Capitalisme à visage urbain

Dessin ANRU 2 retouche« Le plus gros chantier de l’histoire de France hors temps de guerre » dixit Jean-Louis Borloo, son initiateur, entame la deuxième phase de son programme. Quinze ans après le lancement de l’Agence nationale de la rénovation urbaine (ANRU) et ses opérations de démolition à la chaîne, l’ANRU 2 a pris le relais pour venir au secours des quartiers populaires à coups de pelleteuses et de milliards d’euros. Annoncée comme une machine de guerre contre la pauvreté, c’est pourtant dans la guerre contre les pauvres qu’elle semble vouloir continuer à exceller.

L’ANRU est créée en 2003 par Jean-Louis Borloo, l’ancien maire de Valenciennes, alors ministre de la Ville. Son ambition : permettre de résoudre les problèmes des quartiers populaires par l’aménagement urbain1. Malgré un budget en net déclin et des résultats plus que mitigés, nous voilà reparti.es pour dix ans. L’ANRU 2, c’est 400 quartiers concernés, pour un montant de 47 milliards d’euros. Le Nord et le Pas-de-Calais se taillent la part du lion avec 41 projets financés sur leur territoire, juste derrière l’Ile-de-France, principalement dans le bassin minier et la métropole lilloise.

Faire péter le quartier

Pour parvenir à son objectif, le plan de l’État est simple : permettre aux collectivités locales de mettre en œuvre des projets urbains ambitieux visant à « reconquérir » des espaces jugés « dysfonctionnant », parce qu’« enclavés ou ghettoïsés ». Pour cela, l’ANRU sort le chéquier, mais à condition de répondre au cahier des charges fixé. Elle fonctionne ainsi comme une forme de « gouvernement à distance »2 : à coup d’appels d’offres concurrentiels, elle laisse les pouvoirs locaux s’écharper entre eux pour se diviser le butin, tout en régissant leurs pratiques.

Cela se traduit dans les actes par la promotion étatique d’une politique uniforme de « revitalisation » des quartiers rénovés, le tout enrobé dans un vocabulaire toujours plus polissé et dépolitisé. L’habitat est « résidentialisé [afin de] limiter le sentiment d’insécurité » en créant par exemple des résidences fermées. Les espaces publics doivent être « ouverts » et « fléchés » pour éviter les appropriations populaires et contrôler les usages. Le quartier doit se « dédensifier » grâce à des « déconstructions » et des « aérations ». Autrement dit, la population doit être réduite grâce à la baisse du nombre de logements. Résultat : malgré les difficultés croissantes pour se loger pour les plus précaires, les projets ANRU détruisent plus de logements qu’ils n’en créent, notamment des logements sociaux.

Ce volet urbain s’appuie en réalité sur une véritable politique de « peuplement » des quartiers populaires3 qui, pour être réalisée, nécessite de faire partir une fraction de la population. Des procédures d’expulsion sont permises par la nécessité de détruire un habitat jugé trop vétuste ou peu adapté aux normes contemporaines. À l’inverse, les nouveaux logements construits attireront en grande partie de nouvelles familles aux revenus plus élevés, rendant possible une « mixité sociale » pensée comme le remède indispensable aux maux du quartier. « Transformer l’habitat, rénover les logements, reconvertir les cités, c’est changer le visage d’un territoire ». Manuel Valls ne s’y trompe pas lorsqu’il présente à Lens, en juin 2016, le nouveau programme de rénovation urbaine qui concerne l’ensemble du bassin minier4. Normaliser ces espaces, c’est à la fois effacer la frontière physique qui marque les rapports de classe dans la ville, mais également effacer la culture qui en est issue. C’est permettre de rendre disponibles ces espaces au capital et ses habitant.es à l’adoption des valeurs et des manières de faire des dominants.

Les quartiers populaires, terrain de jeu des investisseurs privés

« Quand on rénove un quartier, les entreprises s’y installent, les commerces aussi. On va faire en sorte qu’il y ait des exonérations de cotisations sociales, des incitations » avait déclaré François Hollande à Boulogne-sur-Mer5 lors du lancement de l’ANRU 2. Au-delà du discours social justifiant ce type d’intervention, la rénovation urbaine apparaît très rapidement comme une histoire de gros sous. Et si la première vague des programmes de rénovation lancée par l’ANRU semblait consacrer la puissance d’intervention de l’état, la deuxième vague, sous couvert de baisse des budgets, veut faire la part belle aux partenariats avec le privé.

