Mort par la France

Henri flics v1Dans la nuit du 29 septembre, à Fouquières-Lès-Lens, Henri Lenfant, 23 ans, est abattu de trois balles par un gendarme. Dans les faits connus et avérés, Henri ne portait pas d’arme. La scène se déroule sous les yeux de Bruno, son frère, et non loin du reste de la famille dont les caravanes sont stationnées à quelques mètres. Leur père, George, a vu ses deux fils lui être enlevés ce soir-là car Bruno est embarqué dans la foulée et mis en détention provisoire. La Brique a rencontré Georges et Aude, la femme du défunt qui doit désormais élever seule ses deux filles de trois et cinq ans.

 

Les médias relaient « une enquête pour des faits commis en bande organisée » contre trois fuyards « pris en flagrant délit »1. Flagrant délit de quoi ? France 3 Région n’en dit rien. Ce qui semble importer, c’est seulement que ce sont « Henri, Bruno et un autre, appartenant à la communauté des gens du voyage ». La Voix du Nord (VDN)2 résume les faits à « trois personnes à bord d’une voiture » faisant partie « d’une bande organisée spécialisée dans la délinquance ». Elle précise qu’une équipe du GIGN aurait été sollicitée pour les interpeller car elles étaient soupçonnées – seulement soupçonnées – d’avoir commis des vols de fret et des cambriolages. La VDN rapporte grossièrement que l’une a été interpellée, l’autre a pris la fuite et le troisième aurait tenté de partir au volant du véhicule. Un gendarme aurait alors pénétré dans la voiture et aurait tiré. Criminaliser les victimes pour justifier les meurtres policiers est la stratégie systématiquement adoptée par les autorités fautives et les médias dominants s’en font, tout naturellement, le relai privilégié.

Flagrant délit de manipulation médiatique

Nulle part dans les médias dominants, on ne traite les faits comme un homicide où suffisamment d’éléments racistes nous font nous interroger sur le caractère intentionnel de la situation. L’histoire est avant tout racontée à travers des portraits accablants des victimes quand la communauté des gens du voyage est elle, diabolisée. Dans les articles de presse, personne ne questionne l’intervention du GIGN dont les actions n’ont en principe, rien à voir avec le cas présent. Cette unité spécialisée dans la gestion des crises et des missions dangereuses agit en cas d’attaques terroristes, de prise d’otage etc. Mais pour les gens du voyage, l’État envoie l’artillerie lourde.

Ce cadrage médiatique repose sur une finalité politique : relativiser la situation et excuser l’acte homicidaire d’un « défenseur de l’ordre ». En produisant un discours descriptif, qui se veut objectif, la VDN, France 3 et les autres présentent une version pacifiée du meurtre où toute démarche analytique plus globale est neutralisée.

Le contraste avec la version de la famille est parlant. « Je me suis réveillé parce que j’ai entendu crier et trois coups de revolver comme ça, bam bam bam ! » explique le père, premier à arriver sur les lieux. « Ils [les keufs] m’ont dit : c’est pas des coups de feu, c’est les carreaux de la voiture qui ont cassé ». C’est le début d’une nuit cauchemardesque pour cette famille. Aude, la veuve, le rejoint peu de temps après et s’approche assez près pour distinguer un corps humain allongé sur le sol. « Si vous approchez, on vous tire dessus et on lâche les chiens » menacent les agents qui s’empressent d’enfouir le visage d’Henri dans le bitume. Aucune mention n’est faite dans les médias du frère, Bruno, qui se fait casser la gueule à coup de matraques, derrière quelques agents complices qui bloquent le passage. Aude précise « Il était 3h30, Henri était à terre et tentait de se relever, j’aurais pu le prendre une dernière fois dans mes bras ».

Terroriser, l’arme ordinaire des flics

Quand les renforts policiers arrivent sur place, tous les efforts sont déployés pour se débarrasser de la famille à qui les autorités refusent de dire l’essentiel : l’identité de la victime. « Vous verrez bien par la suite » répondent froidement les flics, tout en nettoyant les lieux. Aude décide de s’adresser directement aux pompiers mais elle est immédiatement interpellée et contrôlée. Les agents relèvent sa plaque d’immatriculation, multiplient les manœuvres d’intimidation de sorte qu’au moment où le camion de pompier passe sous ses yeux, elle ne peut rien faire. La colère monte, des membres de la famille incendient une voiture : « On veut juste savoir qui c’est, s’il est vivant, comment va Bruno » revendiquent-ils. Le face à face dure jusqu’au lendemain entre la famille, détruite et un rang de CRS, prompt à gazer et matraquer sans hésitation.

« Ils étaient très nombreux autour d’Henri, les policiers ont tout le matériel pour neutraliser quelqu’un, Henri il est tout fin, il pèse rien, il se bat pas, on comprend pas pourquoi il a tiré » déplore la famille. De fait, un crime raciste n’a pas besoin de s’appuyer sur des faits, des provocations. Il s’agit maintenant d’étouffer la vérité voire la nier, de circonscrire la révolte aux frontières de ce camp.

