Fac : désorientation, occupation, répression

Luttes etudiantes 1 illuDepuis le mois de novembre, ça bouillonne dans les facs. Les occupations, blocages ponctuels, se multiplient. Des mouvements plus durables de grève prennent forme contre la loi « orientation et la réussite des étudiants » (O.R.E.). Celle-ci, sous couvert de répondre à un manque de moyens, prescrit une sélection sociale inédite à l’entrée des établissements de l’enseignement supérieur.

 

C’est au sein de la faculté de droit de Lille 2 que la mobilisation lilloise fait parler d’elle. Dès le premier jour des examens, le 9 avril, des heurts entre étudiant.es, cheminot.es et CRS postés en masse sur le parvis de la fac précipitent la lutte. La majorité des promotions de science politique votent le boycott des épreuves. Il faut frapper fort pour montrer son indignation : on rend copie blanche avec mention « en grève », on se lève et déchire les sujets, les copies sont noircies de pamphlets, raps ou pastiche du « Déserteur » de Boris Vian. Rapidement, l’idée se diffuse, l’action est reprise : à Sciences Po Rennes d’abord, dans les universités de Toulouse, Nantes, Lyon 2 ensuite, on sabote les partiels pour répondre un « non » sans concessions aux prétentions de la loi O.R.E.

Une mobilisation qui peine à prendre ?

À Lille, une poignée d’étudiant.es forme le Collectif de résistance à la sélection (C.R.S.). Indépendant de toute organisation syndicale, il se mobilise pour faire réagir l’administration et sensibiliser les étudiant.es sur les aberrations du Plan Vidal. Le logiciel « Parcoursup » qui fait partie du projet, est une véritable gare de triage mise en application avant même le vote de la loi par le Parlement (1). Cantines, assemblées générales, ciné-débats, blocages et occupations sont à l’agenda du C.R.S. Le mouvement se densifie, bien que lentement, face à une indifférence générale et une répression systématisée (2).

À Lille 3, le 23 mars, une énième intervention policière met fin à l’occupation d’un amphithéâtre organisée trois jours plus tôt. Quelques heures plus tard, un rassemblement spontané s’organise en solidarité avec les victimes de l’attaque fasciste de la Faculté de droit de Montpellier, cautionnée par son doyen. À Lille 2, 250 personnes se retrouvent en AG dans un amphi' en présence des deux écharpes insoumises locales (assez rare pour être souligné). L’occupation est proposée, débattue, votée : l’acte est promulgué, ce qui n’est pas arrivé à Lille 2 depuis 2006 et les mouvements contre le C.P.E. ! Les occupant.es, composé.es de divers « agitateur.ices professionnel.es », lancent un appel national de mobilisation contre les violences fascistes et policières le 28 mars, auquel plusieurs villes répondent.

Quelques jours plus tard, Aurélien Verhassel, taulier du bar identitaire La Citadelle, et ses toutous s’enorgueillissent du courage de leurs braves homologues montpelliérains et tentent de saboter une AG de plus de 300 personnes. Cette expédition douteuse tourne vite au fiasco, les plus motivé.es de l’amphi transmettent le message : « flics, fachos, hors de nos facs, on répondra chaque fois qu’on nous attaque. » Il devient le mot d’ordre entonné lors de plusieurs manifs' sauvages les soirs qui suivent, dénonçant la relation fusionnelle qui lie les flics aux fafs. L’extrême droite, désormais résiduelle à Lille 2, s’écrase sous une masse qui se soulève aussi contre toute forme d'oppression.

Luttes etudiantes 1 illu

Un engagement soudain et intense !

Cinq jours avant la tenue des examens, les étudiant.es mobilisé.es bloquent Lille 2 et occupent Lille_3. La réponse à ces actions, plutôt qu'un réaménagement des partiels ou des modalités d'évaluation, est répressive. Présidence et préfecture déploient de concert la force armée. Les partiels auront donc lieu en présence de plusieurs dizaines de CRS casqués et lourdement armés sur le perron. L’éventualité de nouveaux affrontements avec les fafs sert de prétexte pour justifier cette présence policière. Un pas de trop pour le Collectif des enseignant.es-chercheur.ses lillois pour l’égalité d'accès à l'université, qui décide de se mettre en grève. Malgré leur refus de tenir la surveillance des épreuves, les partiels sont maintenus.

Les affrontements éclatent lorsque la police se met à gazer des étudiant.es et enseignant.es pacifiques venu.es organiser une AG de convergence avec les cheminot.es. C'est une nouvelle étape dans la mobilisation : à Lille et dans toutes les universités de France, on prend conscience que la répression policière est un choix politique. Le gouvernement aspire à faire taire toute mobilisation à grand renfort de coups de tonfa, de lacrymo et d’interpellation sur le parvis de l’université. De là, le mouvement se massifie, sans le concours des syndicats étudiants qui battent de l’aile.

