Le petit théâtre de Pierre Mauroy : L’élite dirigeante de la région passée au crible.

Quarante ans d’ère Mauroy. Il fallait bien un bouquin, enfin. Edité aux Lumières de Lille - où d’autre aurait-il pu l’être ? - « Le petit théâtre de Pierre Mauroy » tente une présentation critique, acide, de la politique régionale de ces 30 dernières années. C’est du costaud. Aucun journaliste -ou presque- ne s’y est tenté. Flemme ou auto-censure ?

Patrons, francs-maçons, élu-e-s... Comment se partagent-ils le pouvoir ? Qui influence qui ? Difficile à savoir tant les liens sont parfois étroits. Les réseaux patronaux sont peut-être les plus influents. Et ça fait un moment qu’ils s’organisent. En réaction au mouvement ouvrier de 1936 se créent plusieurs unions patronales. Bien plus tard, elles se réuniront dans « Entreprises et cités », un lobby puissant de 2000 entreprises, fédérations patronales et fonds de placement du coin, qui siège à Marcq-en-Baroeul. A partir des années 80, pour renforcer les liens avec les politiques et augmenter leur influence, se crée le « Club des gagnants ». Puis le Comité Grand Lille, sous la coupe de Bonduelle : 300 patron-ne-s, universitaires et élu-e-s, sans statut ni existence administrative. Ce comité pond l’idée des JO à Lille, reprise en coeur par Mauroy. Mais la pluie de dollars olympiques n’aura pas lieu. Le patronat se contentera de Lille 2004.

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Les réseaux maçonniques sont secrets. Ça tombe bien. Beaucoup de notables de la région préfèrent la politique en coulisse. A part Roman, Bataille ou Mellick, aucun n’avoue son appartenance maçonnique. Et pourtant, ils et elles sont nombreux. D’après l’auteur, M. Prévost, certains ironisent en disant que « le vrai pouvoir lillois se situe au temple maçonnique rue Thiers », d’où sortent parfois des têtes d’affiche électorale. Les seuls moments où la presse parle des francs-maçons, c’est lors des affaires...

Celle de l’ORCEP par exemple (1), une association qui dépendait de la région. Vingt millions de francs de déficit à expliquer... Abus de biens sociaux, emplois fictifs, l’affaire « décime les rangs du PS ». Des barons socialistes sont décapités, tels Josèphe ou Frackowiak. En tout, une vingtaine de personnalités touchées, surtout dans le PS du Pas-De-Calais. Puis c’est l’affaire de « Roger la Banane ». On monte d’un cran dans le banditisme. Histoires de fric, « liaisons dangereuses », « affaires immobilières sulfureuses ». Roger Dupré a ses entrées partout, en politique comme au palais de justice. En 1999, c’est l’opération mains propres, qui met à jour l’influence des réseaux maçonniques. Plusieurs fonctionnaires de la mairie de Lille sont mis en cause, un juge de la cour d’appel de Douai se prend du ferme. Le procureur est en colère : «  A Lille, le truand côtoie le fonctionnaire public, l’entrepreneur, le policier, voire le magistrat. Car il faut beaucoup de connivences afin que le système perdure ».

Récemment, l’affaire de Synergies Calls a éclaté : corruption et trafic d’influence, mêlant promoteurs et fonctionnaires de la mairie et de la LMCU sur un projet immobilier à Lille Sud. Encore une fois, les francs-maçons ne sont pas loin. On pourrait aussi parler des mises en examen des socialistes Kucheida, maire de Liévin, de Balduyck, député du Nord, de Laignel, maire de Ronchin... Mais arrêtons-nous là. Quant à la droite, elle n’est pas moins affairiste, elle est simplement moins aux affaires dans la région. Ce qui ne l’empêche pas de se faire coincer sur le financement et les cotisations du RPR Pas-De-Calais en 1993, par exemple.

A droite toute !

Pour faire court, la droite régionale est soit affairiste, soit extrême. Avec quelques exceptions très conservatrices. M. Prévost commence à Segard le catholique, qui se présente à Lille en 77. Parachuté par Giscard, il s’entoure du PDG de M6 et de la bande des Decock, Daubresse ou Donnay. Malade, il ira dire à Mauroy dans l’entre deux tours : « C’est mieux pour Lille que vous en restiez maire ». Que c’est beau. Mais la suite l’est beaucoup moins. De Chauvierre, à Vanneste en passant par Donnay. Du RPR de Pasqua au RPF. Pour certains, on poussera vers le FN. Chauvierre se présente à Lille en 1983. M.Prévost le décrit comme un « sulfureux activiste de l’eau la plus trouble ». Avec lui, Descamps, Codaccioni et Donnay. « La campagne sent le souffre des officines » et « des vieux policiers racontent que des agents du SAC (2) rôdaient autour des candidats en 77 et 83 ». Il se fait virer du RPR. Et se fait cramer sa maison par des concurrents droitiers. Il rejoindra le FN en 86.

