Éditer les quartiers populaires

Ici la merLes Étaques, jeune collectif d’édition lillois, publie ces jours-ci leurs deux premiers bouquins : un roman et un recueil de poésie. Un troisième livre sort en avril. Ce qui les inspire ? L’envie de faire de la place à celles et ceux qu’on entend trop peu : les habitant.es des quartiers populaires. Rencontre avec l’équipe.

La Brique : Pouvez-vous nous dire qui est à l’origine de cette maison d’édition, comment a débuté le projet ?

Les Étaques : À vrai dire, on préfère se définir comme un « collectif d’édition », ça enlève au côté ronflant qui colle à l’expression de « maison d’édition ». On est cinq lillois – on le dit parce que ça influence fortement nos publications – et on travaille sur ce projet depuis plusieurs mois. On a tous participé à l’aventure de La Brique il y a quelques années. On y a fait nos classes en y développant des approches différentes ou en se coltinant les relectures collectives. Et après avoir quitté progressivement le journal, l’idée a émergé de continuer la pratique d’écriture, mais sous un autre format.

Qu’est-ce qui vous a poussé à recourir à des genres plus littéraires ?

Indépendamment des genres qu’ils mobilisent, nos livres veulent contribuer à nourrir la critique sociale et explorer des imaginaires subversifs. L’une des idées derrière ce collectif, c’est de ne pas enfermer les questions politiques dans des textes immédiatement militants. On peut s’amuser à brouiller les frontières entre des genres habituellement distincts : faire entrer de la fiction dans un livre politique, injecter de la critique sociale dans un recueil de poésie, croiser des saillies pamphlétaires avec un regard plus « sciences sociales », etc.

Les écrits militants traditionnels ont souvent pour but de convaincre le lecteur en organisant des arguments de façon logique (même si c’est pas toujours très clair, hein, on va pas se mentir). Le brouillage entre les styles permet de faire appel, à côté de ce raisonnement « pédagogique », à des affects, des sensations, des sentiments. Il n’y aurait aucun sens à opposer les deux approches, mais disons qu’elles peuvent se compléter.
Le roman et le recueil n’ont été pensés ni comme de purs objets littéraires, ni comme des morceaux de pédagogie propagandiste. On a voulu s’offrir plus de marge pour l’écriture, et par la même occasion plus de liberté pour la lectrice ou le lecteur. Emprunter d’autres formes de discours et les conjuguer, c’est aussi une façon d’ouvrir différentes manières pour chacun.e de tirer ses propres conclusions de ce qu’il a lu : les livres n’ont pas vocation à se terminer par un « voilà ce qu’il faut penser ». Même si on ne s’interdit pas, à l’avenir, de publier des textes plus ostensiblement programmatiques.

Qu’est-ce que vous avez voulu faire apparaître dans les premiers livres ?

Les trois premiers ouvrages sont ancrés à Lille. C’est une ville qu’on connait bien, c’est une de nos portes d’entrée les plus spontanées pour comprendre le monde et s’y positionner. À ce niveau, on est dans le prolongement de ce que porte La Brique : on considère l’échelle locale comme très importante, parce que c’est en saisissant à nos échelles le côté tangible, évident, concret, des dynamiques que l’on critique qu’on peut donner plus de sens à nos politisations. Mais on n’a pas vocation à rester prisonnier de cette échelle.

Quelles sont ces thématiques justement ?

Sans que ce soit quelque chose qui ait été trop réfléchi à l’avance, la question des quartiers populaires est la plus manifeste dans les premiers ouvrages. S’il devait y avoir une thématique commune, ce serait celle-là, avec tout ce qu’elle recouvre : racisme, pauvreté et répression. Il est notamment question du quartier de Lille-Sud, de la violence sociale qu’il abrite, mais aussi des liens (ou de leur absence) entre les quartiers populaires et les milieux militants. C’est assez important pour nous.

Ça vient du fait qu’on est à Lille, et qu’ici cette question est très présente. Quand on regarde la métropole et qu’on prend Roubaix, 80% de son territoire est classé en « quartier politique de la ville ». À Lille, c’est 6 quartiers sur 10 qui sont concernés. On peut difficilement militer par ici sans avoir la question des « quartiers » sous les yeux.

Vous pouvez nous parler un peu plus des livres qui sont parus ?

Avec plaisir ! Ici la mer n’est plus est un recueil de poésie sur l’histoire et le présent du quartier de Lille-Sud, co-écrit par deux personnes qui connaissent ce territoire. On est loin d’une approche hors-sol ou de méditations coquettes sur les vieilles pierres. Ce bouquin est le fruit de rencontres, les auteurs se sont immergés dans le quartier pour décrire le quotidien des habitant.es et les épisodes marquants : comment le quartier a évolué ? Qui sont ses habitant.es ? Quels sont leurs ressentis ? C’est un parti pris : s’inspirer d’histoires vraies et de personnes qui connaissent bien le quartier. Au-delà du sujet, il s’agit pour nous d’affirmer la poésie comme un support de questions sociales et politiques.

