La divergence des luttes

manif de flicsLille, le 28 octobre. Il est 22 h quand déboulent sur le boulevard de Liberté deux grosses cylindrées roulant à cent à l’heure entre les bus et les badauds. Un rodéo en plein centre-ville ? Non, juste deux équipages de la BAC venus appuyer, toutes sirènes hurlantes, leurs 300 collègues amassé.es sur la place de la République. Ils arborent leur panoplie complète : brassards, uniformes, cagoules et armes à feu. Le drapeau tricolore étendu sur le pavé achève l’inquiétant décor planté partout en France depuis quelques semaines. En s’approchant, on discerne les spots des caméras qui percent çà et là cette foule en bleu-marine. Les keufs appellent les autres travailleur.ses à les rejoindre dans leur mouvement. Pourquoi ne pas lutter auprès de nos « camarades » les flics ? Des raisons, on en a trouvé plusieurs...
 


D’entrée1 on interpelle la bleusaille : « Alors, ça fait quoi de se mobiliser ici, précisément, six mois après le début du mouvement contre la loi travail, après Nuit debout, après nous avoir marbré à coup de tonfa ? » Mi-méfiant mi-emmerdé, l’un d’eux se lance dans une réponse qui met en avant les « travers » de Nuit Debout. Une canette de Heineken à la main, ce flic d’une trentaine d’années nous explique que, sous couvert d’écrire une constitution, les nuitdeboutistes étaient surtout là pour picoler et faire la fête. Le tableau d’un pique-nique de déviant.es installe comme une minute de flottement. Un couple de flics reprend la main : « Avec ma copine on en avait parlé à l’époque. On voulait se joindre aux manifs ou venir sur la place, mais on avait peur des sanctions ! » Ce serait donc uniquement la possibilité d’une « sanction » qui les aurait éloigné.es des barricades ? Étrange justification car ils sont là ce soir, exposé.es au même risque.
Le cercle autour de nous s’élargit. La discussion porte principalement sur leur condition salariale : non-paiement des heures supplémentaires, suppression des jours de repos, manque de moyens, sous-effectifs, surmenage conduisant à des ruptures familiales voire au suicide. Des revendications qui nous auraient parues légitimes chez n’importe quel.le autre travailleur.se. Et là, cette phrase lâchée par l’un d’entre eux, ce vœu pieux qui nous laisse pantois : « Aujourd’hui ce qui donnerait encore plus de poids à notre mouvement, ce serait d’avoir le soutien de toutes les autres catégories socioprofessionnelles ». Effarant ! Après tous ces mois à entretenir un mouvement malgré l’opposition du pouvoir politique et policier, à tenter de construire un projet alternatif commun avec des cheminot.es, des infirmièr.es, des intermittent.es... les flics découvrent la convergence des luttes.
Malgré une légère impression de foutage de gueule, on a voulu prendre l'invitation au sérieux.

Maintien de l’ordre et police du capital

Il faut rappeler, au risque d’enfoncer des portes ouvertes, que quel que soit le traitement salarial qui est réservé à ces fonctionnaires, ils et elles sont les agents d'un instrument de répression dont le but principal est de préserver les intérêts du capital2. Ce rôle de contrôle social n’est jamais aussi perceptible que lorsque le bras armé de l’État s’exerce en pleine rue sur des personnes réunies pour défendre leurs droits. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que le démantèlement du code du travail, instigué et réalisé par des oligarques blancs d’une soixante d’années, s’accompagne de quelques coups de matraques. Et plus si affinités : assignations à résidence, fichage, placements en rétention, perquisitions déréglementées... l’arsenal policier témoigne de la volonté du pouvoir de se défendre à travers lui. Il rend aussi visible le vrai rôle de la police : celui d’une milice dont les méfaits ne sont pas de simples « bavures », mais bien des actes de violence commandités par le politique. Créer des débordements est un moyen efficace de discréditer les manifestant.es et de dissuader les sympathisant.es de rejoindre le mouvement. Dans les quartiers populaires, cette fonction de producteurs du désordre crée une véritable mise sous tension du quotidien3. On pense notamment à l’arbitraire de contrôles d’identité dont la récurrence absurde fait pour certain.e.s de l’espace public des lieux interdits4. Des violences policières qui, loin des caméras des manifestant.es, s’exercent discrètement et en toute impunité.
Converger avec la bleusaille ? Lorsque que les personnes racisées, « sans-dents » et activistes font quotidiennement l’expérience de la violence d’État et que l’objet de la lutte en question est le paiement d’heures sup’ passées à faire tourner la machine répressive de l’état d’urgence, le mot nous laisse perplexe…
 
