Et toi camarade, tu votes ?

abstentionPas facile de pouvoir échanger sereinement sur la question du vote, même au sein d’un groupe affinitaire. Quand le choix stratégique se heurte à la conviction profonde, la plus banale des questions peut vite crisper l’ambiance. Alors on a imaginé une discussion dépassionnée entre camarades, pour tenter de pousser au bout chaque logique. 

Et toi, tu votes ?

 

Surtout pas, j'vais pas légitimer cette mascarade

 

La mascarade se fout pas mal de la légitimité qu'elle a.

 

Pourquoi tous ces appels au vote alors ?

Ca parle de responsabilité, de survie de la démocratie.

A croire qu'il faudrait zigouiller les abstentionnistes.

 

Elle est là la mascarade.

Une forte abstention ne change rien.

 

Il n'y aura pas de légitimité si l'abstention dépasse le score de la personne qui gagne.

Le rapport de force politique sera inversé. Le peuple sera à l’offensive.

 

C’est fini ce mythe depuis les régionales. 70% d’abstention !

Chez nous, y’a que 10% des inscrit.es qui votent pour Xavier Bertrand.

T’as vu un truc s’inverser toi ?

Aux municipales, pareil, Martine Aubry rempile avec seulement 10% des inscrit.es au 1er tour.

A Lille, 4000 voix suffisaient pour passer le 1er tour. Deux fois moins qu’un Zénith complet !

Donc de fait, l’abstention permet surtout au pouvoir en place d’y rester.

 

N'empêche que les politicien.nes voient bien que leur légitimité s’amenuise.

 

La belle affaire ! Iels continuent de signer des papelards, de décider des revenus,

des impôts, de l'éducation des gosses, iels font des choix politiques,

tout ça pour servir leurs intérêts.

Sont bien heureux.ses. qu'on ne conteste pas leur pouvoir.

 

Et alors, tu penses que ton vote sera déterminant ?

 

Ton abstention ne le sera pas non plus.

Pour rappel, Adrien Quatennens de LFI gagne les législatives avec 47 voix de plus que

Christophe Itier de LREM. Sinon on aurait le bussinessman du social dans l'assemblée pour continuer à

financiariser l'associatif et à marchandiser la misère.

 

Ça n'a même pas empêché ça, puisque Macron l'a remercié

en le foutant Haut-commissaire à l’Économie Sociale et Solidaire. Haha, j'me marre.

Plus sérieusement, voter c’est déléguer son pouvoir politique.

À l’origine c’est l'oligarchie capitaliste qui met en place le vote

pour légitimer son pouvoir qui ne pouvait plus être, comme en monarchie, de "droit divin".

La diversité des partis ne permet que de renforcer la légitimité du pouvoir en place.

 

Sauf si un parti « de rupture » parvient à choper ce pouvoir.

 

Oh toi, tu vas me causer de Méluch dans pas longtemps !

Tu te souviens des dernier.es « progressistes » qu'ont réussi à choper le pouvoir ?

Soit, ils se font buter comme Allende, soit ils trahissent salement à la Mitterrand ou à la Tsipras.

 

T'oublies un peu vite l'Amérique du Sud.

Les Chavez, Lula, Morales ont tenu sur la longueur quelques signifiants révolutionnaires.

Ça baignait dans une ambiance communiste et indépendantiste,

ils ont nationalisé des moyens de production et claqué des politiques de redistribution.

 

Bah on peut pas dire que ce soit l'idéal libertaire maintenant là-bas.

 

C'est pas comme si les capitalistes les avaient laissé tenter leur expérience en même temps.

En tout cas, les urnes ont permis d'enrayer (un peu) la logique capitaliste.

 

C'est grâce aux luttes sociales que ce genre de gouvernement a pu arriver par les urnes.

 

Clairement. Mais les luttes seules, sans débouché politique, c'est cuit d'avance !

Les gilets jaunes en sont la démonstration.

 

C’est plus la répression que le manque de débouché politique qu’a flingué le mouvement.

 

Bah justement, avec un gouvernement autoritaire, c’est fini l’espoir d’un soulèvement massif.

Ou alors si, mais pas les « bonnes » personnes,

c'est plutôt l'extrême-droite armée qui pourrait tenter des trucs.

 

Et les élections pourraient changer ça !?

T’as vu un mouvement social d’ampleur derrière LFI toi ?

Y’a que dalle. Jamais leur programme ne sera appliqué.

 

Mais LFI propose quand même un autre cadre.

Rien que le fait de passer le premier tour,

ça stopperait la droitisation fascisante du débat public.

 

Quitte à changer de cadre, autant viser l’anticapitalisme direct

plutôt qu’une soi-disant rupture qui ne modifiera qu’à la marge le système.

 

Sans abolir la propriété privée, ça changera quand même le quotidien d’un paquet de gens.

L’anticapitalisme pourrait même gagner du terrain sur l’imaginaire mortifère du moment.

J’trouve ça cool que ce soit une véritable gauche qui ait une chance.

Enfin débarrassé.e des soc’dem !

 

Mais le vote ça légitime la démocratie bourgeoise, ça canalise et ça domestique le peuple.

Alors un vote de plus ou de moins pour la gauche « véritable », quelle importance ?

