Ilep : le gâchis socialiste

ilepPour celles et ceux qui y ont travaillé ou suivi des cours, la fermeture de l’Institut lillois d’éducation permanente (ILEP) est un vaste gâchis. Après quarante ans de bons et loyaux services et des milliers de personnes formées, l’ILEP a définitivement fermé ses portes cet automne. Pour les dernièr.es salarié.es, l’ILEP n’est pas que la victime collatérale d’un marché désormais concurrentiel, mais aussi l’histoire d’un abandon politique et un énième exemple des compromissions socialistes.
 
L’histoire de l’ILEP est intimement liée au Parti socialiste. C’est Pierre Mauroy, alors maire de Lille, qui décide de sa création en 1974. La « boîte de formation du PS », selon l’expression d’un ancien employé, a vocation à former les employé.es municipaux. Des figures locales du parti se succèdent à la tête de l’institut : après Mauroy, le député PS et ancien président du conseil général du Nord Bernard Derosier occupe la présidence, puis le député européen Gilles Pargneaux à partir de 2002. Durant une trentaine d’années, le poste de directeur général est assuré par Marc Godefroy, maire socialiste de Lezennes.
 
La formation en mauvaise forme
 
L’institut sort progressivement de son cadre politique initial, en ouvrant des formations professionnelles à d’autres publics. De l’avis des formateur.rices et salarié.es de l’ILEP, l’institut est alors devenu un « superbe outil au service de la population ».
Sa réputation est bonne, l’institut travaille essentiellement pour la région et le département en délégation de service public.
« Les trente glorieuses de l’ILEP, nous les avons connues » évoque un ancien, nostalgique. Durant ses années fastes, l’institut accompagne quelques deux mille personnes par an : des salarié.es en reconversion ou des demandeur.ses d’emploi, venu.es pour un bilan de compétences, une remise à niveau ou pour décrocher un diplôme qualifiant.
Mais à partir de 2004, soit deux ans après l’arrivée de Pargneaux à la direction, la situation se dégrade et se creuse petit à petit une dette qui atteindra 1,7 million fin 2015. Les déficits cumulés, eux, se chiffrent à 3,7 millions d’euros.
 
Deux raisons officielles sont avancées pour justifier cette chute inexorable des résultats. D’un côté, dans sa longue tradition de dégraissage austéritaire, la mairie de Lille baisse ses dotations. De 89 945 euros en 2002, les subventions municipales passent à... zéro en 2006. Charitable, la mairie continue de mettre gracieusement à disposition les locaux de la place Georges-Lyon. L’institut survit tant bien que mal grâce à ses derniers clients, le conseil régional, le département et grâce aux subsides du fonds social européen.
De l’autre côté, l’ILEP fait face à une concurrence nouvelle à partir de 2006. Saisissant l’opportunité d’une évolution législative, la région choisit de faire entrer le loup de la concurrence dans la formation. Une série d’instituts de formations privés se rue sur le gâteau des appels d’offres régionaux, payant au lance-pierre des formateur.rices en vacation – sans cotisations sociales. Comme d’habitude, on fait baisser les prix pour les client.es au détriment des conditions de travail et d’emploi des salarié.es.
Pour la CFDT, c’est de là que sont venues les difficultés : « Nous nous sommes retrouvé.es avec des salarié.es expérimenté.es face à des associations qui faisaient travailler des jeunes en vacation. Forcément, nous ne pouvions pas être compétitifs au niveau des tarifs »1. Comprendre, les salarié.es de l’ILEP coûtent trop cher.
S’ensuivent plusieurs années de dégraissage sournois, qui ont vu des salarié.es ne jamais revenir de leurs congés. Des 123 emplois en 2009, il n’en reste que 52 lorsque le glas sonne en 2015. Le président de l’ILEP, Gilles Pargneaux, se défausse de toute responsabilité : « La mise en concurrence a été fatale »1. Ou comment le socialiste reporte la responsabilité de la faillite de l’ILEP sur le credo concurrentiel pourtant tant défendu par l’écurie socialiste.
L’ILEP prend l’eau
Ces explications fatalistes ne convainquent pas les salarié.es, pourtant « conscient.es des modifications de [leur] environnement »2. En dépit des justifications avancées par la direction, ils font une toute autre lecture de l’effondrement de l’institut et pointent, audit à l’appui, les dysfonctionnements, erreurs stratégiques, voire la volonté manifeste de laisser couler l’institut.
Ils présentent un rapport de 2007 d’Ecodia2, qui épingle le manque de positionnement de l’ILEP, une « carence de gouvernance » et « l’incompétence » de la direction. En 2016, un autre audit du cabinet Alter3 commandé par les salarié.es enfonce le clou en revenant sur quinze ans d’errements stratégiques. Lui aussi pointe « l’absence d’une véritable stratégie de développement ».

Or, selon les salarié.es, l’ILEP est à l’époque tout à fait en capacité de s’adapter aux nouvelles conditions. Les opportunités existent, dans le privé notamment, qui permettraient de développer de nouveaux marchés : « On revenait de mission avec des possibilités d’évolution, un apport de contrats », raconte une formatrice. Mais la direction snobe les propositions des employé.es, qui se heurtent à la surdité, au mépris et à l’opacité de la gouvernance Pargneaux-Godefroy. Jamais les instances syndicales ne sont invitées aux conseils d’administration – règle anti-démocratique inscrite dans les statuts. L’information ne circule pas vers les salarié.es, qui sont maintenu.es dans un flou permanent. « Et quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup »4.
 
