Violences conjugales, déni de domination

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Dans la région, plusieurs associations interviennent autour des situations de violences conjugales. Loin du consensus, les antagonismes de leurs positionnements reflètent deux visions du monde. Pour certains, la violence est une manifestation du caractère patriarcal de notre société. Pour d’autres, un mode de communication déviant entre les individu-es.

Nous rencontrons dans leurs locaux lillois, Jean-Yves Jalain, directeur de l’Accueil Réinsertion Sociale ainsi que Juliette Flahaut, responsable du service Brunehaut, spécialisé dans les violences conjugales. L’ARS est née en 1947, pour aider les femmes « sans-abris, indigentes, pouvant être incarcérées pour vagabondage ». Brunehaut est l’un de ses pôles, créé en 2002. Sur la métropole lilloise, il gère un centre d’accueil d’urgence, un Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale et deux lieux d’écoute, l’un pour les femmes, l’autre pour les enfants. Il existe aussi une petite structure d’hébergement et un accueil d’écoute dans le Pas-de-Calais. Les pratiques et les principes de Brunehaut sont issus des mouvements féministes des années 1970. Elle est membre de la Fédération nationale solidarité femmes (FNSF), composée de soixante cinq associations qui revendiquent une approche féministe du travail social. « Le féminisme est un engagement individuel de lutte pour l’égalité réelle entre hommes et femmes, lutte contre toute forme de discrimination et de violence, souvent organisée, pour transformer les représentations sociales de sexe et aussi tout ce qui fonde notre éducation, car nous baignons dans une éducation de dominants ou de dominées », nous explique Jean-Yves Jalain. Il défend une vision militante, politisée du travail social et une « perception sociale des violences faites aux femmes qui découlent de la domination masculine ».

« Qui est-ce qui pourrait sauver l’amour ? »

Au cours d’un entretien téléphonique, nous échangeons avec Laurent Liotard, le « référent prévention lutte contre les violences conjugales du Pas-de-calais ». Assistant social de formation, il est désormais thérapeute conjugal et familial et travaille à Systemia : un centre de thérapie de l’association Neuf de coeur, basée à Lens. Celle-ci a ouvert un centre d’hébergement pour personnes seules et pour des familles en 1991. À partir de 2009, faisant face à de plus en plus de situations violentes, elle s’est positionnée pour intervenir dans le champ des violences conjugales : « Nous nous sommes développés et nous pouvons proposer aujourd’hui un accueil de jour, un hébergement d’urgence, un CHRS et le centre de thérapie », explique Laurent Liotard. À Systemia, ce travail se réalise sous forme de thérapie conjugale. Une approche élaborée à partir du constat que beaucoup de femmes quittaient leur conjoint, pour ensuite se remettre avec lui. Et souvent en répétant ce cycle sur des années. Dans les associations féministes, « on pense que plus on va les écarter de monsieur, mieux ça va aller. Sauf que ça ne marche pas mieux : il y a quand même des retours en couple », regrette Laurent Liotard. Il perçoit ces allers-retours comme des échecs de l’accompagnement et dénonce ainsi « une politique de mise à l’abri des femmes à tout prix ». Systemia se décrit modestement comme «  le premier centre de prévention et de lutte contre les violences conjugales du Nord Pas-de-Calais ». L’explication de vive voix est plus timide : « Nous travaillons à travers le prisme du couple, c’est en ce sens qu’on est un peu devant ». De vrais pionniers, apparemment. L’approche des associations féministes, c’est «  la préhistoire des violences conjugales ». Elles auraient oublié «  la dimension conjugale, tout simplement ». L’avant-gardisme dont il se réclame laisse coi : « On s’est rendu compte qu’il y avait de l’amour dans ces couples où il y a de la violence ».

Guerre de positions

Nos discussions mettent en évidence deux manières de penser les violences conjugales et d’y réagir pour les travailleurs sociaux. Il faut déjà différencier « violence » et « conflit » conjugal. Pour Jean-Yves Jalain et Juliette Flahaut, le conflit, même s’il est violent, s’ancre dans une relation égalitaire et peut aboutir à une négociation entre les deux parties dont les points de vue peuvent évoluer. La violence conjugale, qui n’est d’ailleurs pas forcément physique (1), se caractérise par une relation de domination exercée par «  l’emprise » (2) d’un partenaire sur l’autre. Elle s’établit par une pression psychologique alliant dénigrement, mépris et disqualification de l’autre. On parle de cycles répétitifs de violences alternant avec séduction – tension – agression. L’emprise permet de comprendre pourquoi tant de femmes ont du mal à s’extirper d’une relation violente. Alors comment imaginer que le parcours de ces femmes puisse être linéaire et qu’il ne faille pas du temps et des distanciations progressives ? Que certaines puissent chercher chez elle l’explication de la violence de leur conjoint ? « Systemia cherche la part de responsabilité de la femme, et ce faisant, renforce sa culpabilité », plaide Juliette Flahaut, qui ajoute : « Même l’ONU, en 1993, reconnaît que les violences conjugales sont le fruit de domination ». C’est dire ! Pourtant, pour Laurent Liotard, la violence est « une forme communicationnelle toxique ». Systemia a tendance à chercher la « co-responsabilité » de l’homme et de la femme ; la violence étant perçue comme un symptôme de dysfonctionnement du couple.

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Gangrène

En 2010, Neuf de coeur crée un réseau violences conjugales dans le Pas-de-Calais. Les réunions sont animées par Laurent Liotard de Systemia. Elles regroupent une quarantaine de travailleurs sociaux : le vecteur idéal pour diffuser ses idées sur l’ensemble du département et, comme s’inquiète Brunehaut, « semer la confusion générale entre la notion de conflit de couple et de violences ». Systemia vient aujourd’hui jusqu’à Lille pour dispenser des formations dans les écoles de travailleurs sociaux et a récemment remporté un appel à projet face à Brunehaut pour un accueil de jour à Lens. Ces retombées interrogent fortement Brunehaut, qui a bien du mal à imaginer qu’on remette ainsi en question des années de luttes féministes. Ce n’est pourtant peut-être pas vraiment ce qui permet à Systemia d’avoir le vent en poupe. Elle offre une opportunité aux pouvoirs publics, soucieux de la rentabilité et de l’efficacité des dispositifs sociaux : au lieu de s’embarrasser avec des procédures judiciaires et administratives, et de créer des places d’hébergement pour les femmes, commençons par leur proposer des thérapies conjugales.

G. & W.R

Quelques chiffres et dates :

- 95 % des personnes victimes de violences conjugales sont des femmes.
- 1 décès a lieu tous les 2 jours et demi.
- En 2000, sortent les 1ers chiffres nationaux sur le sujet. L’enquête ENFEFF auprès de 6970 femmes de 20 à 59 ans établit qu’une femme sur 10 se déclare victime de violences conjugales en France.
- Pour la première fois en 1990, la cour de cassation reconnaît un viol conjugal. Mais ce n’est que la loi du 9 juillet 2010 qui viendra supprimer la notion de présomption de consentement entre conjoints et en fera même une circonstance aggravante.

Notes de bas de page :
1 : Ces violences peuvent prendre cinq formes : psychologique, verbale, physique, sexuelle, économique.
2 : L’emprise est un concept apparu dans les années 2000 sous la plume de Marie-France Hirigoyen.

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