Cagoulés comme jamais

panafreak out FOGRAHabitant.e.s de Moulins, étudiant.es, commerçants qui fréquentez le quartier quotidiennement, vous aurez peut-être constaté l’entrée fracassante d’hommes cagoulés dans la Filature et quelques appartements en face début janvier. Pas de panique, c’est la F.R.I (Force de réponse immédiate) : une équipe de 16 keufs à l’allure virile qui agit notamment pour "Restaurer la République" dans certains quartier de Lille. En passant dans la rue, on a constaté qu’un restaurant avait été perquisitionné et des portes fracturées, ça nous a intrigué.e.s.

Force de réponse immédiate : c’est le nom de la brigade mise en place le 12 février 2018 sur la métropole lilloise, spécialisée dans la lutte contre le trafic de stupéfiants. Un nom qui claque, pour un but simple : faire des « enquêtes courtes contre des petits ou moyens réseaux de drogues de cité »1. Ils sont trop vrais pour être vrais, un dessin de la Brique qui prendrait vie... Mais pourquoi autant de gros bras ?

Action directe pour les flics

Le 14 janvier, la brigade fait une intervention musclée à Moulins. Le bâtiment à l’angle de la rue de Mulhouse, dit La Filature, est perquisitionné. Les flics y trouvent de la drogue et de l’argent liquide. Visiblement, de telles opérations sont assez fréquentes à Moulins : ils arrivent en meute, font quelques interpellations, saisissent la drogue trouvée et repartent aussitôt. Le but est de taper directement les petit.es dealeur.ses et les petit.es consommateur.rice.s. Fini le travail d’enquête, place à la réponse immédiate. Terminée la logique de proximité et de dialogue. Trop coûteux et sans résultats affichables.

Et oui ! L’esprit rampant de la start-eup néchione a aussi gagné les flics. La FRI est une brigade qui répond à une double logique, de chiffre et d’image. Comme la police en général, ils sont soumis à des obligations de résultats, chiffrés, pour maintenir leurs financement. Quitte à ne pas lésine sur l’emploie de la force. Ils doivent tout le temps prouver leur efficacité auprès de la hiérarchie pour continuer à obtenir plus de financements. Quoi de mieux que de déployer les gros bras pour y arriver ? Notre théorie est que la FRI a été créée spécifiquement pour répondre aux impératifs de « réussite ». La drogue c’est mal, mais tout le monde y trouve son intérêt, même les flics. Mener des interventions rapides et répétées ? Ces perquisitions permettent de gonfler les chiffres sur le tableau d’indicateurs d’évaluation, comme une baudruche. Un ballon, c’est joli, mais rempli de vent. Le ballon éclate : place à la police de spectacle ! Et avec sa plus belle cagoule, devant les caméras de la Voix du Nord.

Les trois coups de bâton

Ce jour-là, après la fin de leur intervention sur la Filature, quelques jeunes devant le restaurant d’en face, rue de Mulhouse : Panafrik Food Time. D’après Ibrahim, l’un des deux gérants, « les jeunes sont juste sortis voir ce qui se passait ». Ce n’est pas dans le cadre de la mission initiale, mais les flics décident quand même de procéder à un contrôle. Les jeunes sont mis à plat ventre et interpellés. Par la suite, les flics décident d’entrer dans le restaurant et de contrôler tout le monde, gérants et client.es. Ibrahim ne se laisse pas faire et demande un mandat. On lui répond : « On n’est pas aux États-Unis, ici ».