Descamps a essayé de faire sa place à la mairie de Lille. Il est de la bande des Longuet, Madelin et De Villiers. Raté. L’aristo Chalandon, un garde des sceaux qui tentera de privatiser les prisons et ancien patron de Elf juste avant les affaires, a également tenté sa chance. Ou Charles de Gaulle, le petit-fils, candidat UDF qui finira conseiller régional FN. Quant à Philippe Vasseur, ancien député-maire de St-Pol-sur-Ternoise, il aurait lui une sérieuse « inclinaison pour l’extrême droite ». En 2001, Alain Bienvenu se présente pour le RPF à Lille. Il soutient la parution d’un journal pendant la campagne, Le Lille grand standard, clone de Minute (extrême droite), qui lui éclatera dans la tronche après avoir tiré sur tous les candidats. Encore une fois, fin de parcours au FN.

Du côté de la droite plus « présentable », Alex Türk s’essaiera au Beffroi de Lille en 89 et 95. Deux échecs pour le « jeune bourgeois » de Marcq. Depuis, il a travaillé à la bonne tenue des frontières de Schengen, ou plus récemment à la diminution des libertés individuelles en présidant la CNIL (3). Après Decock en 2001, qui se voit barré la route par le FN, le prochain c’est Sébastien Huygues, ancien soutien à l’ultra libéral Madelin passé chez Sarkozy. C’est lui qui a préparé le projet de loi sur la réforme des successions pour faire plaisir aux riches de ce pays.

En dehors de la course à la mairie de Lille, s’illustrent particulièrement Daubresse et Borloo. Le 1er a fait ses classes au syndicat étudiant UNI. En 1991, il n’hésite pas à inviter Longuet, ancien d’Occident, pour le soutenir lors des législatives. De l’UDF, il rejoint la mode sarkoziste. En 2005, il reçoit le soutien de Vanneste. A Lambersart il doit faire face à la révélation d’une affaire de marchés publics douteux qui met en cause la mairie, et au Canard enchaîné qui lui reproche de louer un château de 500 m2 au milieu d’un grand parc de Lambersart pour 2500 euros par mois.Retour ligne automatique
Et bien sûr, il faut parler de Borloo. « Avocat d’affaire ». En tandem avec Tapie et des grands patrons, il devient millionnaire et s’achète des villas à St Trop’ et Marrakech, puis le club de foot de Valenciennes. En 89, il choisit « la politique ». Ciblant le centre droit, il se présente sans parti aux régionales. Il investit ses millions dans sa campagne. Maire de Valenciennes, il tentera de créer un département du Hainaut rien que pour lui, sans succès. La folie des grandeurs. Pour les régionales, ses listes intègrent de grands patrons et le président du Club des Gagnants, Luc Doublet.

Le PS aux commandes

Pour ce qu’on appelle encore « la gauche », le tableau est bien sombre. Le clientélisme a fonctionné à plein régime, et continue encore. Le copinage avec les milieux patronaux n’est plus un complexe. De 71 à 89, la communauté urbaine est dirigée par Notebart, négociant en vin et maire PS de Lomme. C’est le chef. Mitterrandiste contre l’abolition peine de mort, il distribue « prébendes et privilèges », avec un « système bien huilé de clientélisme et d’échanges de bons procédés ». Il impose sa ligne de métro jusque Lomme, aux dépens de Roubaix et Tourcoing, car il voulait son parc d’attraction au bout de la ligne. Il aura le Kinépolis. Il scelle l’alliance avec les milieux économiques en créant une agence de développement commune entre la CUDL et les chambres de commerce. Mais en guerre avec Mauroy, il bloque Euralille et le TGV, et «  signe sa mort ». Cinq jours après, il s’énerve : « On veut me salir ? Et bien moi je vais retourner la poubelle sur la tête des autres. On va voir la gadoue dans laquelle tout le monde patauge ! ».

Son successeur Mauroy, le « Rougeaud de Lille », ancien Premier ministre qui a lâché l’idée socialiste pour la rigueur en 82, sait aussi jouer des réseaux. Il cajole le catholique en allant voir le pape ou en engageant Michel Falise, ancien président de la fédé mondiale des facultés catholiques, pour l’élection de 1995. Il cajole le milieu associatif en offrant la MNE en échange du retrait des Verts (1995). Il cajole le patron en s’affichant sur scène avec Mulliez à un meeting du Club des gagnants en 1988. Et offre des paillettes à tout le monde en construisant Euralille. En 1984, c’est la grève à la mairie de Lille. Pour la section CFDT, « le gaspillage et les dépenses de prestige règnent en maître à la Ville de Lille ». Pour FO : « Il y a un monarque à l’hôtel de ville, qui fait que tous les élus s’écrasent. Ils sont tous d’accord pour fermer leur gueule ».