C’est d’ailleurs ainsi que le chantier du centre commercial Lillenium a pu voir le jour à Lille-Sud : en recevant le soutien de l’ANRU et de la Caisse des Dépôts. Tout cela n’aurait pas été possible sans ce « soutien au développement économique dans les quartiers populaires » dont les bénéfices iront pourtant directement dans les poches de Vicity, promoteur du projet. Rudy Riciotti, starchitecte mandaté pour l’occasion, semble conquis par ce tour de passe-passe : « C’est miraculeux, ces organismes d’État sont venus ici pour investir. L’argent public peut aussi servir à ça ». Plus miraculeux encore : le coup de pouce donné par la mairie afin de tenter d’expulser les occupant.es des habitations environnantes pour faire place nette autour du nouveau joujou des investisseurs locaux6. C’est donc sans être inquiétés qu’aménageurs, promoteurs et bétonneurs (Nacarat, Nexity, 3F...) profitent de ces marchés, socialisent leurs risques d’investissement et en privatisent les profits. Revers de la médaille, le projet de requalification du quartier du Pile, à Roubaix, financé par l’ANRU, montre comment un quartier entier peut se retrouver plongé dans le doute quant à son avenir lorsqu’aucun constructeur ne veut se risquer à investir. Surtout quand d’autres projets se révèlent plus rentables ailleurs, mettant ainsi les quartiers en compétition les uns avec les autres.

Autre répercussion, c’est la construction de logements dits « très sociaux » et de grandes typologies (T5 ou plus), moins rentables, qui en pâtit. Dans la métropole, la sur-occupation des logements explose, les demandes de nouveaux logements sont bloquées depuis de longues années. « On vit à sept dans un logement qui compte deux chambres. Ca fait neuf ans que j’ai fait une demande de mutation, mais ce que le bailleur me propose, je ne peux pas me le payer ! » témoigne une locataire de Vilogia. Une aubaine pour les marchands de sommeil.

Gentrification ou la fable de la mixité sociale

Dans la métropole lilloise, l’intérêt économique des projets ANRU est clairement ciblé par cette seconde vague de démolition des quartiers populaires. Sur les neuf chantiers lancés estampillés ANRU 2, plus de la moitié concernent des territoires qui jouxtent des pôles de compétitivité : Les Oliveaux (Eurasanté) à Loos, Bois-Blancs (Euratechnologies) et Lille-sud (Eurartisanat, Décathlon) à Lille, L’Alma et le Cul-de-Four (Plaine Image et zone de l’Union) à Roubaix. Quant à l’énième lifting imposé à la partie nord du quartier du Pile, on espère dans les couloirs de la mairie de Roubaix qu’il permettra cette fois de donner envie aux salarié.es d’OVH de s’installer dans ce tout nouveau quartier, à deux pas de leur boîte et conçu spécialement à leur égard. Tout est bon pour faire place nette, améliorer le cadre de vie des employé.es des filières d’excellence et les inciter à venir s’installer sur les décombres d’histoires et d’urbanités populaires qui seront rapidement effacées des mémoires. Pas farouche lorsqu’il s’agit de faire croire qu’il est possible de concilier intérêts du capital et classes populaires, la mairie de Lille, suivie par la métropole, pense avoir trouvé la parade aux critiques. Avec son programme « un tiers de logements sociaux, un tiers de logements en accession à la propriété et un tiers de marché privé » qu’elle applique à toute nouvelle construction d’immeubles, elle peut mettre en avant sa démarche de mixité sociale, notamment dans les projets ANRU. Les résultats illustrent pourtant une fois encore de quel côté de la barrière balance le cœur du pouvoir municipal : moins de logements sociaux construits que de logements sociaux détruits. Et surtout plus de logements sociaux dits « intermédiaires » (accessibles à des salarié.es) lorsque le nombre de logement « très sociaux », construits n’atteint pas la barre des 8% du total7. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les transformations récentes de la porte de Valenciennes pour se convaincre que dans l’esprit des décideurs, la « ville renouvelée » vantée par la métropole lilloise8 ne se fera pas avec les quartiers populaires. Ce sont pourtant des crédits qui leur sont destinés qui permettront l’avènement de cette mutation.

 Dessin ANRU 2 avec texte

Étrangement, aucun projet n’a été retenu sur les beaux quartiers de Bondues, Croix ou Mouvaux. Dans ces territoires, le ghotta ne se mélange pas avec le prolétariat. Héritière de l’industrie textile, la population bourgeoise y vit repliée sur elle-même, dans l’entre-soi, occupe les espaces comme bon lui semble et pratique une forme de ségrégation à l’égard des quartiers populaires voisins. L’injonction à la mixité sociale ne prévaut que là où les classes populaires tentent de tirer leur épingle du jeu en s’organisant entre elles. L’ANRU apparaît ici encore comme un énième instrument du musèlement des classes populaires.

