Si les bordels m’étaient conté….

rueABC 1Pendant la première moitié du XXe siècle, le contrôle de la prostitution permettait de « protéger » les hommes face à des femmes jugées « dangereuses ». Alors que treize personnes comparaissent dans l'affaire du Carlton pour proxénétisme aggravé, un petit retour en arrière nous éclaire sur ce système de privilèges masculins.

Un « égout séminal » : telle est la douce image poétique que certains esprits ont pu accoler aux bordels. C'est qu'hier (…comme aujourd'hui), les instincts sexuels masculins étaient jugés irrésistibles. Conçue comme un « mal nécessaire » par les pouvoirs publics, la prostitution faisait même l'objet de règlements municipaux. Pendant l’entre-deux-guerres particulièrement, ce « réglementarisme » poursuivra un double objectif, moral et sanitaire. D'abord, rendre la prostitution invisible, afin de préserver la décence des rues. Ensuite, prévenir la « race » des « périls » qui la menacent – on parle, à propos des maladies vénériennes, du risque de « syphilisation de la civilisation ».

Hôpital carcéral

Le bordel est isolé dans des quartiers ou des rues particulières, comme à Lille rue du Frénelet et rue de l’ABC (les actuelles rue Paul Duez et de la Rivièrette), qui ne sont fréquentées que par les clients. Le bordel est également pratique pour les visites sanitaires. Le médecin examine deux fois par semaine les « pensionnaires ». Si celles-ci sont contagieuses, elles sont envoyées de force à l’hôpital – à Lille, au service Saint-Henri de l’hôpital Saint-Sauveur, dirigé par le professeur Bertin – et gardées sur simple décision du médecin. Elles sont ainsi enfermées à la fois pour être soignées, mais aussi pour éviter de contaminer leurs clients. Les durées maximales d’enfermement relevées sont de trois mois. Le grand Écho du Nord, en 1932, ironisait : « elles ne sont pas en prison. Quand elles s’en vont, deux inspecteurs de la sûreté les attendent à la sortie. À part que ces messieurs viennent ainsi prendre de leurs nouvelles, elles sont libres ».

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Traquer « l'insoumise »

Car l'encadrement des prostituées n'est pas que sanitaire : il est aussi policier. Lorsqu’une femme se prostitue, elle doit aller s’inscrire d’elle-même comme « femme publique » au commissariat. Il s’agit rarement d’une démarche volontaire. La plupart du temps, la police l’interpelle lorsqu’elle racole dans la rue et l'inscrit de force sur le registre des mœurs. Elle passe alors du statut d’ « insoumise », c’est-à-dire de prostituée clandestine, à celui de « femme publique », appelée également « femme soumise », car astreinte au régime spécial des mœurs – ou encore « femme en carte », du fait de la carte qu’elle porte en permanence sur elle et qui indique son statut et ses éventuelles maladies1.

Après l’avoir inscrite, la police lui demande si elle souhaite se rendre en maison, ou si elle veut exercer la prostitution hors du bordel. Si elle choisit cette option, elle est soumise à un ensemble d’obligations liberticides : elle doit demander à l’administration l’autorisation d’habiter à tel ou tel endroit, elle a l’interdiction de circuler dans certaines rues, dans les parcs et jardins publics, de stationner sur la voie publique, elle ne peut pas aller au bal, dans les cafés, au restaurant, au cinéma et dans la plupart des lieux publics…

À la moindre incartade, elle se trouve en infraction et peut être détenue au « violon », la prison municipale. Ainsi harcelée par la police, elle choisit souvent de s’enfuir de la ville pour exercer à nouveau dans la clandestinité, ou d’entrer en « maison ».

Des féministes abolitionnistes contre le réglementarisme

Elle? Pourquoi elle? N’y-a-t-il pas de prostitués hommes ? Évidemment si, et les archives en livrent des traces indirectes, mais toujours dans le cadre de la prostitution clandestine. La prostitution tolérée par l’autorité publique n’est envisagée que comme une offre sexuelle féminine : elle comprend nécessairement un homme client et une femme prostituée.

Les abolitionnistes2, notamment féministes, dénonceront cette définition sexuée de la prostitution, qui n'envisage pas le commerce sexuel dans son double rapport d’offre et de demande féminine et masculine. Ces militant.e.s dénoncent également l’instinct sexuel masculin comme une construction sociale, et précisent que les femmes ont également des « besoins naturels ». Enfin, illes font émerger l’image de la femme victime qui détrône progressivement celle de la femme vicieuse, « prostituée née ».

Pendant l’entre-deux-guerres, ce discours aux accents féministes gêne le réglementarisme. Sa dénonciation est renforcée par le fantasme de la traite des blanches, amorcé à la fin du XIXe siècle : l’idée que de « méchants » proxénètes séduisent d’ « innocentes et pures » jeunes filles pour les expatrier à des fins de prostitution dans les bordels d’Afrique et d’Amérique du Sud – en passant notamment par le port de Boulogne, où un service spécial de police est chargé de traquer ces filières. Cette représentation apparaît rétrospectivement comme une tentative de contrôle de la sexualité des jeunes filles par la peur.

Commerce du sexe, sexe du commerce

Au sein de cet imaginaire, il existe un personnage qui pose problème : celui qui tient le commerce, celui qui gère la maison close. Si c’est un homme, les stéréotypes de genre s'en trouvent bousculés : voilà qui donne raison aux attaques abolitionnistes quant à l’exploitation de femmes par des hommes. La femme doit être la tentatrice biblique, l’Ève à la pomme, et l’homme le tenté, l’Adam faible devant le pouvoir sexuel de la femme. Chacun des sexes doit se tenir bien à sa place : bouleverser les stéréotypes de genre risquerait de rendre la prostitution inacceptable.

Les réglementaristes répondent à ce problème dans une circulaire de 1919 : l’offre sexuelle doit être exclusivement féminine, de la prostituée à l’intermédiaire. Les hommes sont interdits dans la gestion des maisons de tolérance. Pour les femmes mariées, donc « en puissance de mari » (sic), l’homme doit donner son accord au départ pour que sa femme gère une maison close. Mais il doit demeurer invisible, « impuissant » donc, et n'intervenir en rien dans les affaires de la maison.

La réalité est évidemment toute autre. Parfois, la tenancière dépend d’un propriétaire qui l’a recrutée et qui se révèle être le véritable gestionnaire. Par ailleurs, la tenancière a parfois un concubin ou un époux qui s’immisce pleinement dans les affaires de la maison. Les tâches du couple de tenanciers peuvent être réparties de manière « genrée » : la tenancière gère les pensionnaires et le mari s’occupe du recrutement des filles, gère les « relations commerciales » et organise le commerce d’alcool et les rapports avec les autres maisons de tolérance. La prostitution apparaît au fond d'autant plus acceptable qu'elle est peu visible, et que chaque sexe respecte, officiellement, son assignation de genre. Les privilèges masculins peuvent ainsi perdurer, garantis par l'hypocrisie des pouvoirs publics.

Hélène Duffuler-Vialle

1: Le règlement de Boulogne met en place un système de cartes de couleurs : rouge pour les filles cartées libres, bleue pour les filles de maison et jaune si la femme a été contaminée par la syphilis.
2: Né dans les milieux protestants anglais du XIXe siècle, le mouvement abolitionniste renvoie ici à la revendication consistant à supprimer la réglementation – et non, comme aujourd'hui, la prostitution dans son ensemble. En France en 1926, une « Union temporaire » de lutte contre la réglementation de la prostitution est fondée, qui fédère l’ensemble des différents courants abolitionnistes.

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