Averse chez l’habitant

Machu Pichu dessin couleur v2Dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 2018, une forte averse provoque l'effondrement du plafond et l'inondation de plusieurs logements de la résidence Jeanne Leclerc, rue de Lannoy à Fives. La résidence sociale avait été conçue dans le cadre d’un projet architectural pompeusement intitulé Machu Picchu. Avant que le drame ne survienne, le bailleur et les pouvoirs publics avaient maintes fois été prévenus de l’état des appartements par les habitant.es mais n’ont pas réagi.

Au cinquième étage, la vue imprenable sur la ville est agrémentée de fresques murales – aujourd’hui quasiment effacées – de monuments du monde entier. Plus qu’une résidence sociale, le bâtiment de SIA habitat est pensé pour favoriser la rencontre entre habitant.es. Les deux bâtiments qui composent la résidence comprennent de nombreux espaces partagés : terrasses et jardins sont censés permettre « plus que de la simple cohabitation »1. Et plusieurs fois dans l’année, des médiateur.rices sont invité.es pour organiser toutes sortes de prestations artistiques2.

Pour ce qui fut considéré comme le fleuron du logement social à Lille, l’architecte Sophie Delhay a été nominée pour recevoir en 2014 le prix de l’Équerre d’argent3. Forte de son succès, l’architecte, qui est également professeure à l’école d’architecture de Versailles, n’hésite pas à vanter son travail en organisant des visites pour ses étudiant.es. Mais au fil des années, des fissures apparaissent et s’agrandissent peu à peu. Plus personne n’est invité à venir admirer le chef-d’œuvre.

L’envers du décor

Par leurs récits du quotidien, les habitant.es donnent à voir un autre versant de la vie dans la résidence. La bâtisse n’est pourtant pas très ancienne : elle n’a que cinq ans. Dans plusieurs logements, des moisissures étendues causées par les infiltrations d’eau entraînent d’importants problèmes de santé chez certain.es locataires. On note également, dans plusieurs appartements, des chaudières rouillées qui risquent de s’effondrer et ne sont pas toutes équipées de clapets anti-retour, permettant de se protéger d’éventuels rejets de monoxyde de carbone.

Au-delà de l’insalubrité, l’accessibilité aux personnes à mobilité réduite laisse également à désirer. Un habitant en fauteuil roulant témoigne : « rien que la porte d’entrée de la résidence est trop lourde à tirer pour moi », alors même que la résidence est censée être entièrement adaptée.

Cacher la misère

Exaspéré.es, à la fin du mois d’août, trois habitant.es contactent l’APU-Fives4. Le bailleur SIA Habitat fait l’autruche. Les faits sont soit minimisés, soit considérés comme la conséquence de la mauvaise utilisation des logements par les locataires. Cette stratégie est largement partagée par de nombreux bailleurs sociaux : culpabiliser et incriminer les locataires plutôt que d’assumer leurs responsabilités.

Courant septembre, le Service Hygiène5 du quartier de Fives vient dans la résidence Jeanne Leclerc à la demande des locataires. Il y effectue des constats sur l’état des logements et des parties communes de la résidence. Pas de bol, les constats sur l’état des logements et des parties communes a lieu un jour sans pluie et au lendemain de fortes chaleurs. Puisqu’il n’y a pas de traces d’humidité, il n’y a pas de problème à signaler aux yeux du service d’hygiène. La mairie continue donc de nier l’insalubrité. Le bailleur peut dormir tranquille. Quand SIA Habitat se décide finalement à intervenir : « Ils nous font du cache misère » rapportent les résident.es. Le bailleur s’est simplement contenté d’un coup de peinture. Les problèmes réapparaissent après quelques semaines. Une fois de plus, le bailleur rejette la faute sur les locataires.

Machu Pichu dessin couleur v2

Raisons de ce merdier

Le mépris des bailleurs s’explique par la logique de rentabilité sous-jacente dans la gestion du parc social, encouragée par les pouvoirs publics : sous peine d’être mis sous tutelle par les pouvoirs communaux, les bailleurs décident d’assurer la rentabilité des habitation pour éviter toute « perte financière », nous avoue le salarié d’un bailleur social. Concrètement, les locataires sont de plus en désigné.es comme des client.es. Ce complet déni de la fonction sociale du logement réduit le locataire à un simple consommateur de service. C’est aussi une façon d’oublier que le locataire vit au quotidien dans son logement et qu’il est en permanence mis en danger par son propre logement quand rien n’y est fait.

L’autre frein à la réactivité du bailleur est lié au fonctionnement de la structure. À cause de l’important turn over des chargé.es de clientèle et de proximité, les résident.es ne connaissent souvent pas leur interlocuteurs.trices ou les compétences de chacun. Et les réclamations des habitant.es sont rendues d’autant plus inaudibles que les dossiers ne sont pas toujours suivis par la même personne. Par ailleurs, les procédures administratives sont compliquées à saisir. Les interlocuteurs.trices sont nombreux.ses et leurs compétences pas forcément claires.

Les locataires ne trouvent pas non plus de réponses auprès des pouvoirs publics. Si ces derniers peuvent constituer un soutien minime quand il s’agit d’un bailleur privé, notamment via le Service Hygiène de la ville de Lille, ils le sont beaucoup moins quand il s’agit de bailleurs sociaux. L’immobilier social a été conçu par les pouvoirs publics afin que les plus démuni.es puissent être logé.es à bas coût et décemment, quand le parc privé y faillit. Il est donc plus difficile de faire constater les problèmes d’insalubrité dans le parc public puisque c’est les renvoyer à leur propre échec.

Depuis l’effonfrement, la mobilisation des habitant.es a redoublé et le bailleur n’a que très peu réagi. Conformément à la loi, les locataires concerné.es par l’effondrement des toits ont été relogé.es le temps des travaux. Si pendant le drame, personne n’a été blessé.e, la vie des habitant.es continue d’être mise en danger. Le lien social tant promu par les pouvoirs publics s’est concrétisé - sans leur appui - en solidarité pour faire face à SIA Habitat. Les habitant.es sont appuyé.es par les militant.es de l’APU-Fives qui vient régulièrement donner des conseils et les soutenir les jours des mobilisations. À Jeanne Leclerc, dans le parc privé ou public, la lutte pour un logement décent est encore un combat à mener.

Didon

1. Source : Présentation du projet Machu Picchu sur le site de Sophie Delhay.

2. Source : L’été Archi, 2016, animé par David Abittan. Diffusé le 20 aout 2016. France Inter.

3. Prix d’architecture française.

4. Atelier Populaire d’Urbanisme : association de défense de défense des locataires.

5. Ce Service municipal a pour rôle de constater par écrit l’état de salubrité d’un logement. Cette preuve écrite sert au locataire pour se défendre.

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