Une répression insidieuse

De nombreux exemples l’ont montré : la rénovation urbaine à la sauce ANRU ne produit que peu ou pas d’effets positifs sur la vie des habitant.es des quartiers concernés. Pire, en tapant directement dans la forme du quartier et des usages que peut en faire la population, c’est tout le tissu social qui vole en éclat. Relations de voisinages, économie de la débrouille, réseaux d’entraide, etc. De nombreuses personnes se retrouvent isolées suite aux opérations de rénovation, augmentant d’autant plus la précarité. Mais ces éléments ne trouvent évidemment aucun écho aux oreilles des aménageurs et des municipalités, puisqu’ils ne rentrent pas dans un schéma de rentabilité attendu de ces opérations, lorsqu’ils ne sont pas purement et simplement disqualifiés ou même criminalisés9.

Les projets ANRU ne semblent pourtant pas souffrir d’un déficit de légitimité et les technocrates qui en ont la charge se targuent même de prendre en compte les avis et les attentes des habitant.es des quartiers concernés. À grand coup de réunions publiques où la concertation se fait surtout entre élu.es et technicien.nes, de vidéos promotionnelles concoctées par des associations aux petits oignons avec les pouvoirs publics et de petites pastilles à placer sur des plans d’architectes déjà entérinés, les décideurs communiquent sur des projets « co-construits » et « concertés » et font valoir les vertus de la démocratie participative.

Pourtant, les rapports de pouvoir et de domination qui s’exercent perpétuellement dans les échanges qui sont proposés aux habitant.es_sont classiques : informations tronquées, exclusion des voix dissonantes, individualisation des problèmes, menaces. Et la moindre expression de colère est sujette à l’humiliation, renvoyée à un manque d’éducation et de civisme, comme le manifeste une habitante : « Chaque fois que je l’ouvre, on me dit madame, vous n’êtes pas obligée d’être agressive comme ça. Mais qu’est-ce qu’ils croient ? Qu’ils viennent vivre la merde qu’on vit au quotidien ! On les a jamais virés de chez eux que je sache ! »

« Il faut qu’on s’organise entre nous »

À Roubaix, les premières réunions publiques autour des projets ANRU 2 qui ont lieu à l’Alma, à l’Épeule ou au Cul-de-Four laissent présager un nouveau fiasco auquel la population s’est déjà préparée, profitant de l’expérience malheureuse des voisin.es du Pile pour s’organiser10. Lors d’une discussion réunissant des habitant.es du Pile et de l’Alma, une habitante intervient : « Nous au Pile, on s’est fait avoir. On a sans doute été trop gentils, trop naïfs. Mais maintenant il faut que tout ça se sache, parce que c’est les mêmes pratiques dégueulasses qui ont lieu dans tous les quartiers. Parce qu’on est pauvres ils nous marchent dessus. Il faut qu’on s’organise entre nous. »

Les résistances collectives rencontrées régulièrement par les pouvoirs publics illustrent la violence des politiques de rénovation urbaine. Si celles-ci peuvent paraître faibles en rapport à la violence subie, elles contribuent cependant à renforcer le sentiment d’animosité qui gagne certains quartiers envers toute forme d’action des pouvoirs publics. En 2007, une étude11 insistait même sur le rôle de la rénovation urbaine dans le déclenchement et la propagation de la révolte des quartiers de 2005, recensant de nombreux quartiers alors en proie à une vague d’expulsions de locataires dans le cadre de projets ANRU. Une question s’impose alors : si l’ANRU provoque l’embrasement des quartiers, ne faudrait-il pas plutôt brûler l’ANRU ?

Simon

1. Après le soulèvement de 2005 suite à la mort et Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois, les services de l’Etat réactivent une vision des opérations de rénovation urbaine comme moyen de « reconquérir » les quartiers populaires

2. Voir les travaux du sociologue Renaud Epstein

3. Cette fois-ci pour reprendre les termes de François Pupponi, député socialo, ancien maire de Sarcelles et ancien président de l’ANRU (mais aussi « porte-parole » auto-proclamé des banlieues après le soulèvement de 2005 puis pourfendeur de « l’islamo-gauchisme » pendant les élections législatives de 2017)

4. L’un des objectifs de l’ANRU 2 est de s’attaquer au logement social « horizontal », notamment les cités minières du bassin lensois, comme à Pecquencourt (Cités minières), Angres (Cité des Camus), Lens (Cité Montgré), Lievin (Calonne, Marichelles) ou Bruay-La-Buissière (Quartiers Stade Parc, secteur Gare)

5. Le quartier dit Transition, en chantier depuis les années 1980 continue à subir un « traitement de choc » qui doit durer jusqu’en 2025

6. Voire l’article « Désarmons le béton » dans le n°54 de La Brique

7. Alors que 75% des demandeur.euses de logement social de la métropole y sont éligibles

8. Dont le bras armé en terme d’urbanisme est la Société d’Economie Mixte Ville Renouvelée

9. On peut ici prendre l’exemple des garages de rue à Roubaix ou des réseaux d’entraide de femmes

10. Voir l’article « Désarmons le béton » dans le numéro n°54 de La Brique

11. Voir Émeutes, rénovation urbaine et aliénation politique, Observatoire sociologique du changement, décembre 2007

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