Dans la puissante fédération du Pas-De-Calais (15 000 militant-e-s), c’est Percheron qui règne en maître. Autoritaire, usant d’après M. Prévost d’un clientélisme sans demi mesure : « logement contre adhésion, place en crèche contre nuit de collage, semaine à la montagne contre une claque à un meeting d’un député, etc ». Avec la fédé, il a une imprimerie, différents journaux et 2000 élus pour quadriller les quartiers en profitant de « réseaux mi-associatifs, mi-militants ». Un trafic de cartes d’adhérent est mis à jour à Liévin... Quatre cents cartes sans justifications. Et Perch’ fait aussi la guerre avec le PCF, qui garde une ligne dure dans le département. Résultat -direct ou pas – Le Pen passe devant tout le monde en 2002 dans le Pas-de-Calais. 365 000 votes en sa faveur. Retour ligne automatique
Mellick, c’est le trésorier de la fédé, et Perch’ lui sera d’un soutien sans faille, peu importe les affaires. Le « Gourou de Béthune » pratique un clientélisme exacerbé et aurait transformé la ville en « quasi zone de non droit ». Puis c’est l’Affaire OM-VA : subordination de témoin et inéligibilité. Tous les barons PS de la région le soutiendront lorsqu’il sera de retour à Béthune après avoir purgé sa peine. Normal, d’après la rumeur, il aurait « de quoi dans son coffre faire sauter la moitié du PS ».

Dans le Nord, le maire PS de Dunkerque, Delebarre, a commencé sa carrière au très patronal « comité régional d’expansion économique ». Il a été ministre, a retoqué le statut des dockers et privatisé France Télécom. Dans sa ville, il applique « le socialisme bétonnant » (centres commerciaux, cinéma multiplexe, université) le long du littoral et fait venir le CAC40 (Pont de Nemours, Coca Cola, Péchiney, etc). Président de région, il s’oppose aux Verts - lui le partisan de l’autoroute - et retire la plainte de la région sur l’affaire de l’ORCEP. Puis il licencie les salariés du secteur solidarité internationale. C’est la grève au conseil régional ! A noter que monsieur cumule les mandats avec gourmandise...

Quant à Dolez, le maître de conf’ à la tête de la fédé du Nord, il est peut-être le seul épargné du livre. Sur l’aile gauche du PS, il tente de « démocratiser » le PS dans l’après 2002. Fin du cumul des mandats des élus et limitation de la durée d’un mandat à la fédération du Nord. Impensable ! L’élite du PS du Nord s’oppose fermement mais la motion Dolez l’emporte. Les pontes du PS lui pourrissent alors la vie, et reprennent la fédé en 2005 en imposant Pargneaux, pro-hollande bien plus tranquille. Dolez, lui, ne se présentera pas à la mairie de Douai en 2008. Il est déjà député.

A Lille, Prévost résume le changement d’époque : «  Avec Mauroy c’était Béton-Tours-chantier, Aubry c’est fêtes, culture, télés ». Accompagnée d’un « capitaliste de gauche », De Saintignon, Aubry commence par annexer Lomme afin de gagner 5000 voix de gauche. Et pourtant, elle l’emporte de justesse en 2001. Le FN est présent au deuxième tour (comme en 1995), lui permettant de l’emporter avec seulement 49,6 % des voix. Pour 2008, la partie s’annonce rude après ses frictions avec Mauroy et le dossier du Grand Stade. Mauroy s’est lâché à la direction nationale du PS : « Elle m’a fait beaucoup de mal », « elle ne sait pas y faire avec les gens du Nord ». En cinq ans à la mairie, se succèdent trois directeurs général des services, trois chargés des finances et le directeur adjoint rejoint Besson au gouvernement Fillon. Retour ligne automatique
Pour 2008, elle peut compter sur la « machine d’influence tissée par le PS », un quadrillage de la ville avec « ses relais associatifs, ses adhérents, intermédiaires des bureaux administratifs, animateurs sociaux et culturels », etc. Mais en face, Huygues a les dents longues, une belle gueule, et voudrait bien reprendre la mairie détenue depuis les années 50 par les « socialistes »...

(1) Office régional de la culture et de l’éducation permanente

(2) Service d’action civique. De 1960 à 1981, sorte de police parallèle créée par De Gaulle et Pasqua. Elle recrute dans le milieu gaulliste, anti-communiste, dans la police, la gendarmerie, voir des anciens collabos. Tabassage de manifestants, affrontements violents avec les communistes et bien plus. Elle est à l’origine du syndicat UNI, qui veut se faire les gauchistes dans les facs.

(3) Commission Nationale Informatique et Libertés.

Le blog de l’auteur ici.

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