Municipales : La guerre de Croix aura-t-elle lieu ?

grisbi2Se passe-t-il quelque chose à Croix ? Croix, avec ses 20 000 habitant.es étalé.es sur 4km², traîne une réputation de droite qu'elle n'a pas volée ; grâce aux quelques foyers fiscaux du très aisé quartier de Beaumont, elle a en effet figuré dans le palmarès des records d'impôt de solidarité sur la fortune (ISF), devant Neuilly... jusqu'à sa suppression par Macron. Une ville où les inégalités ont été renforcées par la gestion du maire sortant, Régis Cauche1 (LR) dont la population est traversée par des affects profonds entre confort à l’abri du patronat et angoisses sécuritaires.

 

 

Dimanche 15 Mars au soir, il y a un flottement pesant dans l’air. Les rues sont désertes plus qu’à l’habitude. Les gens ont déjà pris d’eux mêmes certaines initiatives, les bureaux de vote ont été désertés. Jean-Max, le « monsieur-culture » de la liste de gauche « Ensemble pour Croix », ne dira pas le contraire, il a tenu un bureau de vote toute la journée, armé d’une solution hydro-alcoolique, de gants bleus et assiégé par des marquages de gros-scotch bleu au sol. L’abstention est record, on annonce un petit 31 % de participation à Croix.

La police municipale est là, aux portes de la mairie : interdiction d’entrer. Ce sera donc dehors qu’on patientera pour la promulgation des résultats. Le maire sortant doit pas bouder son plaisir, enfermé dans sa mairie, surplombant ses administré.es pour annoncer des résultats favorables pour sa trogne. Les gens se regardent un peu en chien de faïence, on voit les mines ravies de certains, d’autres sont plus inquiètes.

Hélène arrive, elle bosse à l’hôpital de Tourcoing, elle a co-rédigé la partie Enfance et jeunesse de la liste d’union de la gauche. On échange quelques banalités sur le virus du moment et ses conditions de travail. Plusieurs petits groupes se sont maintenant formés, l'un autour de la communiste Stéphanie Jacquemot, l'autre composé des vieux qui supportent Cauche (LR). Plus loin, les supporters de Valentine Vercamer (divers centre), et les deux tondus trois pelés de la liste d’Alexandre De Lille (LREM), lequel n’a pas daigné se déplacer. Voilà pour le panorama. 

Le maire se tape un laïus sur les personnels de santé, qu’il remercie chaleureusement puis annonce les résultats : Régis Cauche (LR) 47,66 % - Alexandre De Lille (LREM) 19,42 % - Valentine Vercamer (Divers Centre) 18,64 % - Stéphanie Jacquemot (Divers Gauche) 14,27 %. « Ouf, nous glisse Cédric, au moins il ne passe pas au premier tour ». Cédric, c’est le monsieur transport et déplacements de la liste, un grand baraqué avec une tête sympa. Il a sa carte à Génération.s, le mouvement fondé par Benoît Hamon. « N’empêche, c’est dingue le score d’LREM ! Ils ont rien foutu de la campagne et se récoltent 20 % avec un tract illisible et ayant osé s’appeler Croix, j’y crois’’ ».

 

  LREM : Les Représentants de l’Empire Mulliez ?

C’est vrai que la liste LREM présente un concentré de ce que peut produire Croix : elle compte son lot de millionnaires et de cadres supérieurs. On en apprend beaucoup plus par Société.com et LinkedIn que par les profils Facebook ou leur tract. Alexandre De Lille vit chemin de la Vacquerie à Beaumont, c’est un voisin du patriarche Gérard Mulliez. Sa « Financière De Lille » déclarait pas moins de 272 000€ de chiffre d’affaires en 2013. Il est également à la tête d’une boîte (Jagger & Lewis) qui vend des colliers connectés pour chien… tout un programme.

