Défonce à moindre risque

shoot2Bientôt une salle de consommation à moindre risque à Lille ? En tout cas, le conseil municipal a fini par inscrire ce projet à son agenda grâce à la mobilisation des associations spécialisées. L’annonce de cette nouvelle ne se fait pas en fanfare mais elle amorce la concrétisation d’un projet en faveur de la réduction des risques qui végète dans les tuyaux depuis plus de dix ans. Pour les acteurs qui promeuvent cette alternative, pas facile de se faire une place entre les vieux réflexes punitifs et l’approche misérabiliste des consommateur.trices.

 

Jusqu’à l’hécatombe des années 80 qui a décimé une partie de la jeunesse des banlieues (morts du VIH et d’hépatites à la pelle), la France a fermé les yeux sur le rapide déversement des psychotropes sur son territoire. Au développement du trafic a répondu celui des addictions avec produits, mais aussi des maladies et infections liées à la prise. Cela semblait ne concerner que les pays voisins comme les Pays-Bas, ou uniquement les classes sociales les plus marginalisées. Mais c’est quand le phénomène a touché les classes moyennes que les pouvoirs publics ont encouragé davantage la réduction des risques liés à la consommation de drogues, tant pour pallier la contraction de maladies que pour atténuer la marginalisation des consommateur.ices. D’inspiration canadienne, les premiers dispositifs relevant de la réduction des risques remontent à la même période. En 1987, un décret autorise la distribution de seringues gratuites en tout anonymat. Puis en 2004, une loi favorise la création de centres appelés CAARUD (Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues). Cette loi reconnaît non seulement la nécessité de créer des cadres pour réduire les risques infectieux (liés à l’injection, l’inhalation, la prise par voie nasale), ainsi que la nécessité d’offrir par là même, aux personnes qui le souhaitent, un accompagnement pour favoriser une réinsertion sociale. Avec les CAARUD la priorité n’est pas de sevrer mais de proposer aux usager.es de drogues plus ou moins marginalisé.es un accompagnement social global, à même de les aider à conforter ou retrouver leur place dans la cité (perte de logement, perte d’emploi, etc.). C’est dans ce même esprit que s’inscrit la proposition d’expérimenter dans les grandes villes les Salles de Consommation à Moindre Risque (SCMR).

Lille est historiquement l’une des métropoles les plus concernées par la consommation de drogues (cannabis, cocaïne et héroïne). Pourquoi ? Parce que l’offre y est pléthorique, avec un rapport qualité/prix imbattable et accessible à toutes les bourses. Un rapport de l’Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (OFDT), publié en novembre 2020 par l’association CEDRAGIR1, dresse un état des lieux de la consommation de drogues à Lille. Bilan, tous les indicateurs sont en hausse ces dernières années : augmentation de la distribution de matériel de consommation, idem pour les prises en charge médicales et psychiatriques liées aux effets des produits.

Soigner plutôt que punir, accompagner plutôt que guérir

Bien que concentrée autour des quatre portes lilloises et dans le quartier des gares, la consommation de produits psychoactifs s’est répandue ces dernières années dans toute la ville. L’OFDT relie cet éloignement des usager.ères du centre-ville par le « sentiment d’acharnement des forces de l’ordre sur certains profils d’individus »1 notamment les SDF, soit les plus visibles et précaires des consommateur.ices de drogues « dures ». Ce ne sont pas les seul.es usager.ères, car la consommation se fait de plus en plus à domicile, d’autant plus que « les stratégies de marketing » du deal de drogue se tournent de plus en plus vers la livraison à domicile. Côté répression, l’OFDT souligne que les gardes à vue et les incarcérations sont de plus en plus longues ; les expulsions illégales de squats de consommateur.ices se multiplient.