 
liberte2 1
Moins de justice, plus de répression
 
Une autre raison du refus de lutter avec et pour les flics est liée au contenu même des revendications. Revenons donc à notre échange avec le groupe des néo-contestataires arrivé.es à Répu sur le tard. Une fois passée la question des kangoo neuves et des jours de repos, pointent des discours aussi réactionnaires que contradictoires.
Pourtant ça n’avait pas si mal commencé ! Quelques flics présents se défendent de voter pour le Front national qui tente outrageusement de récupérer le mouvement. Pour preuve, la « diversité » dans leurs rangs : « Tu vois y’a de tout ici ! Des hommes, des femmes, des Marocain.es, des lesbiennes ! » Cette police très Charlie avance même une critique du sarkozysme fossoyeur de la police de proximité. L’un d’eux s’indigne sans aucune dérision qu’ils ne peuvent plus « jouer au foot avec les jeunes des cités ». Pas sûr qu’une police structurée territorialement et sur un mode moins répressif se limite à cette image d’Épinal, mobilisée à l’origine par Sarkozy lui-même en vue d’en discréditer l’application…
Mais quand on commence à causer « matériel », c'est tout de suite moins Peace and Love. La police demande à être mieux équipée : fusils d’assaut, armes de poing, bombes lacrymo, grenades de désencerclement, et autres « armes à létalité réduite ». On sait jamais, des fois qu’une partie de foot tournerait mal ! Selon un rapport de l’ACAT5, « au moins 39 personnes ont été grièvement blessées et un homme est mort à la suite de tirs de lanceurs de balles de défense depuis 2005, dont 12 mineurs ». La liste de Noël du maintien de l’ordre s’allonge pour papa Cazeneuve qui n’aura pas d’autres choix que de faire craquer la hotte à l’approche des élections.

Police justice, même combat
 
Vient le moment d’aborder le rapport de la police à l’institution judiciaire. Une des revendications la plus forte des gardiens « de la paix », c’est celle qui prône une politique pénale plus répressive, notamment par la remise en cause de la loi Taubira et le rétablissement des peines planchers. Peu importe que les tribunaux n’aient jamais autant condamné et que les taules soient déjà pleines de « délinquant.es » dont la dangerosité est pour la plupart très discutable. Rien à faire. Les good cops en ont marre de courir après ces individus menaçant l’ordre social, sans cesse remis.es en liberté du fait de l’incompétence de magistrat.es converti.es à la fameuse « culture de l’excuse ». Finalement, ce qui frappe, c’est que la thématique de la justice suscite un discours bien structuré, déjà pensé en amont. L’agression de leurs collègues au cocktail molotov, celle qui a déclenché le mouvement, n’est pas la cause de cette position anti-judiciaire. Elle est par contre une bonne occasion de remettre en question la séparation des pouvoirs en faisant pression sur le politique, encerclé médiatiquement et physiquement par les calibres6.

