Saga de l'été 3/5 : Lumières, puissances et artifices du centre-ville

Lumières IIIComme toutes les grandes #métropoles qui « bougent », Lille magnifie sa puissance. Chaque soir elle sait arborer#ses plus beaux habits lumineux pour balancer des kilowattheures de gloire et en mettre plein les mirettes aux touristes. Troisième opus consacré aux#lumières lilloises.

 Ambiance rassurante et chatoyante pour celui ou celle qui sortirait de la gare, rue Faidherbe, où l’on a mis le paquet ; pas moins de quatre sources d’éclairage différentes. De petites appliques tournées vers les façades mettent en valeur les références architecturales antiques de la rue haussmannienne, des réverbères accrochés aux immeubles à intervalles réguliers viennent allonger la perspective, le tout dans une imitation XIXème siècle. Enfin, de gros spots - carrément modernes - situés bien en hauteur viennent unifier le tout. Il faut le dire, cette rue est rendue « belle » par cette cohérence.

L’éclairage fait corps avec l’esprit de la rue. Le style second empire, c’est une volonté de montrer qu’on aime le faste et l’ordre. Les éléments architecturaux en font des caisses. On n’hésite pas à faire référence à l’Antiquité et à l’Ancien Régime pour asseoir et légitimer la gloire de Napoléon III. Pour faire bref, le style haussmannien revient à assumer la ligne droite, quitte à raser la moitié de Paris et prétexter les largeurs des rues pour lutter contre les maladies et surtout pour mater les révoltes ouvrières. C’est affirmer une splendeur retrouvée, un mode de vie qui ne s’encombre pas des pauvres et qui affiche l’opulence par l’aspect massif de ses façades ornées de frontons, colonnes, balcons et autres cariatides. Les bourgeoi.ses adorent et la lumière lilloise vient préserver ce spectacle au « bon goût » français.

Loin des projecteurs de l’Histoire

Le « combo » petits éclairages de façade et gros spots s’étend dans tout l’hypercentre et continuera à s'étendre jusqu’à la fin de l’année dans le cadre du nouveau plan lumière. L’opéra se dresse majestueusement et fait la jonction avec la chambre de commerce, qui s’est déjà parée d’appliques et colore ses fenêtres de tonalités changeantes. Place Rihour, certains restaurants en vogue en sont équipés. Le siège du Crédit du Nord a lui aussi droit à son habillage. L’arrière de l’hôtel Bellevue alterne lampions en fer forgé et spots bleus, laissant ainsi planer dans la rue un calme à la fois « apaisant » et « apaisé ». Autant de lieux de pouvoir ou de lieux symboliques (banques, grands hôtels, sièges d'entreprises, restaurants) qui se signalent dans la pénombre. La Voix du Nord ne tarit d’ailleurs pas d’éloges pour qualifier les changements liés au plan lumière mis en place depuis 2014 : « magnifique écrin de la place du Théâtre », « Sobriété et élégance », « splendide bâtiment », « le tout sera feutré ».

Au-delà des considérations esthétiques de la VDN, il apparaît que la lumière met toujours en perspective les dominations sociales, en se focalisant sur un patrimoine lillois bien précis.

 Lumières III

Qu’on se le tienne pour dit, les quartiers ne sont pas tous éclairés de la même façon. Les bâtiments qu’on décide de classer ou de préserver sont rarement ceux du travail ou des classes laborieuses. Les « architectures remarquables » sont souvent l’apanage du patronat et de la bourgeoisie. L’autre nouvelle légitimité tient à l’ancienneté des bâtiments, qu’on aurait jadis rasés parce qu’insalubres, comme ce fut le cas du quartier Saint Sauveur. Aujourd’hui, le Vieux-Lille est massivement investi par les boutiques de luxe et les façades sont mises en valeur. Une fois encore, c’est la bourgeoisie locale et la mairie qui décident qui a droit d’être éclairé.e, tant par son argent que par sa volonté de démontrer publiquement sa puissance.

