Murmure culturel contre vacarme marchand

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Printemps 2022 à Lille. On l’attendait tous.tes, c’est le retour d’un événement qui avait suscité des polémiques passionnées et des crises de nerfs à la mairie. Le festival « Elnorpadcado » prépare sa deuxième édition. Les organisateur.ices annoncent le même objectif qu’en 2019 : dans le fond comme dans la forme, aller à l’encontre des grands mastodontes de la culture, et particulièrement Lille 3000, association à but très lucratif créée en 2004, à laquelle La Brique a déjà consacré un paquet d'articles. Perspectives contre-culturelles et décryptage de la nouvelle édition de Lille 3000, la bien mal nommée « Utopia ».

À Lille comme partout ailleurs, la culture est souvent utilisée par les dirigeant.es comme un prétexte à développer l'économie. Dépouillée de toute subversion, elle devient alors une arme de distraction massive, s'accapare des thématiques sociétales « à la mode » et s'approprie des références culturelles issues de mouvements artistiques populaires, tel que le hip-hop. « Du pain et des jeux », comme à l'époque de l'Empire romain.

« Utopia » : contrats précaires et hauts salaires

Qu'en est-il du côté des ennemi.es d'Elnorpadcado ? Pour rentrer un peu plus dans le vif du budget... pardon, du sujet, nous avons rencontré Fred1, qui a travaillé sur plusieurs saisons de Lille 3000, et notamment l'édition « Utopia » de 2022. Il nous explique que l'équipe permanente de l'association se limite à une dizaine de CDI. Le reste, c'est du CDD, ce que Fred appelle les « petites mains ».

Le fonctionnement de Lille 3000 s'apparente à celui d'un festival, il y a donc des saisons creuses et des saisons fortes. Pendant les saisons creuses, une bonne partie des travailleur.euses se tournent vers Séries Mania, autre vivier d'emplois précaires. C'est ainsi que Lille 3000 « fidélise » en quelque sorte ses employé.es. Tout ce petit monde est embauché au SMIC, seules des négociations ponctuelles débouchent à quelques hausses de salaire. Toustes les médiateur.ices restent au salaire minimum, ce quelle que soit leur ancienneté.

Au quotidien, il règne selon Fred une ambiance de compétition entre les salarié.es, qui « ne comptent pas leurs heures », nous dit-il. Une aubaine pour les têtes pensantes de la grande biennale lilloise qui, elleux, travaillent beaucoup moins pour beaucoup plus. Ce bon vieux Didier Fusiller, passé en 2015 de directeur à conseiller artistique, touchait 4300 euros bruts par mois en 2019 pour 9 heures par semaine, donc environ 120 euros brut de l'heure2. Un petit job à temps partiel qui permet de compléter ses revenus de Président du Parc de la Villette (162 000 euros bruts par an en 2018)3.

Comptes de fée

À présent, sortons la calculatrice... En ce qui concerne l'enveloppe globale de l'édition « Utopia », on arrive à un bon paquet de SMIC : 8 à 9 millions d'euros selon nos sources, 60% de subventions publiques et 40% de mécénat (nous citerons, entre autres, Air France, Westfield – Euralille, Auchan, AG2R la Mondiale, etc...). Côté argent public, 3 millions d'euros proviennent de la MEL et 1,7 million d'euros de la ville de Lille, subvention votée à la hâte, juste avant les élections municipales. Dans le budget culture de la ville, ces presque 2 millions représentent 80% de la somme normalement dédiée aux associations culturelles indépendantes de la ville. Plutôt cocasse pour une association émanant directement de cette même ville de Lille. On constatera sans peine que la répartition de ce budget est d'une égalité plus que relative et profite largement à Didier et Martine.

Ruissellement relatif

Dans le domaine de l'action culturelle, brandie comme vectrice d'émancipation des publics, on pourrait se dire que là aussi, le budget se doit d'être conséquent. Que nenni ! Des activités en lien avec « Utopia » sont certes proposées aux habitant.es des quartiers de la métropole mais l'enveloppe qui y est consacrée apparaît ridiculement basse à côté du reste : 150 000 euros en tout et pour tout sont versés aux associations des quartiers concernés, pour toute la ville de Lille. Il sera proposé aux habitant.es de fabriquer des « minitos » en s’inspirant des « Nanitos », hommes à têtes de légumes imaginés par le très coûteux artiste associé à l'édition de cette année, Jean-François Fourtou, qui possède un petit hôtel particulier au Maroc, soit dit en passant. Mais le coût du matériel et de la fabrication sera assumé entièrement par les structures locales. C'est autant d'argent et d'énergie supplémentaires consommés pour Lille 3000.

Malgré toute la maille accumulée, l'association demeure en déficit d'1,5 million d'euros depuis 2006-2009. En 2019, la Chambre Régionale des Comptes lui reproche, entre autres, un « exercice comptable non conforme » ainsi qu'un « déficit d'évaluation », c'est-à-dire une incapacité à mesurer la fréquentation du public et les retombées économiques pour le territoire4. Plutôt sec, le ruissellement. Même pour les défenseur.ses d'une culture au service de l'économie, Lille 3000 relève du gaspillage pur et simple.

Carnaval aseptisé

Depuis 2004, chaque édition est organisée autour d'une thématique dans l'air du temps. Cette année, avec Utopia, on mettra en avant la nature et « les liens qui unissent l’Homme aux vivants », comme on peut le lire dans le dossier de presse. Grosse subversion et critique du capitalisme en perspective ? Aubry calme le jeu dès la conférence de presse du 23 novembre 2021: « Le sujet n'est pas de montrer l'Amazonie en feu tous les jours. Ça tout le monde le sait. Mais c'est plutôt de montrer la poésie de la nature, sa force, et de donner envie justement de la protéger et de la faire grandir »5. Restons positif.ves.