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Accentuer la présence policière au nom de la lutte contre les trafics ne fait que déplacer les points de deal, et n’a pas le moindre impact sur la consommation. Au contraire, cela accentue la prise de risques puisque l’usage a lieu de fait, dans des cadres plus souillés, favorisant la contraction de maladies et devient plus exposé au regard des autres. La cohabitation avec les consommateur.ices est parfois difficile. Parmi les nombreuses interpellations aux pouvoirs publics, un Moulinois a proposé de créer une SCMR dans le cadre du budget participatif. Mais comme c’est un budget prévu pour choisir l’emplacement des bacs à fleurs ou à compost actuellement fermés à cause du COVID, le projet est recalé avant d’être soumis au vote. Selon une étude parue en 2011 dans la revue canadienne The Lancet, une SCMR permet de diminuer les tensions avec les riverain.es.

Dans l’article 9 de la loi « santé » de 2016, plus connue pour avoir rendu les paquets de tabac « neutres », les communes qui le souhaitent peuvent localement expérimenter ces dispositifs, à condition de démarrer avant la date butoir fixée en octobre 2021. Les SCMR se veulent des lieux de ressources et sécures. Ce sont « des espaces de tolérance » où des personnes peuvent s’injecter inhaler des stupéfiants dans des conditions saines. D’où leur utilité pour les plus précaires des usager.ères, comme les sans-abris. Cependant, les chiffres de fréquentation de l’espace Gaia (la SMCR de Paris2) montrent que ces lieux accueillent aussi des catégories de personnes plus intégrées ne pouvant assumer leurs addictions face à leur entourage, elles peuvent bénéficier d’un accompagnement social et médical pour mieux gérer leur consommation.

 Une grande attente pour les usager.es

Même si Lille ne s’était pas saisi dès 2016 de la possibilité de mettre en place une SCMR, l’idée d’un accompagnement à la consommation n’est pas nouvelle sur Lille. La métropole lilloise est celle qui compte le plus de CAARUD sur son territoire (8). En plus de lieux d’accueil situés à proximité des lieux de deal, les CAARUD du coin gèrent aussi trois points relais de seringues sur Lille appelés Totem. Mais les moyens donnés à ces structures pour fonctionner sont aujourd’hui insuffisants, à tel point qu'elles ont interpelé sur la nécessité d’une SCMR rejoignant l’avis du CHRU et de l’Agence Régionale de Santé.

Mais c’est du côté des publics que le projet traine des pieds. Pourtant, l’écologiste et ex-adjoint à la santé Jérémie Crépel avait organisé une réflexion sur le sujet, invitant à s’inspirer des précédents parisiens et strasbourgeois. Selon Médiacités3, faute de soutien de la part du reste de la majorité, le projet n’a pu aboutir. Walid Hanna, ancien adjoint à la politique de la ville et par ailleurs médecin, semblait particulièrement réticent, arguant que cela « inciterait à la consommation » (le fameux « appel d’air »). Déformation professionnelle ? Les deux camps semblaient irréconciliables jusqu’à ce que Mme Aubry fasse sienne cette idée, et la transforme en promesse électorale. Ce n’est qu’à la toute fin du conseil municipal du 5 février dernier, à la suite d'une interpellation de Stéphane Baly, que le projet est officialisé.

Mais maintenant que la décision est actée, il faut que ça se concrétise. La question est de savoir où cette structure pourrait s’installer ? Les futur.es usager.ères de la SCMR font clairement partie des « indésirables ». C’est ce qui s’appelle l’effet Nimby4 : tolérance de loin, intolérance de près. Car aucun quartier ne semble prêt à accueillir le projet. D’autant plus que la loi exige une surface minimale de 400 m2, va falloir pousser les murs.

Louise, La Grenouille

Dessin : Je signe ici ?

 

1. Cedragir, « Phénomènes émergents liés aux drogues Tendances récentes sur les usages de drogues à Lille et dans les Hauts-de France », 2019

2. Parmi les personnes qui ont fréquenté l’espace Gaia, la SMCR de Paris, 40 % sont sans revenus et 52 % sont des SDF.

3. Laurie Moniez, « Drogue, Lille aura-t-elle sa salle de consommation à mondre risque », Médiacités, 26/03/2021.

4. Not In My BackYard (NIMBY) ou « pas dans mon jardin ».

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