Les différentes promotions, réunies spontanément en AG lancent un mouvement général de boycott des examens. Mais la contestation ne suffit pas, les flics occupent encore un terrain qui leur était jusqu'alors refusé (3). Pour autant, la pression ne retombe pas. Chaque jour, jusqu'au départ du cortège de flics, des rassemblements s'organisent, des communiqués sont envoyés à la présidence de l'université : on exige des explications quant au dispositif ultra-sécuritaire, que la présidence sorte de son mutisme et s’engage contre Parcoursup, qu’elle reconnaisse que, non, les examens ne se sont pas déroulés « normalement. » De la sidération à la désillusion, tous.tes s’insurgent contre les efforts de décrédibilisation qui émergent de toute part contre les mobilisé.es.

Malgré tout, les étudiant.es lillois.es prouvent qu’ils.elles peuvent s’auto-organiser et même être à l’avant-poste d’une lutte nationale. Cependant, la fin des examens sonne aussi le début d’un été souvent silencieux. Après les pavés, la plage.

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Une effervescence pour quelle suite : zadiste question ?

Nationalement, les modes d’action employés à Lille sont largement réutilisés, et c’est plutôt nouveau. Jusqu’alors, Lille suivait plus qu’elle ne menait les mouvements contestataires. Cette fois, les étudiant.es lillois.es déclenchent un sprint face aux marcheur.ses prêt.es à porter le coup fatal à une université déjà en peine. Une prise de conscience réelle, au-delà d’un cadre partisan et syndical, s'est produite. Nombre d’étudiant.es ont vécu ici leur première lutte, leur première indignation. L'une d'elles.eux témoigne :

« Au début des examens, j’ai vu les violences qu’il y a eu sur le campus et des vidéos de la violence policière, ça m’a choquée. On en voit partout, mais là, c’était sur le parvis de ma fac. Je me suis dit que ce n’était vraiment pas normal. Comment veux-tu composer quand tu viens de te faire gazer une demi-heure avant ? En voyant ça j’ai décidé qu’il fallait me bouger. On a rejoint les AG. Et à force d’être avec des gens qui parlaient de la loi O.R.E., je me suis intéressée à la loi, et c’est vrai qu’elle est injuste. »

Certes, cette indignation est avant tout défensive. Mais elle a alors en elle le combustible qui allume les autres : féminisme, luttes LGBTQI, sans-papiers et migrant.es, vie des squats, vie des forêts et des ZAD. La lutte étudiante ne se limite pas à défendre un accès aux études pour les catégories sociales plus dominées, mais elle vise à dévoiler la systématisation du court-circuitage de toutes formes de mobilisation par la répression. Les militant.es les plus récent.es saisissent alors la nécessité de mettre tout en œuvre pour lutter contre la violence d’État :

« Je n’avais jamais capté que quand les gens vont en manif en se masquant le visage, c’est pour ne pas être reconnu, parce que la police les cible (4). Quand tu connais les raisons, tu ne vois plus les gens cagoulés comme des casseurs mais tu comprends que c’est absolument normal. »

Le large spectre des luttes permet d'ouvrir aux étudiant.es les portes d’une critique plus large et plus radicale des ressorts d’un système profondément inégalitaire. Face au risque initial d’une lutte purement défensive contre un monde, il semble que certain.es nouveaux.elles militant.es s’engagent désormais pour des idées. La lutte aura une nouvelle fois montré que les étudiant.es qui rêvent encore à des jours meilleurs peuvent travailler à rendre des utopies réelles. Elle a été le support de leur engagement ; les lacrymo et les matraques ont été les supports d’une détermination collective.

Au cours de ces derniers mois des militant.es se sont croisé.es, se sont parlé.es et se sont soutenu.es. Sans tomber dans l’évocation de l’inénarrable « convergence des luttes », rappelons simplement que l’interconnexion des foyers de luttes locales et sectorielles est un des ferments de ce qui entraînera la défaite de leur monde.

Labath, Lud, Mikette et Olive
Dessins : Nina

1. L’ouverture de la plate-forme qui remplace Admission Post-Bac s’est faite une semaine avant le vote au Parlement le 15 février 2018.
2. Lire « We don’t need no sélection ! », Mikette et le C.R.S., La Brique, n°53, Hiver 2017.
3. C’est la sixième intervention policière sur l’Université de Lille depuis le début du mouvement, après les court-circuitages de deux occupations (le 22 et le 28 novembre), d’une AG (le 7 décembre) et d’un blocage (le 1er février), et une expulsion d’amphithéâtre (le 23 mars). Cependant, les flics ne peuvent intervenir qu’en cas de demande expresse du président de l’université, sous confirmation du préfet. Mais J.-C. Camart dément avoir exigé une intervention devant son université le premier jour des examens.
4. Des militant.es ont reçu des amendes de 68 € pour « bruit ou tapage injurieux » sans même avoir été contrôlé.es. Le Collectif Lillois d’Autodéfense Juridique (CLAJ) évoque la possibilité d’un « fichage policier » des manifestant.es. CLAJ, « Tapage injurieux : la répression innove... », Indymedia Lille [en ligne], 9 mai 2018.

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