En mai, la parade défilera avec ses chars très durables, certains seront même en forme de champignons. Budget atomique: entre 600 000 et 700 000 euros. De nouvelles grosses sculptures en nylon et polystyrène peint en vert (aïe!) s’aligneront rue de la gare : les moss people, des petits personnages créés par l’artiste Kim Simonsson. Le tout pour 500 000 euros et un aller-retour en avion Lille-Finlande sur un après-midi (pour les repérages). Encore mieux, au Tripostal la fondation Cartier exposera ses collections autour des « Vivants », un beau projet qui coûte 1 million d’euros et a occasionné des allers-retour de l’équipe à Dubaï pour l’exposition universelle.

On note tout de même que Didier Fusiller met en avant les CAPS, des balades dans des coins de nature de la MEL accompagnées d’une dimension artistique. Au moins, cette idée-ci est 100 % recyclée. Pourtant dans l’ensemble, niveau écologie et durabilité, on touche le fond d’une coquille vide. Pourquoi ? Par condescendance envers le public lillois, peut-être. Comme le dit si bien Fusiller, derrière les paillettes, on cherche à « donner des expériences dans des concepts que tout le monde va pouvoir comprendre »6. Quand la culture dominante s’adresse au petit peuple...

Un projet politique

Et aussi parce que « Utopia », c’est avant tout un projet politique – celui d’asseoir le pouvoir de Martine Aubry. Accompagnée de ses bras droit Stephan Kutniak et Marie-Pierre Bresson7, la maire relit et valide tous les éléments de programmation de la saison et jusqu’à l’affiche, nous explique Fred. En fait, c’est même elle qui a soufflé la thématique écolo dans l’oreille de Didier Fusiller au lendemain des dernières municipales. Après la presque victoire d’EELV, un peu de greenwashing permettra peut-être de lui faire remonter la pente.

Pour résumer, Lille 3000 est avant tout un instrument de contrôle politique sur la ville. Depuis 2004, l’association est dirigée par les mêmes personnalités mondaines et amies de l’élite politique. Son fonctionnement est vertical et forcément, sa direction artistique traite les questions sociétales avec hypocrisie et beaucoup d’argent.

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Écologie réelle et résistance culturelle

Contre cette logique spectaculaire et marchande, des résistances émergent. Elnorpadcado en est une. Ce contre-festival défend un art qui questionne et épanouit sans volonté de spectacularisation à outrance, à mille lieues de Lille 3000. L'un de ses fondateurs nous raconte la naissance d' « Elnorpadcado » sur la friche Saint Sauveur. « On s'est rendu compte que ceux qui finançaient Lille 3000 étaient les mêmes que ceux qui voulaient détruire la friche St Sauveur. Pendant qu'ils détruisaient des arbres, ils organisaient en même temps une expo sur la nature. » Trop de cynisme, les militant.es passent à l'action et donnent naissance à ce « murmure culturel dans le vacarme marchand ». Le contre-festival fait parler de lui. Les chef.fes de Lille 3000 sont plus qu'agacé.es. Selon notre ami activiste, iels incitent les bénévoles, stagiaires et salarié.es précaires à jeter les tracts d'Elnorpadcado dans le caniveau, sorte d’autodafe rageur et révélateur des valeurs de ce bulldozer de la culture locale. Un ancien travailleur de Lille 3000 nous explique : « Quand Elnorpadcado est apparu, les chefs  l’ont très mal pris car ils l’ont pris personnellement : pour eux, s’attaquer à Lille3000, c’est s’attaquer à eux ».

De mai à juin 2019, les pirates d’Elnorpadcado tentent de « barrer la route au conquistador »8 et organisent pêle-mêle des conférences, des concours culinaires, des pièces de théâtre ou encore l'exposition d'un photographe amateur. Contre l'imaginaire marketing et technophile de Lille 3000, le collectif Elnorpadcado estime que c'est aux usager.es de faire les aménagements et non aux aménagements de faire les usager.es. Écologie, autogestion culturelle et résistance populaire sont les maîtres mots de la première édition du contre-festival. Cette année, le collectif reprend les mêmes ingrédients pour l’édition « Tutopia – Les utopies qui tuent ». Dès le 7 mai 2022, la « Parade des financeurs » (sic), grand défilé parodique, lancera la soirée d’ouverture. On annonce aussi un week-end thématique autour du film Soleil vert avec projection, exposition organisée par des étudiant.es en art et intervention d’une chercheuse en agriculture et en élevage. On ne sait pas pour vous mais nous, on y sera.

Méduse & Mwano

Dessin par Méduse

Cet article est extrait du Numéro 66 du Journal La Brique, publié le 11 avril 2022

1. Le prénom a été changé.

2. 20 minutes, « Lille : l'assaut culturel Lille 3000 critiqué par la Chambre des Comptes », 3 mars 2019.

3. Libération, « Le Directeur de la Villette, cumulard des rémunérations confortables », 22 mai 2018

4. 20 minutes, Ibid.

5. France Bleu, « En 2022, Lille 3000 revient pour une sixième édition baptisée Utopia », 23 novembre 2021.

6. France Bleu, Ibid.

7. Directeurgénéral adjoint des services chargé de la culture et des relations internationales à la Ville de Lille et élue adjointe à la culture pour la Ville de Lille, vient du parti « Liberté Écologie Fraternité »

8. Elnorpadcado.fr, « Barrer la route des conquistadors ».

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