Saga de l'été 2/5 : LED & Néons : Lille branchée en flux continu

lumieresDeuxième épisode consacré aux lumières lilloises, ce papier propose une nouvelle plongée nocturne dans Lille : entre immeubles de bureaux, lofts et parkings souterrains. La promenade se transforme en errance entre les îlots habités mais planifiés pour être déserts.

Tandis que le centre-ville se pare de ses plus beaux bijoux luminescents pour fêter Noël, le slogan la ville continue s'étale sur les palissades des chantiers de la ville de demain. Sur le pourtour du périphérique, la commune et la métropole avalent les zones tampons d'hier et y installent leurs fantasmes architecturaux. Ces nouvelles zones finissent par se rejoindre pour former une continuité. La ville continue, telle un rouleau compresseur qui semble impossible à arrêter.

Ces zones furent libérées par la destruction des remparts, dévolues pour la construction d'équipements peu valorisés (voies ferrées, autoroutes, morgue, cités HLM) et abîmées par la crise industrielle (friches et déplacement du capitalisme logistique) : La part belle aujourd'hui est faîte aux pôles d'excellence, Eurasanté, Lillénium, Euratechnologies, Euralille, ou encore à Fives et peut-être demain à Saint-Sauveur.

Coup de projecteur sur la nouvelle ville bétonnée

La nuit tombe. Nous descendons à la station Porte de Valenciennes. Les néons des métros s’éloignent le long du rail aérien comme des étoiles urbaines filantes. La station porte de Valenciennes ressemble à un vaisseau spatial posé sur le bitume, dont les baies vitrées permettent à la lumière d’éclairer la place. On a peine à se souvenir de la ville d'avant, du tracé de ses routes, et des bâtiments d’autrefois, aujourd’hui esthétiquement lissés, liftés. Tous sont porteurs des stigmates d’une ancienne modernité qui se voulait propre et confortable aujourd'hui devenue vetuste.

La tour Clemenceau s'est habillée de panneaux de bardage gris et blancs. À ses pieds, le vert de l'enseigne de la pharmacie du sud inonde le parvis, baigné du blanc des lampadaires de la route. Partout, des LED. Au sol, un revêtement de marbre qui reflète la lumière, rend notre promenade scintillante, et nous plonge dans une blancheur où toute ombre est bannie.

Nous sommes en plein cœur du projet Euralille 2, un déploiement de cubes de béton qui n'en finit plus de s'étaler. Ces agrégats bétonnés répondent à des noms païens qui donnent un style moderne à des idées désuètes : Cityzen, Arboretum, Polychrome, Irisium, Cityway. Les enseignes diffusent une ambiance blafarde dans le calme frigorifique d'une soirée de novembre.

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Une cité policée irradieuse

À Euralille 2, plus qu'ailleurs, la lumière balise silencieusement la vie : lumière tamisée dans les halls d'immeubles d'habitation, néons verticaux pour entrées de bureaux et de parkings. Les ambiances colorées se voient de loin. Là, un bleu électrique abrite un Domino's Pizza. Ici un violet invite au bar d'un autre vaisseau spatial : l'auberge de jeunesse Stéphane Hessel. Plus loin, c'est le jaune d'un Subway ou le rose d'une salle de sport Keepcool. Chaque événement a sa propre tonalité lumineuse.

Au bois habité, lotissement urbain qui part en lambeaux1, c'est un autre type de lampadaire qu'on découvre. Celui-ci est en forme de "v" surplombé par un disque, l'ampoule n'est pas visible et ce sont les réverbérations indirectes qui parsèment les allées arborées : quelle douceur insipide ! Autour du lotissement, c'est un combo de lumières blanches et jaunes qui dessinent l'ambiance. Cette modulation des espaces délimite les usages faits du territoire. On se retrouve plongés dans un environnement post-moderne et chic mais abominablement figé dans une vie bien tranquille.