 

Vu comme ça, c’est pas une personne de plus ou de moins en manif,

en blocage, en grève ou en ZAD qui changera quoi que ce soit non plus.

 

C’est vrai, mais ça fera toujours une personne de plus qui entre en lutte !

Aller voter n’a rien à voir avec la lutte, c’est même l’inverse.

Et perso, j’suis effrayé de voir la naïveté de certain.es militant.es,

qui fétichise les élections en pensant qu’elles suffiraient à changer la société.

Comme si la mobilisation dans les entreprises, dans les assos

et dans la rue n’était pas indispensable.

 

Cette naïveté tu la retrouves aussi chez certain.es

qui se croient encore dans l’âge d’or des luttes des années 70,

qui pensent que des expériences de démocratie directe,

d’autogestion et autres joyeusetés anarchisantes

suffiraient à renverser le gouvernement, se substituer à l’État et abolir le capitalisme.

 

Personne ne croit que ça peut suffire, c’est juste les seules choses

qui méritent d’être expérimentées et défendues.

 

Pour améliorer sa propre vie, j’suis d’accord..

Mais pour les autres, on fait comment ?

 

A nous de diffuser ces expériences, de les faire connaître,

de les reproduire pour gagner en force.

L’émancipation n’est pas une chose qui se décrète.

 

Bah vu la gueule du rapport de force, c’est pas prêt d’atteindre le plus grand nombre.

Ça reste confiné à une petite élite militante affinitaire.

Revendiquer l’abstention actuellement

c’est tirer le tapis rouge à la bourgeoisie et au fascisme.

 

Je revendique rien du tout moi et j’empêche pas les gens de voter.

Chacun.e fait ce qu’iel sait et ce qu’iel veut faire.

Chacun.e son mode d’action politique.

Et qu’on me laisse mépriser les élections peinard.

 

On passe bien notre temps à vouloir ramener du monde dans « la lutte ».

Normal que des militant.es essayent de ramener les abstentionnistes aux urnes.

 

Toute cette énergie, cet argent dépensé pour une campagne, quel gaspillage !

Si cette force militante s’organisait dans des actions concrètes ici et maintenant,

on pourrait reconstituer des nouveaux collectifs,

penser la lutte sur la durée et pas s'arrêter à chaque élection.

 

Mais opposer les deux est absurde. Les deux sont complémentaires.

C’est pas « ça ou ça » mais plutôt « ça ET ça ».

Comme Chomsky peut le dire « je milite ET je vote ».

Peu m’importe les moyens, si je peux participer au rapport de force contre le Capital, bah je le fais.

Que ce soit par un bulletin de vote ou par une micro manif à 50 sous la pluie.

 

Sauf que tu crois voter pour un parti ou un programme

alors qu’en dernier lieu, tu votes pour les élections.

La bourgeoisie a besoin de se relégitimer tous les 5 ans.

L’isoloir c’est la honte militante, une défaite idéologique.

 

Perso j’m’en cogne que ma « pureté militante » soit entachée d’un vote.

J’adorerais que les élections se fassent déborder par des mouvements sociaux émancipateurs.

mais on en est loin et on s’en éloigne salement.

 

N’empêche que l’abstention en hausse est un bon signe.

Les gens se politisent différemment.

Y’a qu’à voir les mouvements Climat, Black Lives Matter, Me Too etc.

 

Mais le nombre de manifestant.es, de grévistes, de syndicalistes s’effondre.

Tu planes, c’est la dépolitisation qui monte.

 

C’est plutôt une recomposition politique.

Les gens veulent plus de démocratie directe, d’actions directes, iels militent autrement.

Les urnes ne sont plus la seule façon de s’impliquer.

 

Y’en a aussi beaucoup qui s’en foutent royalement.

Un type a montré que l'arrivée de la télé dans les années 70 avait boosté l'abstention.

Moins de journaux, moins de radio donc moins de connaissances politiques.

Alors quand tu vois l'abrutissement télévisuel actuel,

Pas certain que ce soit le camp des abstentionnistes « conscient.es » qui grossisse.

 

Pas besoin d’être parfaitement conscientisé.e.

Beaucoup le font pour signifier qu’aucun. e candidat.e ne leur correspond.

 

Tant que tu te présentes pas toi-même,

tu seras jamais d’accord à 100% avec un.e candidat.e.

 

En tout cas, aucun.e candidat.e n’est leur allié.e.

 

C’est un peu de la mauvaise foi ça.

Le spectre va du facho décomplexé, jusqu’au révolutionnaire anticapitaliste

en passant par toutes les nuances.

Le côté « tous.tes pourri.es » c’est quand même le niveau zéro de l’analyse…

 

C’est toi le niveau zéro de l’analyse.

Allez, bouge-toi, on a déjà bien assez perdu de temps comme ça.

 

Bah ça va, c’est pas inintéressant d’en discuter,

c’est pas comme si on s’était emmerdés à l’écrire.

 

Discussion largement inspirée par l’excellent dossier « que faire » de nos collègues de Ballast, des écrits de F. Dupuis-Déri, F. Lordon, F. Begaudeau, G. De Lagasnerie et surtout d’innombrables discussions entre gauchos.

 ► Lire la version BD de cet article.

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