Dernière revendication foireuse, la demande de révision de la loi sur la légitime défense des policiers pour obtenir les mêmes conditions légales que les gendarmes7. On aimerait pouvoir dire qu’une définition plus lâche de cette notion délivrerait de facto un permis de tuer aux flics. La vérité, c’est que la police tue déjà et en toute impunité. Dernier exemple en date, Adama Traore, 24 ans, disparu derrière les portes d’un fourgon le 19 juillet 2016 et déclaré mort deux heures plus tard. Depuis 2005, ce sont huit personnes qui ont succombé aux techniques d’interpellation du plaquage ventral et du pliage8. Deux ans avant, Rémi Fraisse, 21 ans, est tué par le tir d'une grenade d'un gendarme alors qu’il protégeait une zone à défendre (ZAD). La médiatisation de ces morts est l’exception, quand la règle pour un grand nombre de violences ou d’homicides est l’empêchement des poursuites par la disparition de preuves, l’absence d’enquête ou même la difficulté de simplement déposer plainte. Le politique protège ses soldats et les juges se gardent bien de prononcer des condamnations9. Toujours blanchie, la police est une armée politique en roue libre.
 
manif de flics

Que faire de la police ?

« Désarmons-les » répond le collectif éponyme qui recense et dénonce les exactions commises par les keufs10. Pour s’en émanciper, il est nécessaire de garder le contrôle du pouvoir de police par des mandats impératifs, précis et révocables, dont l’exercice privilégie une conciliation par des moyens non violents. En Islande, où la police ne porte pas d’arme, une seule personne a été tuée en quarante ans (et c'est déjà trop).
En attendant la fin de leur institution, il faut bien le reconnaître : les flics font peur. Et la peur qu'ils suscitent nous rappelle l'évidence que l'installation d'un rapport de force avec les puissants ne s'opère que par la violence ou la démonstration de la capacité d'en user par l'occupation de lieux. Mais que la flicaille se rassure. Elle n'aura besoin de personne d'autre pour faire plier le gouvernement, même pas de ses syndicats. Les crissements de pneus, les cagoules et le cliquetis des calibres feront l'affaire. Ces élu.es de la République, autrefois si inflexibles et droits dans leurs mandats sur la loi travail, sont aujourd'hui ventre à terre devant la police à six mois de la présidentielle. Quelle humiliation lorsque l'on pense aux militant.es de gauche qui ont battu le pavé pendant des mois au printemps !
Quand on retournera dans la rue, imaginons-nous avec des manches de pioche et quelques barres à mines (pour faire original), qui nous enverra-t-on ? Lorsque des personnes en lutte choisiront de montrer les muscles pour être entendues par leurs gouvernants, qui les attendra sur les places ? Il y a fort à parier qu'on trouvera toujours les mêmes bras volontaires pour peu qu'on leur promette des kangoo neuves et des primes de Noël...
 
 
 
1. Quelques suggestions musicales pour animer la lecture du suivant article : Sound of Da Police (DJ Cut Killer), Sacrifice de poulet (Ministère A.M.E.R), Bons baisers du poste (Sages poètes de la rue), Fuck tha Police (N.W.A), L’État assassine (Assassin), Police (NTM).
2. Documentaire « Tout le monde déteste la police », Usul, Youtube.com, 2016.
3. Eric Fassin, La Force de l'ordre, Paris, Seuil, 2011.
4. Voir les documents écrits et vidéos réalisés par le collectif « Stop le contrôle au faciès ».
5. « L’ordre et la force. Enquête sur l’usage de la force par les représentants de la loi en France ». Rapport de l’ACAT (action des chrétiens pour l'abolition de la torture), 14 mars 2016.
6. Sur les enjeux des manifs de flics quant à la séparation entre pouvoir exécutif et pouvoir judiciaire, voir l'article du Syndicat des avocats de France (SAF). http://lesaf.org/insurrection-policiere-democratie-en-danger/
7. « N'est pas pénalement responsable la personne qui, devant une atteinte injustifiée envers elle-même ou autrui, accomplit, dans le même temps, un acte commandé par la nécessité de la légitime défense d’elle-même ou d’autrui, sauf s’il y a disproportion entre les moyens de défense employés et la gravité de l’atteinte » Article 122-5 du code pénal.
8. Rapport de l’ACAT.
9. En 2013, la cour d’appel de Versailles ne trouve aucun lien entre la mort de Mahamadou Marega et les 17 décharges de taser qu’il a reçu pendant son interpellation.
10. http://desarmons.net/.
Clin d'oeil au collectif Oeil et particulièrement à Julien Pitinome.

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