Ce qui frappe dans cette lumière, c'est son caractère lunaire. Les trottoirs sont larges, le mobilier urbain est vissé au sol, rien n'invite au final à s’asseoir durablement. Les contours sont nets, on voit tout, et surtout un possible individu suspect… De fait, chacun.e est suspect.e sous cette lumière implacable. La lumière est garante de l'ordre social et délimite les espaces praticables. L'architecture est pensée pour accompagner les pouvoirs publics dans la construction d'un récit d'une ville pacifiée et sécurisée par la radiation visuelle2.

Les politiques relayent ce récit, trop content.es de pouvoir marteler un discours de lutte contre le sentiment d'insécurité. La lumière est instrumentalisée au nom de la sacro-sainte sécurité. Sophie Mosser, urbaniste, flingue la rhétorique sécuritaire par des faits simples : « Près des deux tiers des vols avec violence sont perpétrés de jour »3. L'éclairage public, à la lumière aveuglante, n'a d'utilité première que de chasser le gazier, les SDF, celles et ceux qui veulent se piquer au calme, les regroupements d’anonymes en quête d’espace et de liberté.

L'ombre avant la lumière

Pour les terrains vagues, encore en construction, c'est l'inverse qu'on observe. En poursuivant notre ballade nocturne, on se retrouve rue de Bavay. C'est le noir total. Là où le futur rectorat et le centre national de la fonction publique territoriale seront construits. Juste à côté d'une sortie d'autoroute, l'îlot attend dans l'ombre. Dans quelques années, il s'illuminera comme une nouvelle attraction dans une ville imaginaire et réelle du XXIème siècle. Coincée entre le périphérique et l’auto-réalisation du miracle libéral.

Pour le « Biotope », futur siège de la MEL en construction, le chantier est éclairé par un fil de LED blanches qui se dandine dans la structure de béton, à l'ombre du mastodonte que représente le conseil régional plongé dans le noir. En ressortant du quartier quasi-désert, on tombe sur un de ces panneaux publicitaires à LED. Dans un sentiment d'égarement, on pourrait se croire dans n'importe quelle grande métropole d'Europe. Au loin, le beffroi de l’hôtel de ville est illuminé de bleu.

Avons nous seulement le droit de s'opposer à cette féerie ? Aux délires parfaitement mis en scène et en lumière ? On serait bien des mauvaises langues à vouloir l'instabilité, l'ombre, la nuit, l'arrêt des machines. Comment être contre la LED et tous ses bienfaits tant rabâchés ? Serait-on des troubles-fête venu.es du coté obscur ? Il est en réalité difficile d’apporter un point de vue divergent, tant l’utilisation sécuritaire de la lumière fait consensus.

Plus loin, majestueux, le casino Barrière achève notre balade. Les fenêtres sont toutes éclairées de bleu, on se demande finalement quelles sont leurs fonctions. Mi-vitre Mi-vitrine, comment est-il possible de dormir dans l’hôtel-casino-resto ? Sur la large dalle de l'entrée, les voitures de luxe brillent, un écran géant passe en boucle ses publicités, les vigiles sont impeccables, une musique quelconque est diffusée pour les mélomanes absent.es. Inondées par ces éclairages omniprésents, des caméras boules scrutent les passant.es. Dans cette ambiance électrique, nos pupilles se contractent : Las Vegas à Lille, et on aurait tort de ne pas vouloir nager dans ce bonheur ?

Harry Cover

1. La Brique, « Lille : La ville s’arrête au Bois Habité », Hiver 2014.
2. Déjà Louis XIV, roi « Soleil », avait son idée. En 1667, il nomme Gabriel Nicolas de La Reynie premier lieutenant général de police de France, un corps spécialement créé pour… l'éclairage public.
3. Mosser, Sophie, « Eclairage et sécurité en ville : l'état des savoirs », Déviance et Société, vol. 31, no. 1, 2007.

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