Transition énergétique : De quoi Jeremy Rifkin est-il le nom ?

rifkinsParlons peu, parlons bien : deux des mecs les plus puissants de la région viennent de s’offrir pour plusieurs centaines de milliers d’euros les délires d’un futurologue américain pour transformer toute l’économie du Nord-Pas-de-Calais. La « Troisième révolution industrielle » vient de nous tomber sur le coin de la gueule, et on en a pour au moins cinquante ans. Bon courage !

Après San Antonio, Rome, Monaco et Rennes, c’est la région Nord-Pas-de-Calais toute entière qui est en passe de se convertir à l’évangile selon Rifkin et d’entrer dans la « Troisième Révolution Industrielle » (TRI). Le 25 octobre dernier, devant un parterre de patrons et d’élus locaux, Jeremy Rifkin est venu présenter son « Master plan » pour la Région. Fruit de six mois de travail entre son équipe, la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) et le Conseil régional. Une « feuille de route » qui fait la part belle aux nouvelles technologies, en essayant de rallier le patronat à des thèses pseudo-écologiques.

Fleurir l’industrie

Sous bien des aspects, la théorie de Rifkin est séduisante. Elle est tirée de son énième best-seller annonçant la fin d’une civilisation et l’entrée dans une ère nouvelle : La troisième révolution industrielle. Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde [1]. Pour lui, les révolutions industrielles sont le résultat de la rencontre d’une source d’énergie et d’un moyen de transport (ou de communication). La première révolution industrielle est née à la fin du XVIIIe siècle du charbon et de la machine à vapeur. La seconde, à la fin du XIXe, du pétrole, de l’électricité et du moteur à combustion. Aujourd’hui, face à l’urgence écologique, il faut changer de modèle. Les énergies fossiles se raréfient. Il faut entrer dans une troisième grande transformation : celle des énergies renouvelables et de l’Internet.

Les cinq commandements

Pour mettre en route cette « transition énergétique », Rifkin se base sur « cinq piliers » a priori très concrets : le passage aux énergies renouvelables (issues du solaire, de l’éolien, de la biomasse ou de la géothermie [2] par exemple) ; la transformation de tous les bâtiments, toutes les maisons, en micro-centrales permettant de produire ces énergies ; le déploiement de la technologie de l’hydrogène qui permet de stocker l’énergie récoltée par les bâtiments ; l’utilisation d’Internet pour mettre en réseau toutes ces capacités de stockage et permettre un échange d’énergie au niveau mondial ; et enfin, la création de moyens de transport électrique capables d’acheter ou de vendre de l’énergie sur le réseau internet mondial. Le tour est joué.

Rifkin libertaire ?

Ce système d’échange en réseau doit permettre de redéfinir une nouvelle forme de répartition du pouvoir. Rien que ça. Un pouvoir plus collaboratif, plus distribué, à l’opposé des pouvoirs autoritaires et centralistes, sur la base du peer to peer. Idem pour les énergies renouvelables comme le vent, le soleil, l’eau, le recyclage : elles sont disponibles ici et maintenant, pour tout le monde. Contrairement au gaz, pétrole et nucléaire, ces « énergies élitistes », concentrées en certains points du globe et soigneusement contrôlées par les États et les multinationales. Le « pouvoir latéral » qui vient.

Si vous ajoutez à ce programme clé en mains, le fait que Rifkin est depuis longtemps un écologiste convaincu, qu’il a milité contre la guerre du Vietnam dans les années 60, qu’il est anti-nucléaire, pro-végétarien, pour le partage et contre la propriété privée, La Brique pourrait presque se réjouir de le voir débarquer chez les Ch’tis.

Mafia K’1 Rif

Jeremy Rifkin est avant tout un businessman, à la tête de son groupe de consultants « TIR Consulting Group, LLC », le Rifkin team. Son show à l’américaine au Nouveau Siècle, le 25 octobre, vaut déjà entre 15 et 20 000 €. Ensemble, le Conseil régional, le Conseil général et la CCI ont allongé pas moins de 375 000 € pour une recherche et un rapport de 300 pages. Le team Rifkin se porte bien, merci. « Je ne comprends pas ce débat, s’offusque Philippe Vasseur, président de la CCI régionale. Ce que nous mettons sur la table pour ce travail cela correspond à deux ou trois matchs de Franck Ribery avec le Bayern de Munich. » [3] Un grand classique du patronat [4].