Osons la comparaison. À la Renaissance, avant que les techniques d’éclairages modernes et efficaces se développent, les chandelles étaient trop coûteuses (1). On demande alors aux bourgeois.es d’éclairer les rues : les fortunés ainsi que les nobles sont les seul.es à être en capacité de s’approprier la nuit et faire la fête. Les autres restent dans les ténèbres, inactif.ves dans une obscurité contrainte. Une seule classe garde l'espace de la jouissance des festivités étoilées.

Lux, calme et volupté

Aujourd’hui, la mairie est la locomotive de la reconversion lumineuse de la ville. Les portes de Gand et de Roubaix, l’îlot de l’hospice comtesse, le palais Rihour et les centaines d’appliques disposées dans les rues de l’hyper-centre donnent à voir une ville qui se muséifie. Toute mignonne et irradiante, c’est à présent au privé de lui emboîter le pas.

Sans doute, Lille écrit-elle une nouvelle page de son histoire. Imitant les lueurs faibles des bougies, la ville essaye de créer une lumière « à l’ancienne », soulignant un passé historique inexistant. Ailleurs, le fantasme continue dans l'exacerbation lorsqu'on habille les fenêtres avec les couleurs du drapeau tricolore ou lorsqu'on balance des rayons verts et violets pétaradant sur nos monuments. C’est la fête !

S’il est un « bon goût » qui appartient aux dominant.es, celui du mauvais goût et de son usage appartient aux autres. Autour de la table de la rédaction, on a chacun.e une grand-mère qui laisse constamment son néon (horizontal) allumé dans la cuisine/salle à manger. Il fait un bruit peu agréable et n’est pas très avantageux pour les traits du visage. On a déjà aperçu ce bar rempli de joueurs de PMU éclairés au néon dans la fumée des cigarettes. On s’est tous.tes déjà demandé ce que pouvait bien faire ces gens dans ce vieux bar (2) plein de vieux mecs issus des minorités. Ces bars portent ou portaient des noms : « Au petit tonneau » rue Saint André, « l’Odyssée » rue Gantois ou encore le « Café Romain » place de la solidarité. Il en reste d’autres qu’on oublie de regarder tant notre mémoire est sélective et s’est adaptée aux ambiances  feutrées  du temps.

Serions-nous aussi contaminé.es par les « lumières bourgeoises » ?

Harry Cover

  1. D’où l’expression « faire des économies de bouts de chandelle».
  2. « Au Petit Tonneau, hormis la vitrine remplacée récemment, rien ou presque n’a changé depuis quarante ans». Dans « Les pérégrinations d’un paumé dans le Vieux-Lille » T.B. La brique, n°26 : Moins de flics, plus de Hip-hop

Quand la fête vire au massacre

Une « ombre » vient ternir la#douceur de la Grand Place. Impossible d’y échapper tellement celle-ci fait tâche dans le projet lillois : l’écran LED géant du Furet du Nord. Il balance sans arrêt et même la nuit des informations de pauvre qualité et des diaporamas inintéressants depuis 2013. Fabien du collectif « Résistance à l’Agression Publicitaire - Lille » se souvient avoir mené plusieurs actions avec les Déboulonneurs. « On a fait une action un jour avec des transats et des lunettes à spirales, on regardait les écrans comme si on était au cinéma. D’autres fois, des mains anonymes ont balancé de la peinture ». Après plusieurs alertes, la Mairie répond à l’appel et demande le retrait de cet écran. Refus net de l’enseigne. « L’histoire est allée jusqu’au Conseil d’État ». Mais comme le panneau est derrière la vitrine du furet et non à l’extérieur du magasin « on ne peut rien faire à cause d’une jurisprudence datant de 2009… [ça ne s’invente pas] : la jurisprudence Zara ! ». Il arrive parfois que capitalisme et bienséance bourgeoise s’opposent.

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