URGENCE AU CHU

urgences corrigéLe 19 septembre dernier, le personnel des urgences du CHU de Lille a symboliquement mis en bière le service public de l'hôpital. Le cercueil a été porté jusqu'à l'Agence Régionale de la Santé1. Ce jour-là, les représentant.es de l'ARS ne prennent pas la peine de rencontrer les personnels hospitaliers. La Brique a rencontré les grévistes.

Le mouvement des urgences a débuté en mars, à l’AP-HP2 suite à une recrudescence des agressions envers le personnel. Des urgentistes, des infirmier.ères et aides soignant.es se sont regroupés au sein du collectif inter-urgences. A la fin du mois d’octobre, le mouvement concernait 267 services d’urgence sur 628.

C’est le 28 juin que la première journée de grève est déposée au CHU de Lille. L’été est marqué par d’autres journées de grève, pétitions, diffusions de tract sur les marchés, un rassemblement devant la mairie3 et enfin des manifestations le 19 septembre et le 15 octobre. Ici, le mouvement est porté par le personnel paramédical du collectif inter-urgence mais aussi de la CGT, SUD et l’UNSA. Dans la fonction publique, seuls les syndicats sont autorisés à déposer un préavis de grève. Cependant, faire grève à l’hôpital ne signifie pas l’arrêt des activités. Les personnels sont assignés au travail4. On fait donc grève sur son temps de repos. « Le personnel hospitalier n’a pas de culture de lutte. La dernière grosse grève, c’était dans les années 1980. Aujourd’hui la mobilisation est importante, ce qui est encourageant. Les urgences ont la possibilité de raccrocher le reste de l’hôpital », nous explique Doug5, infirmier et syndicaliste CGT.

ça rouille aux urgences !

Mark, urgentiste, déplore que « les familles attendent trop longtemps le retour de leurs proches. Ça crée des tensions avec le personnel hospitalier. Parfois des agressions. » C’est là, le point départ de la grève. Mais pas seulement ! La situation dans les urgences est déplorable. Les patient.es peuvent attendre 6 ou 8 heures pour être pris.e en charge. Il poursuit : « Quand on est humain, et on l’est quand on fait ce boulot, ça prend les tripes de voir ce genre desituation. Tout ce qu’on demande, c’est de faire correctement notre travail. »

Il nous explique qu’après la prise en charge aux urgences, « les patients restent enattente parfois plusieurs jours dans des box ou le couloir parce qu’on ne trouve pas de lits d’aval pour les hospitaliser. Ce manque de lits nous oblige à hospitaliser des patients dans des services de spécialité dont ils ne relèvent pas forcément. »

On peut lire sur une pancarte « manque de personnel = maltraitance ». John, infirmier et membre du collectif inter-urgence précise qu’il manque au moins un.e aide soignant.e de jour comme de nuit dans le service d’urgence. Les locaux du pôle urgence sont sous-dimensionnés pour faire face à l’affluence croissante.

Mais si le pôle urgences est le secteur le plus mobilisé, c’est l’état du service public hospitalier qui est à déplorer. « L’année dernière à l’Hôpital Salengro, confie Carol, il y a un plafond qui s’est effondré, les personnels ont été au raclot pour protéger le matériel médical. Le nouvel institut coeur-poumon a eu des salles inutilisables cet été à cause d’une inondation due à un défaut de construction. »

L’hôpital à la chaîne ?

Doug liste quelques causes à l’origine du problème des urgences et plus largement de l’hôpital: « la tarification à l’acte, le manque de personnel qui est lié, le développement de l’ambulatoire, et le management. » Ce que La Brique constatait en 20166 n’a fait que s’empirer...

A l’origine, l’hôpital est financé par une enveloppe globale. Depuis 2007, l’État fixe un tarif pour chaque intervention, c’est la tarification à l’acte aussi nommée T2A. L’hôpital comptabilise l’ensemble des actes réalisés par an ; l’assurance-maladie règle ensuite la facture à l’hôpital. Doug évoque les « effets pervers : on va faire des actesinutiles comme des examens plus poussés ou faire revenir les patients plusieurs fois. »

Les urgences sont financées sur la base d’une enveloppe de fonctionnementannuelle complétée par un forfait dépendant du nombre d’admissions. Malgré l’annonce par la ministre de la santé d’un changement de financement desurgences7, ces problèmes de moyens ne risquent pas de changer.
« Depuis 2 ans, rappelle Doug, les tarifs payés par l’assurance maladie aux hôpitaux sont en baisse. Donc pour maintenir uncertain niveau de financement, on augmente l’activité. » Et « l’activité, c’est nous, personnels hospitaliers, qui la faisons. » Plus d’actes, plus vite, au travail !

Malgré cela, « s’il est impossible de boucler des budgets, la seule variable d’ajustement qui reste c’est la masse salariale. » Cette année la CGT constate la suppression de 80 équivalents temps plein au CHU.

Cerise sur le gâteau, les effets pervers de la tarification à l’acte se combinent avec le développement de l’ambulatoire8. « Effectivement intéressant pour certaines pathologies, éclaircit Mark, les services disposent de moins de lits. Or la T2A, pousse lesservices à faire du remplissage de lit pour capter des sources de financement. Après le passage aux urgences, la difficulté est donc de trouver un lit dans un service de neuro, gériatrie... »

urgences corrigé

Depuis quelques années, le lean management9 s’applique à l’hôpital. Doug constate que cela passe notamment par « la chasse aux temps morts. A l’hôpital, le temps mort, c’est le temps d’échange avec le patient. Ce n’est pas un acte tarifé par la T2A. » La priorité, ce n’est pas les malades mais le chiffre. « A une époque, il y avait des directeurs hospitaliers qui avaient au moins le mérite de connaître l’hôpital parce qu’issu de celui-ci ».

