L'Élevage industriel dans le Nord : les poules en première ligne

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Dans la petite commune de Steenwerck, une famille d'agriculteur.ices industriel.les est au centre d'une discorde. Installée depuis 1991 dans le hameau de la Croix-du-Bac (proche de Steenwerck) dans le cadre d'un élevage avicole de 6800 dindes, cette famille souhaite aujourd'hui s'agrandir avec un projet d'élevage de 117.600 poules élevées pour leur chair. Elle importera les œufs de Belgique, pour exporter les poules vers un abattoir belge. Cet énorme agrandissement attirera son lot de nuisances déjà révélées par des habitant.es consterné.es.

 

 

 

Pour mettre en place ce projet (qui ne créera qu’un seul emploi, pour un membre de la famille), les Warembourg ont fait appel au cabinet spécialisé « Ressources et développement - Environnement » qui a pondu un dossier de plus de 200 pages visant à anticiper les critiques de ses futur.es détracteur.rices et à montrer que le projet s’inscrit dans le respect des normes européennes.

« C’est pas de l’agriculture, c’est de l’industrie »

La région est déjà très marquée par une agriculture intensive (selon nos observations, il y a plus de usines que d’habitant.es au km2), et a fait l’objet de quelques controverses ces dernières années : une grande unité de méthanisation à Bailleul, l’extension d’un autre élevage intensif de poules à Nieppe, sans compter les usines proches (Roquette à 20km, Clarebout Warneton à 15 km…).

Dans le dossier, Warembourg & Fils a souhaité exploiter « dans le respect de l’environnement », en considérant avec soin « la faune et la flore ». D’ailleurs, ce « geste » écolo est parfaitement quantifié car il leur coûtera 52.467 euros. La consommation en eau de leur exploitation devrait être multipliée par 13 (plus de 7000 m³ d’eau par an, soit l’équivalent de 45000 baignoires pleines), dont la plus grande partie servira à l’abreuvement des 800.000 poulets annuels (on nous certifie d’ailleurs que les abreuvoirs ne fuiront pas, ce qui est une attention délicate). Au menu pour les poussins : du tourteau de soja génétiquement modifié et issu de la déforestation de l’Amazonie, des accélérateurs de croissance, ainsi qu’un cocktail d’antibiotiques. L’épandage des déjections et matières usées devrait se faire sur les terres voisines, pour le plaisir des petit.es (qui vont à l’école maternelle à 332m de la ferme-usine) et des grand.es qui apprécieront cet air de campagne. Mais ce n’est pas un problème, puisque le dossier précise que « l’acceptabilité d’une odeur par un individu est liée à son éducation »... Si l’odeur dérange la faune locale, c’est qu’elle ne s’y serait pas encore habituée.

Quant au respect du « bien-être » animal, le projet d’agrandissement de l’élevage prévoit d’entasser pas moins de 117.600 poussins à peine sortis de leur coquille dans l’usine. Une dérogation permettra aux Warembourg d’atteindre la densité de 21 poules au m2, soit 4 animaux de plus par mètre carré que ce qu’autorisent habituellement les normes de l’élevage intensif déjà sordides. Les poules seront envoyées à l’abattoir après seulement 35 à 41 jours de vie... pour celles qui survivront à ces conditions de vie. Le dossier précise qu’il est prévisible que 4,5 « tonnes » de poules meurent chaque année de ces conditions de vie avant même d’atteindre 35 jours.

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Lors de la première réunion de mobilisation contre le projet, un opposant au projet constate : « C’est pas de l’agriculture, c’est de l’industrie ».

Opposition de la faune locale

La dernière semaine d’août, un message tourne dans la région pour participer à une réunion d’information contre ce projet qui fait de plus en plus de bruit. 70 personnes se retrouvent ainsi à l’US Café de Steenwerck pour créer le collectif FLANER 59-621, qui prend la forme d’une association déposée quelques jours plus tard.

Ce premier rendez-vous marque déjà la convergence des intérêts de populations diverses : dénonciation des nuisances subies par les habitant.es, rappel de la souffrance des poules et des conditions d’élevage infernales (et pourtant approuvées internationalement), pollution des sols, trafic de camions, proximité des écoles…

La première action de l’association est d’inciter la population à participer à l’enquête publique qui s’ouvre le 7 septembre et qui dure un mois. Mme Warembourg dénonce d’ailleurs une « distribution invasive de tracts », d’après le rapport de la commissaire-enquêtrice. L’association organise plusieurs rassemblements auprès des collectivités ou des décideur.ses de ce projet. En décembre, sa pétition contre le projet réunit plus de 76.000 signatures2.
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En octobre, le conseil municipal de Steenwerck émet un avis défavorable au projet (21 voix contre et 6 pour). Le mois suivant, la commissaire-enquêtrice chargée de l’enquête publique émet un avis défavorable à son tour, aussi bien pour l’autorisation d’agrandir que pour l’autorisation d’exploiter3. Mais c’est la préfecture qui détient le pouvoir de valider ou non le projet.

Lunaire & Lud

Dessins : Loïc Six & Lunaire

 

Mise à jour : Le vendredi 26 mars 2021, après avoir interdit la musique amplifiée pour les rassemblements festifs des interluttant.es, le préfet Michel Lalande a rendu sa décision quant au projet Warembourg. La construction et l'exploitation de la ferme-usine de Steenwerck sont autorisées. Et on se rappelle de la commissaire-enquêtrice venue s'exprimer pendant la deuxième manifestation d'opposition au projet le 7 octobre : « Une enquête publique [est] un grand moment de démocratie participative exigeant de se dérouler dans le respect de chacun - ceux qui commettent des actes malveillants oeuvrent a contrario des arguments qu’ils veulent défendre. » Une bonne manière de faire croire aux habitant.es qu'on les écoute et qu'il faut rester conciliant.e. Au final, on a toujours un malveillant, un Michel Lalande, pour décider un peu comme il le veut, pour oeuvrer à contrario de l'idée qu'il existe une démocratie dans ce pays.

 

1 Voir leur site web : FLANER5962
2 Signer la pétition sur : change.org/flaner5962
3 Rapport de la commissaire-enquêtrice à découvrir sur le site de l'association Flaner 59-62.

 

Pleins d'autres poulets, ailleurs...

Coïncidence d'enquête ou complot d'entrepreneurs du Nord ? Après être allé.es à St-Georges-sur-l'Aa pour étudier le projet d'usine puante Clarebout, après s'être rendu.es à Steenwerck pour écouter les habitant.es parler du projet de ferme-usine de 117.600 poulets par un agriculteur industriel, on apprend qu'un autre élevage industriel de 46.000 poulets va s'installer à Bourbourg, juste à côté de St-Georges. En plus de se taper des odeurs d'oeuf pourri liées à l'usine qui produira des milliers de tonnes de frites surgelées par jour, les habitant.es des communes autour de St-Georges vont devoir respirer les effluves d'épandage de fientes de poussins. Que du bonheur.
Rapport entre les trois : une enquête publique qui fait des vagues, mais qui garantit soit-disant la démocratie dans ce pays de capitalistes qui se moquent un peu des populations impactées, de l'environnement. Parce qu'il faut produire avant tout, coûte que coûte, être compétitifs, que la France soit la meillore.

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