À l’heure où l’on nous prône les bienfaits du travail indépendant par rapport à la rigidité du statut de salarié, il nous a semblé important de jeter un œil en arrière : petit retour sur l’histoire du salariat depuis le XIXe siècle pour mieux comprendre les contradictions d’aujourd’hui.
Le développement du capitalisme industriel au XIXe siècle s’accompagne d’une idéologie de liberté du travail. Il s’agit de tourner la page de l’organisation des métiers en corporations et de permettre la liberté d’embauche et de licenciement. Mais cette idée de liberté concerne aussi les travailleur.euses. L’exemple le plus connu est celui des Sublimes, ces ouvrier.es qualifié.es qui savent user de la conjoncture pour aller d’employeurs en employeurs et choisir le plus offrant. Le modèle est celui du.de la travailleur.euse libre de tout patron, détenteur.rice d’un large savoir-faire et propriétaire de ses moyens de production.
Cette idéologie ne tarde pas à entrer en contradiction avec les besoins de la grande usine. Le marché du travail est encore peu structuré, les besoins en main d’œuvre augmentent mais les travailleur.euses, moins nombreu.ses que l’offre de travail, ne se pressent pas pour entrer à l’usine. Le travail y est dangereux, pénible et mal rémunéré. Peu à peu, l’absentéisme et les abandons deviennent la préoccupation centrale des patrons d’usines. Pour eux, le problème à résoudre, c’est l’ouvrier.e « infidèle », et donc un des enjeux centraux est de s’attacher, de « fixer » la main d’œuvre.
Travail et question sociale
Un des leviers de la fidélisation des travailleur.euses est le salaire, mais aussi le développement des œuvres sociales par le patronat. Pour attirer les travailleur.euses, le patron devient celui qui nourrit, loge, divertit, parfois instruit « ses » ouvrier.es. Il s’agit aussi de contrer les premières initiatives ouvrières d’organisation sociale telles les caisses de secours et mutuelles, créées et gérées par les travailleur.euses pour pallier les risques du travail : accident, maladie, chômage, et plus tard, retraite.
La prise en charge des risques du travail par les patrons, puis par l’État, participe aussi d’une volonté de contrôle social : le développement du salariat a en effet précipité une importante pauvreté de la population ouvrière. La « question sociale » suscite la crainte des bourgeois pour qui classe populaire est synonyme de classe dangereuse.
Le salariat émancipateur
À cette époque, le salariat fait encore doublement figure de repoussoir : il est la forme d’emploi rattachée à l’usine et son travail déqualifié, et il signifie une perte de liberté de mouvement. Cela changera après la seconde guerre mondiale : les travailleur.euses sont plus nombreux.ses, l’exode rural et la mainmise des gros industriels sur le marché ont raréfié le travail indépendant. Le salariat devient synonyme de sécurité et d’amélioration du niveau de vie. Il donne accès à l’emploi à temps plein dans l’usine moderne, condition de l’accession à la propriété et au pouvoir d’achat. Mais surtout, 1945 donne naissance à la sécurité sociale telle que nous la connaissons aujourd’hui. Être salarié signifie alors bénéficier de droits adossés au travail, mais aussi indirectement participer à sa gestion avec des institutions tripartites où siègent les syndicats. C’est pourquoi certaines analyses voient dans le salariat une institution porteuse de possibles émancipateurs pour les travailleur.ses (1). Dans la lignée des anciennes mutuelles, cette vision du salariat souligne le rôle de la participation collective et des droits sociaux collés à ce statut. En poussant la logique au bout, le salaire, via la cotisation sociale, permet aussi une solidarité en rémunérant les personnes exclues volontairement ou non de l’emploi : chômeur.ses, retraité.es, intermittent.es, dont les revenus proviennent de cotisations sociales.
Si elle a considérablement amélioré les conditions de vie des travailleur.euses, la prise en main par l’État de la protection sociale, a dans le même temps réussi ce retournement : le travail salarié est la condition, le passage obligé pour accéder à ses droits et à une sécurité matérielle. Le travail salarié comme sécurité et solidarité collective, ou le salariat comme prison qui enferme le et la travailleur.se libre, ce débat n’est donc pas nouveau. Avec la casse actuelle du système social, il est remis sur le tapis.
Uber, les nouveaux sublimes ?
Aujourd’hui, la légitimité de l’emploi en contrat à durée déterminée (CDD) ou indéterminée (CDI) est de nouveau remise en cause. On déterre, sous couvert de « modernité », l’utopie douteuse du et de la travailleur.euse libre de s’engager où il.elle veut. Ce que les patron.nes voudraient, c’est des Uber partout, des indépendant.es, des free lance. Dans ce cadre, le.la salarié.e en CDI est un.e ringard.e conservateur.ice appartenant au vieux monde industriel.
Dans cette histoire, ils.elles oublient juste un gros détail. Entre les débuts de l’ère industrielle et aujourd’hui, la situation s’est inversée : le capitalisme s’est structuré autour d’énormes monopoles, les demandeur.euses d’emploi sont plus nombreu.ses, et le chômage de masse bien installé. Les travailleur.euses ne peuvent donc jouer de leur rareté pour faire pencher la balance en leur sens. Loin des « sublimes », ils.elles sont bien plus nombreu.ses à devoir accepter ce qu’on leur offre et à dépendre de ce qu’il reste encore des avantages et droits sociaux liés au salariat.
Soyons donc clair.es : ce discours de l’entrepreneuriat libéré ne concerne aujourd’hui que les mieux doté.es. Mais parce que certain.es y arrivent, il devient possible de tenir un discours méritocratique faisant rêver tout le monde. Faire miroiter la liberté est alors prétexte à discréditer le statut de salarié.e, affaiblissant encore un peu plus les travailleur.euses.
1 . Portée notamment par le Réseau salariat, association d’éducation populaire qui vise à « prolonger, diffuser une pensée révolutionnaire orientée vers l’appropriation collective des moyens de production (aussi bien industriel que sanitaire, culturel, éducatif...) et l’octroi à toutes et à tous d’un salaire à vie », www.reseau-salariat.info.