Aujourd’hui, ce sont des gestionnaires de chiffre qui « doivent dégager des capacités de financement » et une position dans le classement des meilleurs hôpitaux. Laréalité du terrain n’entre pas en compte.

Des annonces sans vraie solution

Avant l’été, Agnès Buzyn, ministre de la santé avait annoncé 70 millions d’euros de prime de risque pour les personnels para-médicaux des urgences. « C’est avec cela qu’on essaye de nous acheter. Pensez-y, c’est moins de la moitié des dépenses pour le dispositif policier de l’organisation du G710 » s’amuse un représentant syndical.

En septembre, la Ministre annonce 754 millions d’euros entre 2019 et 202211 pour les hôpitaux. C’est la presque la moitié du budget de fonctionnement du CHU, qui est de 1,3 milliard d’euros en 2017.

La ministre propose la création d’unnuméro de téléphone pour désengorger les urgences, des téléconsultation, des logiciels de prédiction des besoins et de gestion des lits. Les grévistes ont desrevendications liées à la réalité du terrain. Plus de moyens matériels et humains, augmentation de salaires de 300 euros pour tous les personnels hospitaliers et plus de lits pour les hospitalisations.

Doug conclut notre entretien : « les urgences, c’est la porte d’entrée de l’hôpital, ça cristallise l’ensemble des problèmes de l’hôpital. Les urgences, c’est aussi le reflet de la société. Il y a une paupérisation de la société, les gens viennent donc auxurgences parce qu’il n’y a rien à débourser. »

Avant de devoir sortir la carte de crédit pour rentrer à l’hôpital, les grévistes nous rencardent le 14 novembre prochain àParis pour la manifestation nationale des secteurs de la santé et du social.

Louise et Picpic

Tu le sais-tu ?

Devenir directeur ou directrice d’un hopital public,
C’est pas (si) compliqué !

 

Envie d’une reconversion professionnelle ? Le secteur est fluide en ce moment grâce aux nombreuses démissions. C’est le moment de vous laisser tenter. Rassurez-vous, il n’y a pas besoin de longues études à bac+13 comme un médecin. En fait, il n’y a pas même besoin d’avoir fait des études dans le secteur médical.

Il existe en France trois catégories de fonctions publiques : hospitalière, territoriale (les technicien.es des collectivités) et d’état (tous les autres). Il faut passer un concours accessible à partir de n’importe quel bac+3. En réalité, ceux et celles qui passent le concours ont au moins un niveau master 2, ont fait du droit, de l’éco-gestion ou de la science politique. Beaucoup sont issu.es de science po ou l’ENA qui forment à la haute fonction publique. La voie royale est d’entrer à l’école des hautes études en santé publique à l’instar de Loic Berthelot, actuel directeur de l'hopital Jeanne de Flandre.

A l’écrit, vous devrez prouver votre capacité à faire des notes de synthèse et serez évalué sur votre culture générale. C’est-à-dire démontrer à l’écrit et en peu de temps votre habilité à vous adresser à vos paires fonctionnaires et élu.es de votre structure. Pour l’oral, vous avez à choisir deux matières parmi cinq : économie, comptabilité publique, finance hospitalière, droit ou psychologie et vous devrez passer un « grand oral ».

Si vous réussissez les deux, vous devenez directeur ou directrice de centre hospitalier. Pas besoin d’arpenter les couloirs de l’hôpital, ni de rencontrer vos salarié.es, ou les malades bien sûr. Vous aurez juste besoin d’une bonne calculatrice et d’un peu de sang froid pour réduire les effectifs.

Alors, il ne suffit pas de traverser la route pour trouver un boulot ? Faites gaffe quand même de regarder de chaque côté de la route avant de traverser, vous risqueriez d’y rentrer sur un brancard.

1. Équivalent d'une préfecture pour le secteur de la santé.

2. Assistance Publique - Hôpitaux de Paris, équivalent du CHU.

3. Martine Aubry est présidente de droit du conseil de surveillance du CHU qui s'exprime sur la stratégie de l'établissement et assure son contrôle.

4. Depuis une décision du conseil constitutionnel du 25 juillet 1979 statuant sur la continuité du service publique, les urgences ne peuvent connaître d'interruption de service notamment en raison d'une grève. La direction du CHU de Lille organise pour l'instant une rotation de personnel pour faire face à la grève. Mais on se souvient de la réquisition d'infirmières par les forces de l'ordre en mai dernier en Bourgogne-Franche Comté.

5. Les prénoms des enquêté.es ont été changés.

6. L’hôpital-entreprise la santé à l'agonie, La brique n°48.

7. Annoncé durant l'été, les urgences devraient dans les années qui viennent être en partie financées par une dotation dépendant de l'importance de la population couverte, de ses caractéristiques socio-économiques et de la densité libérale du territoire.

8. C'est la prise en charge des malades sans hospitalisation. Le patient.e est présent.e à l’hôpital pour quelques heures en journée. Il n'occupe pas de lit. En France, le développement de cette pratique s'est accompagné, entre 2015 et 2017, de 16 000 suppressions de lits d'hospitalisation.

9. Technique de management inventée sur les chaînes de production automobile visant à augmenter la productivité.

10. L'enveloppe pour l'organisation du G7 de Biarritz était de 36,4 millions d'euros.

11. Sans toucher à l'objectif national des dépenses d'assurance maladie qui définie les dépenses des hôpitaux, des soins de villes et du médicaux social. Il est fixé à 200 milliards d'euros en 2019. On déshabille Pierre pour habiller Paul.

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