Dans la fabrique des ateliers d'écritures

atelier decriture 1Souvent présentés comme l'un des rares espaces où la parole se prend sans diplôme ni autorisation, les ateliers d'écritures sont aujourd'hui monnaie courante. On a cherché à y voir plus clair, entre les aspirations à l'expression libre et les effets pervers qui s'y rejouent sans cesse.

 

Samedi 13 octobre après midi lors du festival des Origines du monde, Tata Milouda, 60 ans, slame ses joies, ses souffrances et son bonheur de lire et d'écrire. Cette mamie hors du commun fait mouche dans la salle. Pour elle comme pour la plupart des personnes que nous avons rencontrées, une chose importe : la liberté d'expression.

On parle ici de l'expression libre, au sens où chacun parle de ce qu'il veut, avec ses propres mots. Reprendre la parole, quand on a trop appris à se taire. C'est qu'il faut oser. Oser parler avec son accent, dire son avis, se sentir légitime dans ses paroles et ses écrits. Oser s'exprimer pour se raconter, témoigner, partager, mais également critiquer, pester, contrer. Une des participantes à ces ateliers, à propos de Tata Milouda : « Elle chante, elle rit, elle pleure, elle a pas peur. »

La peur : voilà un enjeu qui traverse ces ateliers. Pour citer Ywill, de La Jonction, à propos des jeunes croisés dans les ateliers qu'il a pu animer : « Ce n'est pas tous les jours qu'on leur dit : « vas-y toi, dis ce que tu penses. » Plus tard, une animatrice de l'association Perspectives nous expliquera : « Il y a beaucoup de femmes : les hommes vont au bar, les femmes viennent aux ateliers ». C'est que les ateliers offrent aussi un espace de sociabilité à celles et ceux que le quotidien confine à l'espace privé. Une autre participante explique : « ]'ai bien aimé l'atelier sur la "souffrance", j'ai pleuré, ça me touche... Tu sais moi ma fille, elle ne voulait pas que je raconte ma vie, parce que pour elle c'est la honte de raconter ses problèmes. »

Contourner la posture scolaire

Et pour sortir de la peur, ou de la honte, mieux vaut sortir de la pédagogie scolaire. L'école est pourtant valorisée, rêvée même, pour de nombreux participants et participantes préoccupés par la scolarité de leurs enfants. Mais pour reprendre les mots de Samira El Ayachi, auteure et co-fondatrice de l'association Mademoiselle S. : « La posture dont je ne veux pas, c'est celle de l'école : dire comment il faut faire, comment il faut rédiger... » Fini le prof, seul, qui transmet son savoir depuis une posture de surplomb. Pour les intervenant-es, la hiérarchie scolaire est remplacée par l'égalité et le partage. Pas de jugement, pas de notes donc, et souvent même pas de correction orthographique directe : la confiance est à ce prix.

Le jeu est perçu comme une façon d'apprendre, et de (re)prendre plaisir à lire, écrire, parler, s'exprimer. Les rappeurs de La Jonction, par exemple, insistent sur la possibilité de partir d'une écriture « egotrip » ou le « je » est au centre pour ensuite s'acheminer vers des textes plus « conscients ». Apprendre à jouer avec les mots, pour ensuite les retourner contre ceux qui les en ont dépossédés. ll faut aussi désacraliser l'objet : le livre, la feuille blanche, le stylo... François Annycke, de l'association Colères du présent, attache beaucoup d'attention à la matière des livres confectionnés en atelier. Avant de parler du fond, le débat porte sur la forme : la taille, la police, les couleurs... « Faire de la mise en page, ça casse la barrière symbolique du livre », insiste-t-il.

 

atelier decriture 1

 

Publics artificiels

Mais les ateliers d'écriture sont aussi souvent des dispositifs publics, ou para-publics avec toutes les conséquences qui s'y attachent. Primo, de La Jonction, évoque une « animation occupationnelle : la Culture vend des ateliers pour acheter la paix sociale. On remplit des cases, on touche des jeunes, et ça suffit ». Ce pourrait être un atelier de cuisine, ce serait la même chose.

Benjamin Plouviez, ancien animateur d'éducation populaire, poursuit autour de ces ambiguïtés : avec le développement des financements par projets, les associations se retrouvent en concurrence. Le temps fait souvent défaut, le nombre de « cases » à remplir pour faire valider le projet ont de lourdes incidences. Et la mécanique tourne souvent à l'envers : « On monte d'abord le projet puis, si le financement est accordé, on cherche à construire un groupe susceptible de s'inscrire dans la durée du financement. On ne répond donc plus à un besoin réel, et la poursuite de l'action après la période de financement est plus qu'incertaine ».

Ces tensions peuvent ressortir autour de la « valorisation » censée conclure les différentes séries d'atelier. Le terme, ambigu, désigne aux yeux des collectivités subventionnaires le livre, l'expo ou la pièce concluant la session d'atelier. Dans les cas où le groupe s'est forgé de manière artificielle, cette valorisation peut alors devenir le moment d'un entre-soi, réunissant des militants associatifs mais dont sont absents les acteurs principaux.

"Maintenant, j'écris des nouvelles »

Mais l'important ne réside peut-être pas tant dans la restitution que dans le processus, collectif, en lui-même. François Annycke de Colères livre sa vision: « L'idée, c'est de prendre un temps une fois que tout est fini pour parler de ce qui a été fait. On boit un coup et on parle de l'atelier, de l'avenir. On invite les gens qui ont financé aussi et ça permet de rendre compte de ce qui s'est passé. Et puis souvent les gens qui ont constitué le groupe invitent leur famille : "regardez ce que j'ai fait", etc. »

Au fond, le « produit fini » semblerait moins important que les effets tantôt individuels, tantôt collectifs, étalés dans la durée. Ywill de la Jonction se rappelle : « Un jour j'ai revu un mec, un gars du quartier Hoover, que j'avais croisé dans les ateliers. Le type avait pris deux têtes. Il me dit "écoute, maintenant j'écris des nouvelles". ]'étais bien ». François confirme : « les ateliers sont des petites gouttes d'eau. Sur un groupe de vingt, quand il y a une étincelle, t'es content ».

Il reste que tout le monde ne s'accorde pas sur les objectifs à donner à ces ateliers. MJ, qui en anime depuis longtemps, refuse d'en faire un acte militant et revendique le « luxe » de ne les voir que comme un plaisir sorte de « bulle » dans la dure réalité de son public. Pour Samira, au contraire, c'est l'occasion d'échanger sur des problématiques actuelles et parfois taboues, notamment la sexualité. D'autres voient plus loin encore, et développent une conception plus clairement politique. Ces espaces pourraient favoriser l'organisation d'une population trop souvent écartée de la vie publique. Les ateliers pourraient donc, peut-être, compter parmi ces lieux au sein desquels se croisent et se soudent celles et ceux que le système marginalise.

 

NOTES
Colères du présent
est une association arrageoise qui cherche à créer les « conditions de la rencontre entre un large public et la littérature d'expression populaire et de critique sociale ». En plus des ateliers d'écriture, elle organise notamment le très bon Salon du livre populaire et de critique sociale qui se tient tous les 1er mai à Arras.

Samira El Ayachi publie son premier roman La vie rêvée de mademoiselle S. en 2007 (ed. Sarbacane). Elle aime vivre sa littérature au fil des rencontres et lui faire prendre un bain de quartiers, y compris excentrés. C'est la présidente de Mademoiselle S., association qui organise des « rencontres nomades », ainsi que le festival l'Origine des Mondes, concentré de rencontres sur une semaine. Sa première édition sur le thème de la « Mère » vient de se clôturer.

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