Vieille rengaine

Dans la foule de satisfaits, quelques irréductibles viennent faire entendre une autre voix. Des chercheurs d’abord. C’est le cas de Bertrand Cassoret, maître de conférence en génie électrique à l’Université d’Artois. Pour lui, Rifkin, le chantre de la technologie, manque de connaissances... technologiques. Un exemple : « Il sous-entend clairement, qu’en gros on va réussir à produire toute notre énergie avec nos maisons. Il suffit de faire quelques rapides calculs pour se rendre compte que ça ne tient pas la route. Équipez cinquante millions de maisons sur lesquelles on mettrait 20m2 de panneaux photovoltaïques, vous obtiendrez moins de 20% de la consommation électricité française. » [5] À ça, il faut ajouter les problèmes de pertes dans le transport d’énergie, les capacités de stockage. Autant de questions qui restent sans réponse.

Côté énergies renouvelables, la question se pose : peuvent-elles produire tous nos besoins en énergie ? Pour Cassoret : « On sait que ça serait très difficile à moins d’une énorme réduction de la consommation d’énergie. » [6] La vraie question est là. Le discours de Rifkin est un discours productiviste, industrialiste, pro-croissance et nouvelles technologies. Il n’est jamais question d’un changement de modèle, de mode de consommation. L’argument semble pourtant évident : le monde entier ne pourra pas continuer à vivre en brûlant autant d’énergies que l’Occident. C’est ce qu’explique Jean Gadrey, professeur émérite à l’université de Lille 1, rencontré dans un café près de la Gare Lille-Flandres : « Avec Rifkin, c’est l’ébriété assurée contre la sobriété matérielle et énergétique. » Et de continuer : « Quand je dis que la TRI de Rifkin ne tient pas la route sur le plan écologique, c’est notamment parce qu’elle suppose une croissance qui sur le plan de ses contenus matériels, des matières premières, des fers rares, des nouvelles technologies ne pourra pas tenir la route. » Rifkin veut continuer à produire et vendre des voitures : mais électriques. Continuer à consommer autant d’énergie : mais renouvelable. Il veut un capitalisme : mais vert.

Le pouvoir sans le peuple

Si on regarde le modèle Rifkin sous l’angle de la démocratie, les contradictions sont encore plus grandes. L’apôtre du « pouvoir latéral » ne jure que par les décideurs. Pour Gadrey : « Son livre est un hymne à sa propre personne ». En effet, à longueur de page, notre moustachu régional raconte toutes ses rencontres avec Angela Merkel, Jose-Emmanuel Barroso, Romano Prodi ou le prince Albert de Monaco. Un vrai lobby vertical. Idem pour l’aspect social. Rien sur les inégalités d’accès à ces nouvelles énergies renouvelables. Le pape se contente de répondre par une égalité : nouvelles technologies, nouveaux emplois. Il est même rattrapé par un chroniqueur du droitier magazine patronal lillois l’Autrement dit : « En ce début d’année, il serait inquiétant de ne rien voir de palpable sur le volet social du master plan. Car, regardons les choses en face, les habitants sont bien loin de s’en préoccuper, or sans mobilisation sociale le master plan fera pschitt. »

Une marque pour la Région

En fin de compte, Rifkin est avant tout accro à la technique. Ces piliers font la part belle aux nouvelles technologies et aux entreprises qui les portent. Les problèmes écologiques doivent trouver une réponse dans l’innovation technologique. La fuite en avant continue. Pire, comme l’explique Gadrey : « Chez Rifkin, les grandes transformations de la société et des rapports humains sont essentiellement déterminées par les innovations technologiques. Il y a cette idée que si on parvenait à ce que chacun devienne son propre producteur d’électricité à la maison ou avec sa voiture électrique, et bien alors chacun retrouverait tellement de pouvoir sur le domaine énergétique que cela influerait sur le pouvoir qu’il exerce dans l’ensemble de la société. Parce qu’au fond : détenir les clés de l’énergie, c’est détenir les clés du pouvoir démocratique. » Derrière ses cinq piliers technologiques et la constitution d’un monde entièrement branché sur le net, Rifkin nous vend une nouvelle société, un nouvel homme.

Écologie patronale

Le débarquement de Rifkin dans la région est avant tout l’œuvre de Philippe Vasseur qui l’a voulu en guest-star de ses deux derniers World Forum. « Quand j’ai lu son livre, je me suis dit, il nous le faut ! », explique Vasseur [7]. L’ex-ministre de Chirac, journaliste du Figaro et patron du Crédit mutuel Nord Europe s’empresse de convertir Daniel Percheron, président du Conseil régional. Les trois deviennent les marchands de la TRI.

Mais dans la région, le prophète n’est pas arrivé dans un désert. Depuis plusieurs années, sous l’impulsion du groupe écologiste au Conseil régional, une dynamique est lancée. Celle de la Transition écologique et sociale régionale (TESR). Ce programme initié à l’été 2010 tente de promouvoir un modèle de développement durable dans la région. Il rallie un groupe d’acteurs plus large que les décideurs politiques, économiques et le team Rifkin.