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Gilles et Mohamed sont sur un bateau
 
En mars 2015, l’ILEP est placée sous procédure de sauvegarde6. Pour renflouer les caisses, la direction met en vente ses locaux de la rue de Turenne à Tourcoing. « Nous avions besoin de trésorerie dans notre plan de sauvegarde »1, se justifie Michel Marchand, le directeur. Quatre offres arrivent sur la table : la maison de l’emploi Lys-Tourcoing, un promoteur immobilier, un autre centre de formation et une dernière de l’institut Avicenne. Quand la maison de l’emploi propose un rachat à 850 000 euros, Avicenne n’en propose que 600 000, mais en promettant de mettre à disposition les locaux à la dizaine de salariés de l’ILEP restant. En théorie, la proposition permettrait d’économiser 52 000 euros de loyer par an, pendant six ans (soit 310 000 euros).
C’est cette offre d’Avicenne, pourtant la plus faible numériquement, qui est retenue. Un choix particulièrement discutable, compte tenu de la précarité de la situation de l’ILEP.
L’institut Avicenne est présent à Lille depuis dix ans. Situé à deux pas de l’ILEP, rue du Temple (à côté de l’École supérieure de journalisme), il dispense des cours d’arabe et de lecture du Coran. Avec le rachat des locaux tourquennois, Avicenne attend l’arrivée d’une soixantaine d’étudiants, jeunes bacheliers et titulaires de licences.
Cette vente à prix d'ami fleure bon le conflit d’intérêt quand on apprend que Gilles Pargneaux et Mohamed Béchari, le président d’Avicenne, sont proches.
Ce dernier est également secrétaire de la conférence islamique européenne et ancien vice-président du conseil français du culte musulman (CFCM). Si lui ne cache pas son amitié avec le député européen, Pargneaux, de son côté, affirme ne pas le connaître.
Jusqu’à ce que le profil Facebook de Béchari affiche une photo des deux larrons en goguette, profitant d’un instant privilégié sur un bateau au Maroc. Embarrassant.

Pargneaux finit par admettre du bout des lèvres leur proximité, mais se défausse une fois de plus de ses responsabilités dans la vente du bâtiment : « Ce n’est pas moi qui ai procédé à cette vente, mais le juge-commissaire et nous devions bénéficier de la gratuité des locaux pendant six ans »1. De fait, les salarié.es de l'ILEP n'auront pas longtemps l'occasion de bénéficier de ces locaux gratuits. Moins d'un an plus tard, ils seront tous sur le carreau.
La vente du bâtiment ne suffira pas à sortir l'ILEP de l'ornière. Aucune solution ne sera trouvée au cours des quelques mois de procédure de sauvegarde, malgré l'intérêt manifesté par plusieurs autres organismes de formation. La liquidation judiciaire est ouverte en avril 2016. Le dernier espoir des salarié.es ne fait pas long feu. Le 26 juin 2016, un ultime tour de table est organisé avec des candidats potentiels à la reprise des activités : UFJ-Formation, ARTS et Actif. Las, tous finissent par jeter l'éponge en découvrant le plan que Gilles Pargneaux a monté en toute discrétion avec son ami Béchari.
 
Une liquidation programmée ?
 
Gilles Pargneaux sort un lapin de son chapeau. Quelques jours plus tôt, une assemblée générale réunit Frédéric Marchand, le maire PS d'Hellemmes, Sébastien Duhem, président du conseil de quartier de Lille-Fives et Mohamed Béchari, dans les locaux d'Avicenne. Leur objectif, créer une nouvelle association : l’ILMEP (institut Lille métropole d'éducation populaire). Cette structure vise à « créer une plate-forme associative, réceptacle logistique des activités organisables par les repreneurs »6. Gilles Pargneaux indique que l'objectif est de « dialoguer avec les repreneurs », ainsi que d'accueillir et de reprendre les salarié.es. Ces dernièr.es sont peu convaincu.es.
 
De fait, le « dialogue » tourne court et les repreneurs jettent l'éponge. « La création de l’ILMEP a complètement pollué le dossier, dénonce Svetlana Caron-Nyd, secrétaire du comité d’entreprise dans les colonnes de Nord Éclair. Elle a fait fuir les éventuels repreneurs »7.
Le lundi 26 septembre, la liquidation judiciaire est actée au tribunal de grande instance. L'ILEP ferme définitivement ses portes. Quand les salarié.es liquidé.es demandent des comptes à Gilles Pargneaux, la réponse est cinglante : « Je ne suis pas votre employeur ».
Le collectif de salarié.es ne s'avoue pas vaincu. Elles et ils ont saisi la justice pour clarifier les circonstances de la liquidation. En espérant que leur combat permettra d'éclairer les nombreuses zones d'ombres qui entourent le sacrifice de l'ILEP.
 
Panda Bear, Tom Pastiche, Omär
 
1. « Lille : Un organisme de formation lillois disparaît sur fond de polémiques », 20 minutes, 26 septembre 2016.
2. « Lille : un été sur la sellette pour les salariés de l’ILEP, placé en liquidation judiciaire », La Voix du Nord, 13 juillet 2016.
3. Cabinets d’expertise-comptable en direction des comités d’entreprise.
4. Dixit la grand-mère de Martine Aubry.
5. La procédure de sauvegarde doit permettre de gérer les difficultés d’une entreprise avant que celle-ci ne soit en cessation de paiement.

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