Le deuxième bouquin s’appelle Sa gueule d’Arabe…

C’est un roman qui s’ancre dans les années 2000 à Lille. En gros, au moment de l’inauguration de Lille 2004 et des émeutes de banlieue en octobre 2005. Le pitch part d’une histoire d’amitié entre deux personnages issus d’univers sociaux différents et, sous certains aspects, opposés. L’un est issu d’un milieu plutôt bourgeois et habite La Madeleine. L’autre a grandi dans le quartier de Lille-Sud. L’un est blanc, l’autre est de mère française et de père algérien et doit vivre avec sa « gueule d’Arabe ».

En repartant de cette rencontre improbable, le roman aborde la question des classes sociales et du racisme, des barrières invisibles qu’on met en face des gens parce qu’ils sont nés de tel côté du périph’ ou avec telle couleur de peau. L’auteur s’est inspiré de faits avérés, mais en tissant autour une histoire fictionnelle qui permet de revisiter, sur un mode subjectif, certaines contradictions liées à nos appartenances de classe ou à nos militantismes.

Sa gueule darabe

Qu’est-ce que vous avez prévu pour la suite ?

Il y aura d’abord un petit écrit sur Euralille, et sur ce que concentre ce projet monstrueux de tout ce qu’on peut détester. L’idée c’est de partir de la sensation immédiatement dégueulasse que dégage ce « non-lieu », pour remonter le fil de tout ce qu’il nous dit de l’époque et de la métropole : l’abolition des clivages politiques, les strapontins montés par les bureaucrates pour les délires des « starchitectes », l’échec du mirage « tertiaire », etc.

À terme, on l’a dit, on voudrait élargir notre perspective pour ne pas se cantonner au cas lillois. Mais au-delà de l’échelle, deux choses nous tiennent à cœur. D’abord, donner la parole aux gens qui l’ont très peu, des gens qui sont peu visibles dans la grande actualité. On voudrait faire parler des gens qui n’auraient pas voulu ou pensé écrire des bouquins, mais dont on considère qu’ils ont des choses à raconter : en somme, accompagner par l’écriture.

Ensuite, détailler de façon un peu plus méthodique la façon dont les élites politiques, technos ou économiques pensent et agissent à notre place. À force de tenir pour acquis que le pouvoir c’est de la merde, la critique militante s’exonère parfois un peu trop vite d’une analyse de la manière dont il fonctionne, de ses redéploiements, des formes moins visibles par lesquelles il peut être plus efficace. On a quelques idées en tête…

Vous insistez beaucoup sur ce côté « la voix des sans-voix »… Mais qui lit des livres aujourd’hui ? Est-ce que c’est pas un peu contradictoire d’aller chercher cette forme pour invoquer les classes populaires ?

On n'est pas complètement naïfs : on sait bien que la forme-livre n’est pas la plus évidente pour les classes pauvres. On sait aussi qu’un livre n’a jamais embrasé une barricade ou forcé la porte d’une banque. Notre humilité là-dessus, elle vient d’abord du fait qu’on a toujours essayé de militer en se faisant plaisir – sans se poser avec des ambitions trop boursouflées.

Mais par ailleurs, il ne faut pas trop figer l’objet-livre : notre objectif n’est pas de momifier nos bouquins dans les librairies, ou de les faire reluire dans les salons de l’extrême-gauche parisienne. On les diffusera à bout de bras, comme on a toujours fait. Et puis la vie des livres – c’est heureux – va au-delà du seul rapport livre/lecteur. On en retient une idée, on la fait passer à sa voisine, qui la traduira ensuite à sa manière pour la transmettre à quelqu’un : l’idée, c’est aussi de parier sur ces braconnages.

Pour finir quand même, pourquoi les Étaques ? C’est quoi cette expression bizarre ?

Après pas mal de discussions, on a choisi ce nom en référence à la rue des Étaques : une rue populeuse et revendicative de l’ancien quartier Saint-Sauveur à Lille. Cette rue a disparu au début des années 1960 avec la destruction de ce quartier ouvrier au profit des bâtiments qu’on connait aujourd’hui autour de la mairie : c’est la première et sans doute la plus importante opération d’embourgeoisement d’un quartier à Lille. Un projet brutal qui attend toujours ses historiens… La rue des Étaques n’existe donc plus : ses vestiges gisent sous les immeubles des promoteurs et les extensions du Beffroi de la mairie. Ça nous semblait être une entrée assez parlante : une municipalité socialiste qui écrase son passé ouvrier.

Propos recueillis par Omär et Didon

Le collectif Les Etaques est connecté ! Pour en savoir plus, vous pouvez consulter leur site intenet : http://lesetaques.org/, leur twitter :https://twitter.com/EEtaques , leur Facebook :https://www.facebook.com/lesetaques/ ou les contacter par courriel : editions[at]lesetaques.org

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