Les condés retournent le restaurant, à la recherche de drogues. Le gérant, assis de force par les flics, demande à être présent. Il demande a être témoin de tout ce qu’il se passe : « Vous pourriez trouver des trucs à l’extérieur et les mettre chez moi dans le but de me fermer. » Le commerçant n’est pas dupe des pratiques policières.

perquisition panafrik

 

Après avoir tout mis à terre, ils demandent à examiner la cave. La clé n’est pas ici. Ils apportent alors un bélier ayant servi à l’intervention sur la Filature, appellent la Voix du Nord, attendent d’être filmés avant de fracturer la porte. Eh hop, c’est dans la boîte ! Les journalistes ont leur lot d’images à sensations. On montre juste ce qu’il faut pour que les flics aient l’air de héros… Dans l’opération, ils détruisent la porte d’entrée de l’immeuble habité. Ils descendent dans la cave, la retournent également et brisent au passage la chaudière de l’immeuble.

Opération réussie ?

L’opération dure plus d’une heure. D’après Ibrahim : « Les étudiants présents dans le restaurant ont raté leur cours, parce que tout le long, les flics les ont empêché de sortir, alors qu’ils avaient leurs papiers identités. » Le gérant est emmené au poste, sans se faire intérroger. Il est ensuite relâché sans son portefeuille, sans argent, ni solution pour le mobilier dégradé. La propriétaire de l’immeuble a voulu déposer une plainte, mais sans trop d’espoir de la voir aboutir. « C’est un peu paradoxal de porter plainte contre la police », nous énonce Ibrahim.

Dans La Voix du Nord, les images utilisées du bélier sur la porte du local du resto’ sont utilisées de façon abusive : « Ils ont mis une vidéo de nous dans leur reportage en oubliant de mentionner que les flics n’ont rien trouvé chez nous. »

Une jeunesse délaissée, une jeunesse bafouée

Ce n’est pas le premier coup de pression que le gérant reçoit de la part des condés. Déjà, il y a un an, les flics ont réussi à le faire inspecter par le service d’hygiène. Mais là, la FRI c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase ! Monter un commerce pour une personne racisée dans un quartier populaire relève du parcours du combattant, explique Ibrahim. La présence policière est quotidienne, surtout depuis que le quartier de Moulins est passé en quartier de « Reconquête Républicaine » : c’est un dispositif policier spécial pour des quartiers (Moulins et Fives pour Lille), dernier cadeau légué par Gérard Collomb avant de démissionner. L’Etat a considéré qu’il fallait mettre encore plus de moyens répressif dans ces quartiers. Ça se traduit par encore plus de flics dans les coins de rues et plus de harcèlement sur la population.

Pour Ibrahim, arrivé dans le quartier et le pays il y a 20 ans, « ouvrir ce restaurant était un pari, et aussi une volonté de se conformer aux méthodes entrepreneuriales à la française. Et c’est galère. »

« Maintenant on a un statut, on a un lieu, un commerce et c’est dur de les tenir. Les flics mettent la pression tout le temps. À vrai dire, ça fait maintenant plusieurs années. Quand vous êtes bassinés avec les mêmes choses, au bout d’un moment vous vous habitués. »

La police s’en prend quotidiennement aux jeunes. « Quand ils passent ici, ils les traitent de petits de singes. Je n’ai pas le temps de filmer parce que c’est soudain. Ils arrivent en sens interdit, ils courent vers les enfants, ils gazent. Ils ont ce droit donc ils l’appliquent. » Ces événements passés sous silence arrivent une fois par semaine. Ibrahim ne souhaite pas pour autant fermer la porte de son restaurant aux jeunes du quartier. « [Les jeunes du quartier] ont le droit de venir manger chez moi, comme tout le monde. Ça ne doit pas justifier l’intervention des flics pour autant ».

Ibrahim souhaite contacter SOS Racisme et attaquer la Voix du Nord en justice. « Je ne peux pas dire qu’ils ont fait tomber notre chiffre d’affaires pour le moment, mais il y a eu préjudice. On a été discriminés. » Le quartier de Moulins est sous pression permanente. C’est toute la population qui en paye les frais. Pour relever les quartiers, l’Etat n’a pas trouvé mieux que d’encore plus les écraser face contre mur.

Lud et Louise

1. Article de Benjamin Duthoit du 22 février 2018 dans la Voix du Nord.

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