauvegarde de l'emploi » (PSE), une grosse opération de licenciement qui pourrait mettre sur la touche jusqu'à 183 employé.es sur 330. Première étape d'un projet à long terme de déstructuration de l'usine.

 

Cargill, c'est un peu l'entreprise que tout le monde côtoie, mais sans le savoir. Nous voudrions présenter cette entreprise, dont le chiffre d'affaire (CA) est plus de deux fois supérieur à celui de Coca Cola et MacDonald's réunis, d'une manière un peu originale.

Ouvrez le placard dans la cuisine la plus proche de vous, prenez n'importe quel produit transformé (gâteaux, plats cuisinés, nourriture pour bébés) et cherchez « maltodextrines » ou « sirop de glucose » dans les ingrédients... Nous vous présentons (roulement de tambour) : Cargill !

Carkill, tueur d'emplois

Vous avez probablement entendu parler de Bayer-Monsanto (sur votre produit, les logos de « Mondelez International » ou « Unilever »). Cargill, qui travaille avec cette dernière, est un empire d'origine américaine bien plus puissant et perfide. Dans son palmarès : déforestation de l'Amazonie, implantations d'usines très polluantes dans des zones sensibles, spéculations sur la crise alimentaire de 2008, l'exploitation de travailleur.ses mineur.es (1), et tout ça sans avoir besoin d'être cotée en bourse. Ce qui veut dire qu'elle a réussi à se développer pour atteindre plus de 100 Mds de CA sans recours à des investisseurs ou autres actionnaires. Pas mal. Ce genre d'entreprises consanguines (pour ne pas dire familiales) sont bien connues dans le Nord, avec pour équivalent les Mulliez (2).

Haubourdin, c'est là qu'est produite depuis 1856 une partie des ingrédients de l'objet que vous avez peut-être encore entre les mains (vous pouvez le déposer, la démonstration est terminée). En 2002, Cargill a racheté l'usine qui appartenait à Cérestar. Les employé.es nous expliquent que le travail y est réparti dans plusieurs bâtiments immenses. L'amidonnerie humide est le secteur qui fabrique de l'amidon maïs et l'amidonnerie sèche transforme les surplus en d'autres produits (dérivés de carton). Il y a le secteur « atomisé », où l'amidon est transformé en poudre, puis vendu à d'autres entreprises qui l'utiliseront comme ingrédient pour des produits alimentaires ou pharmaceutiques (3).

L'amidonnerie étant trop peu rentable, il est possible qu'elle s'arrête et que 80 employé.es passent à la trappe.

« Regarde les cheminées : pas de production sans fumée »

Si on voit les ouvrier.es dans la rue depuis quelques semaines déjà, leur mouvement se durcit par une grève suivie par beaucoup d'employé.es depuis le 13 janvier. Ce qui est complexe, c'est que l'indemnité de départ est déterminée en fonction du salaire des six derniers mois, donc à trop faire grève, le personnel risquerait d'être trop pénalisé en cas d'échec de la lutte. Pourtant, une partie importante des ouvrier.es a tenu, contre vents et marées devant l'usine, pendant toute la semaine, avec un piquet de grève (non bloquant) : les camions peuvent encore passer, mais l'activité de l'usine est bien interrompue.

Dans les revendications, outre le retrait du plan social, ils et elles demandent des compensations à l'effet psychologique lié à l'annonce du PSE : une partie des ouvrier.es ignorent où ils seront dans 6 mois. « On commençait à s'emballer avec ma femme. Faire un deuxième gosse, acheter une maison, piscine... En quelques mois, ils ont détruit de vrais projets familiaux. » C'est là que se dessine le lien avec la réforme des retraites : à Cargill comme ailleurs, être licencié.e, malgré de grosses primes, revient à ne plus marquer ses « points » pendant un temps. L'avenir des salarié.es est en jeu.

Cargill CGT

L'employeur a l'obligation légale de mettre en place une ligne de soutien psychologique pendant un PSE, ce qui a été fait uniquement par la pression des employé.es. Un autre confirme : « Au début il y avait un numéro qui n'avait personne au bout. Après deux semaines, ça a été activé. Beaucoup de gens appellent ».

Ce laxisme dans les procédures n'est pas anodin : chaque vice de procédure retarde un peu le PSE, ce qui rallonge les mobilisations, parfois difficiles à tenir. Pourtant, à Cargill, on sait que « tout s'est gagné dehors. Les congés payés, les salaires minimum... » Donc nous les retrouvons à Lille, chaque semaine, aux côtés des cheminot.es et des autres révolté.es de la casse sociale généralisée. Si la répression syndicale pointe souvent le bout de son nez, la répression policière existe aussi. Jeudi 16 janvier à Lille, pendant une manifestation contre la réforme des retraites, un gréviste de Cargill a été arrêté pour « dissimulation du visage ».

Dans cette lutte qui durera jusqu'au 27 février (fin des négociations du PSE) (4), tout soutien est le bienvenu. Alors n'hésitez pas à venir prendre un café avec elles et eux à Haubourdin, devant ou dans l'usine.

À suivre...

 

1. Voir le documentaire Cargill, la faim justifie les moyens de S. Quillet et P. Brito Da Fonseca (2015).

2. C'est d'ailleurs là la seule origine au cliché sur la consanguinité dans le Nord. Véridique.

3. Les partenaires de Cargill sont Bayer, Nestlé, Danone, Bailey's... Que du bon !

4. L’histoire montre que cette lutte dure beaucoup plus longtemps car plus d’un an après, rien n’est fini. Lire « Cargill, un an de lutte » dans La Brique, n°63 (automne 2020).

 

► Lire aussi :

- « Cargill / Carkill, une usine menacée à deux pas de Lille », par Lille Insurgée, février 2020.

- « Haubourdin, l’industrie au nez des salarié.es », dans La Brique n°61, « On en remet une couche », hiver 2020.

- « Cargill, fleuron de l’industrie française ? », dans La Brique n°62, « Indéboulonnables », été 2020.

- « Cargill, un an de lutte » dans La Brique n°63, « Poulets partout, justice nulle part », automne 2020.

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