La numéro 2 de la liste s’appelle Magalie Trinel, elle bosse chez ID-KIDS du groupe Mulliez. Elle est tout simplement DRH. Le numéro 3 de la liste s’appelle Thierry Fosseux, lui aussi est chemin de la Vacquerie. Directeur général de Mobilis Banque, Secrétaire général de Ausspar (la holding d’Auchan), Administrateur chez Pimkie mais aussi Administrateur chez Auchan Retail pour ne citer que ces mandats là. Bref, on l’aura compris, la minorité radicalisée macroniste présente ce qu’elle sait faire de mieux : être proche des gens à sa façon et partager leurs préoccupations de pauvres. La liste réalise ses plus beaux scores à Beaumont : pas loin de 30 % des voix. Voici une faille de taille dans l’électorat chouchouté de Régis Cauche.

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La liste « citoyenne » qu’UDI pas son nom

L’histoire de Régis Cauche sonne un peu comme une saga de Martine Aubry de droite : l’art de se faire des ennemis parmi ses anciens amis.
Pour Roger Demortier, militant historique du « PCF ch’ti » de Croix et militant pour l’environnement, la petite cuisine du maire sortant avec l’UDI a tourné au vinaigre : « Valérie Six (UDI), ex-première adjointe de Régis Cauche, a claqué la porte. Elle préfère se voir remplaçante du député Francis Vercamer (UDI) qui a été élu dès le premier tour à la mairie d’Hem et qui va devoir démissionner au nom du non-cumul des mandats. » Ironique, lorsqu’on sait que Régis Cauche était suppléant du député en 2007.

 L’histoire ne s’arrête pas là et les ouailles croisiennes n’ont pas fini d’être prises pour des ânes. La fille du député de la 7ème circonscription vient entériner la déclaration de guerre : Valentine Vercamer se présente avec sous le nom « Croix Citoyens » avec tout ce qu’a pu compter la ville de renégats socialistes droito-compatibles soudainement dés-encartés. Une amnésie toute relative pour Jamal, le spécialiste de la démocratie participative de la seule liste de gauche à Croix « Dans leur plaquette de présentation, ils ont écrit « directrice de cabinet à la mairie de Saint-André, Valentine Vercamer a bâti et solidifié son bagage professionnel et politique en travaillant en tant qu’assistante parlementaire du Député de la 7ème circonscription du nord ». Jamais il n’est fait mention que la mairie de Saint André est UDI ! qu’elle est présidente de la fédération UDI du Nord ! Pourquoi mettre en avant donc le fait d’être citoyen et taire ces relations là ? cela tient de l’omission, ce n’est pas honnête, ils se foutent du monde ». 

 

Union des gauches pour pas rater le Cauche

Dans les villes moyennes, boucler des listes est une chose difficile faute d’adhérent.es (à l'exception de ceux mis à disposition par l’establishment et le clientélisme). L’éclatement du PS a eu pour effet de clarifier idéologiquement ses membres et d’avoir mis autour de la table tous les militants et partisans sincèrement ancrés à gauche. Pour Stéphanie Jacquemot, tête de liste et militante PCF, la recette est simple : « Notre liste est avant-tout conviviale et de gauche, le PCF avance les fonds et apporte un soutien logistique et amical , chacun vient avec ses idées et ses tendances, tout le monde le sait, ce n’est pas un secret ».

C’est ainsi que sont venus les militants de la France Insoumise, de Génération.s, des Ex-Ps. La liste a même reçu le soutien local d’EELV. « On se réunissait chaque vendredi soir, on buvait un coup, les habitant.es venaient au début et voyaient qu’il y avait tout un champ pour se déployer de porter des choses nouvelles et personnelles, chacun.e a pu donner son avis et contribuer à ce qu’il avait envie de faire. On se rapproche des techniques auto-gestionnaires, notre programme est une construction collective. »

Pour Coralie, prof des écoles et aussi rédactrice du programme : « De toute façon, dans une ville où la droite compose a minima 70 % des voix au premier tour, il faut se serrer les coudes et se battre avec nos valeurs parce qu’il faut casser cette image de ville de bourges, on est là ! ». Jean-Max, lui, enrage : « Ils nous ont pris nos idées, regarde, ils veulent tous construire une médiathèque gadget et faire de la démocratie participative, même les macronistes ! Et le coronavirus a fait fondre notre score ! ». Gilles, l’expert en com de la liste relativise tout de suite « Hey, attends mec ! On est au second tour ! À Croix ! Au se-cond-tour ! ».

Harry Cover

1. Le « Cauchemar » de Croix, Harry Cover, La Brique, Decembre 2014

 

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