Quand ce-dernier déboule dans le Nord, un travail d’envergure s’appuyant sur d’autres bases que ses cinq piliers est alors en place. Imposé d’en haut et mis sous le feu des projecteurs, Rifkin fait grincer des dents dans l’enceinte régionale. Durant les six mois de travail, les équipes de la CCI, de la Région et la vingtaine de personnes qui compose le Rifkin team, enchaînent les réunions, en anglais, sur les différentes thématiques déjà impulsées par la TESR pour surveiller que tout ce qui a été fait ne vole pas en éclats. Mais les deux plans de travail ne sont pas contradictoires. Dans les deux cas, les réelles questions sont mises de côté : quelle vie on veut ? Quelle production pour quels besoins ?

L’énergie du capital

Les patrons, eux, applaudissent des deux mains le grand récit rifkinien. Ses constats font l’effet d’une bombe : c’est qu’il ne faudrait pas louper le virage du nouveau capitalisme. Les patrons du Nord – rois de la reconversion industrielle – sont sous le charme.

Philippe Vasseur le dit clairement, Rifkin est un coup de com’, un label, qui a servi à rallier le milieu patronal : « Bouygues, GDF-Suez, EDF, Bonduelle et d’autres sont intéressés […]. On part de loin. Un énorme travail a déjà été fait par la région, mais le monde de l’entreprise n’était pas partie prenante. Il fallait faire ce lien. » [8] Car le patronat a tout à y gagner. Les énergies fossiles sont quasi épuisées et ils seront les premiers concernés. Il faut trouver d’autres matières premières pour continuer la fuite en avant. Question de vie ou de mort. Si cela passe par le renouvelable, soit. C’est le résultat d’un simple calcul rationnel. L’objectif étant toujours le même : continuer le business, intensifier les profits.

Pour Jean Gadrey, la question aujourd’hui se pose en ces termes : « Jusqu’où ces gens qui ont fait un pas ou plusieurs en direction de considérations écologiques iront-ils ensuite pour adopter des comportements et des stratégies authentiquement écologiques et sociales ? » Poser la question c’est sans doute déjà y répondre. Le jour où l’ensemble des capitalistes lillois se mettra à défendre l’écologie et le social, La Brique ouvrira un supplément économie. Tous les mardis.

Créateur de désir

L’idée est aujourd’hui de bien vendre l’écologie au patronat : « Rifkin légitime les discours qu’on porte, expliquait le Vert Jean-François Caron. Nous, on vend ça comme des moines, des moralistes, des annonceurs de mauvaises nouvelles. Rifkin, lui, vient apporter un rêve. Ce n’est pas un écolo avec du persil dans les oreilles. Il y a avec lui un effet de séduction et d’efficacité. Il crée du désir. Il faut qu’on ait envie de ce qui arrive. Moi, je prends. » L’alliance entre les plus grands capitalistes et les écologistes de conseils (régionaux) ne date pas d’hier. Rifkin vient seulement parachever le travail.

On accueille donc Rifkin pour ce qu’il est : un futurologue comme la métropole en a déjà vu passer. Ses cinq piliers rappellent les dix commandements de l’universitaire Charles Gachelin qui allait entraîner le « développement métropolitain » de Lille dans les années 1990. Ses techniques marketing rappellent également le solide lobbying d’Alain Bauer autour des questions de sécurité [9]. Comme eux, Rifkin, « l’expert », pose le constat et vend la solution.

Les deux premières révolutions industrielles ont saccagé la Région et nous ont enfoncés dans l’enfer industriel, la troisième a changé de style. Cette fois ci, l’enfer est vert.

Notes

[1Éditions Babel, 2013. Voir M. Couvreur, « Jeremy le prophète de bonheur », Piecesetmaindoeuvre.com, 09/12/13.

[2La biomasse est une énergie produite à partir de matières organiques, végétales, animales ou fongiques. La géothermie quand à elle provient des sous-sols.

[3France Inter, 18/05/2013.

[4Sur la rhétorique patronale, voir Offerlé M., Les patrons des patrons, 2013.

[5« Retour critique sur Jeremy Rifkin, la 3ème révolution industrielle, le master plan en Région... », Émission « Tumultes » du 03/12/13, à écouter sur Radiopfm.com.

[6Voir la vidéo « La troisième révolution industrielle - Bertrand Cassoret » sur Youtube.com. Voir aussi B. Cassoret, « Jeremy Rifkin plaît beaucoup, mais il maîtrise mal ce dont il parle », Rue89.nouvelobs.com, 16/10/13.

[7« Jeremy Rifkin, le gourou "vert" des élus locaux », Le Monde, 07/11/2012.

[8« Plan américain au Nord-pas-de-Calais », Libération, 23/12/2012.

[9Voir Mathieu Rigouste, Les marchands de peur. La bande à Bauer et l’idéologie sécuritaire, Libertalia, 2011.

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