Henri flics v1

La stratégie adoptée par les autorités pour contrôler l’indignation est de les isoler. Pendant un peu moins d’une semaine, un cordon de sécurité est déployé tout autour du camp comme une mise en quarantaine. Un panneau sens interdit apparaît du jour au lendemain sur le seul chemin qui mène au camp et les CRS se font les défenseurs du code de la route. « Ils nous laissaient pas passer, on devait se battre chaque fois qu’on revenait des courses pour rejoindre nos caravane » explique Georges, forcé de négocier l’accès à son logis avec ces mêmes agents qui l’ont repoussé le soir du meurtre.

Ce confinement tourne à l’humiliation : « Ils en ont profité pour mettre des PV à tout le monde : 90€ et 4 points » poursuit Aude, « la famille qui arrive de Boulogne, les amis qui viennent nous soutenir, ils ont tous été verbalisés ». Au cours de ces échanges tendus, les menaces fusent « On en a tué un, on peut encore tuer l’autre » balance un keuf à Georges alors qu’il met tout en œuvre pour que Bruno soit libéré pour l’enterrement.

Domestiquer la famille pour dompter l’indignation

Aude témoigne combien il est très difficile de démêler le vrai du faux et connaître les mesures prises contre le meurtrier. La majorité des infos que la famille détient provient des articles de journaux ou d’autres sources plus informelles. En effet, des habitant.es du village auraient témoigné du fait que les policiers auraient forcé l’entrée de la voiture, sorti Henri de force et l’aurait abattu une fois à l’extérieur. Aussi, le personnel du funérarium a indiqué à Aude les blessures au visage, des ouvertures sur les avants-bras et la présence de trois tirs de balles, deux dans la poitrine, une dans la nuque. Ils attendent toujours les résultats de l’autopsie. Les pompiers lui apprennent également qu’Henri n’est pas décédé sur le coup, l’heure du décès est prononcé à 4h43, une heure après les tirs.

Une semaine après les faits, la famille est convoquée par le procureur au tribunal de Béthune. Celui-ci les accueille « en bon père de famille » et confirme qu’Henri n’était pas armé. Sa prétention à « ne pas comprendre la situation » est suspecte : les éléments disculpant Henri n’ont évidemment pas été annoncés par voie de presse. Il leur apprend que le gendarme est mis en examen pour violences ayant entraînés la mort sans intention de la donner et qu’une enquête va être ouverte par un juge d’instruction. Mais depuis deux mois et demi, silence radio du papa attendri.

Auprès de qui se plaint-on quand l’État est l’auteur de l'homicide ? C’est la question encore en suspens que se pose la famille, déconcertée par les incohérences. « Pourquoi lui [le gendarme] est en contrôle judiciaire alors qu’il a tué mon fils, père de famille et que Bruno est incarcéré sans date de procès ? » s’interroge Georges. À la justice de répondre cyniquement « Parce que Bruno n’a pas respecté son contrôle judiciaire ».

Les dés sont déjà jetés pour la justice : un policier qui a tué un jeune homme est condamné à ne plus porter son arme et sera probablement muté ailleurs pour ne pas trop embarrasser sa carrière. Bruno, pour avoir eu l’affront de violer son contrôle judiciaire, après avoir vu son frère mourir, doit être incarcéré. La disproportion entre la faute commise et le châtiment est pourtant évidente quand on replace les choses dans leur contexte. Bruno était sous contrôle judiciaire depuis deux ans après avoir été accusé d’avoir volé une machine à laver. Il avait interdiction de pénétrer le département 62 : là où habite le reste de sa famille. Il est actuellement incarcéré pour avoir été présent, à ce moment, dans ce département et n’est en rien inculpé de faire partie « d’une bande spécialisée dans la délinquance ».

Une lutte qui s’annonce pour obtenir justice

Une autre difficulté réside dans la complexité des rouages judiciaires et du langage juridique. Aujourd’hui la famille est en contact avec plusieurs personnes du collectif C.R.I.M.E ( collectif contre la répression des individus et des moyens d’émancipation ) dont le soutien est autant moral que technique. En effet, il s’agit de faire connaître la vérité sur ce qu’il s’est passé et d’obtenir justice : l’État doit répondre de ses actes.

La famille invite à se joindre massivement à leur lutte en venant à la manifestation organisée le samedi 19 janvier à Béthune, le rendez-vous est donné à 15h sur la Grand place. Il existe aussi une pétition « Tous pour Henri Lenfant » sur change.org et une cagnotte « Soutien à la famille Lenfant »3 afin d’amortir les coûts occasionnés par les démarches juridiques. France 3 et La VDN titraient respectivement « Les obsèques d’Henri Lenfant (…) célébrées dans le calme » et « Calme et recueillement après les obsèques d’un membre des gens du voyage » on peut désormais s’attendre à « Farandole enchantée pour le 19 janvier ».

Olive 

1. France 3 Régions : « Bapaume, les obsèques d’henri Lenfant, tué par un gendarme du GIGN, célébrées dans le calme » 05/10/2018

2. La voix du Nord «  Fouquière-lès-Lens : Vives tensions après la mort d’une homme tué par un gendarme » 28/09/2018

3. Cagnotte sur lepotcommun.fr intitulée « Soutien à la famille Lenfant »

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