Où va Le Monde ?

gilets jaunes commercePas besoin d’une rhétorique aiguisée pour chercher à convaincre de la menace que font peser les Gilets jaunes sur le pays. Quand il s’agit de défendre l’ordre établi, Le Monde, sacro-saint quotidien de référence, n’hésite pas à s’adonner aux pratiques journalistiques de bas étage : le micro-trottoir sélectif. On a cru à la parodie en lisant l’article publié le 12 janvier intitulé « À Lille, les gilets jaunes n’emmerdent pas les bonnes personnes ».

«Le mouvement, qui en est à son 9e week-end de mobilisation, également le premier samedi des soldes, a fini par lasser une partie de la population. » Le ton est donné : une mobilisation sociale inédite mise au même niveau qu’un rituel commercial.

L’article met à l’honneur quatre commerces situés entre la rue Faidherbe et la Grand-Place. La journaliste interroge le personnel d’une boutique de luxe, d’une enseigne de parfums, d’un restaurant, ainsi qu’une opticienne sacrément mal lunée et un touriste belge expert en liberté d’expression : « ce n’est pas parce qu’on est mécontent du président qu’il faut dire “Macron démission” ». L’argument unique de cespersonnes : « notre chiffre d’affaires baisse, c’est à cause des gilets jaunes ! Sacrée preuve d’égoïsme ! Les gilets jaunes ne pensent pas à tout le monde. » Nous, à La Brique, savons bien que cette opposition entre GJ et commerçant.es est bien trop manichéenne pour être tenue pour vraie.

N’écoutant que son courage, la rédac’ a voulu fact-checker le Monde. On a interrogé des commerçant.es de la même rue Faidherbe : une chocolaterie, une opticienne toujours aussi mal lunée, quelques grandes enseignes. Pour les patronnes rencontrées et une poignée d’employées, le premier constat est unanime : « on sent l’insécurité » tous les samedis après-midi. « Ça a gazé une fois en décembre, on se croyait à la guerre », ose notre opticienne, indignée que les manifestant.es déposent sans arrêt leur parcours devant sa boutique. La guerre, rien que ça ! Pourtant, elle ne décrit que « des personnes au visage masqué » et pense avoir vu « toutes les poubelles de Lille détruites ». Le mouvement est donc « évidemment infiltré par les casseurs ». Une rhétorique connue et bien intégrée, le mythe du casseur servant à légitimer la répression. On sent une pointe de mépris à l’égard de « ces gilets jaunes qui sont trop libres, qui empêchent detravailler ». La liberté nuit au travail, elle a raison.

La ferveur républicaine a ses limites

Au nom de la démocratie, personne ne s’oppose à la liberté de manifester des gilets jaunes. Ce qui ne transparaît pas des témoignages du Monde, c’est le nombre de personnes qui nous assurent comprendre la révolte des GJ. Pourtant le « mais » n’est jamais très loin, l’humanisme a sesréserves. Une vendeuse essaye ainsi de nous convaincre que « c’est très bien de se battre pour ses droits, mais pas comme ça, pas ici ». Elle poursuit, exaspérée : « Liberté ! Liberté ! Ils criaient, j’en avais plein la tête moi ! », et s’interroge « pourquoi continuent-ils alors que ça marche pas ? ». La liberté de s’insurger, d’accord, mais plus loin, sans bruit, pas trop longtemps. Et à la question, « Pourquoi ont-ils gazé ? », elle nous répond : « Les gens avancent trop vite sur la route ». Force est de constater que dans ce quartier, les commerçant.es sont finalement peu renseigné.es sur le mouvement, leur imaginaire foisonnant de scénarios bourrés d’irrationalité.

gilets jaunes commerce

Loin de ces vulgaires et péremptoires affirmations, les gilets jaunes ont développé une culture de la lutte, proposent unecritique radicale du système, interrogent le sens du mot « démocratie ». Ce degré de critique ne requiert ni diplôme ni compétence intellectuelle, seulement du vécu et de l’écoute. C’est que les oreilles attentives aux plus dominé.es que soi sont peut-être rares chez celles et ceux qui se satisfont de leur mode de vie. Non, les gilets jaunes ne lassent pas les commerçants. Les GJ rendent visible une réalité qu’ils ne soupçonnent pas ou qu’ils ne veulent pas toujours voir. Ils les obligent à se positionner et à exprimer, parfois, un mépris de classe que les médias ne se lassent décidément pas d’entretenir...

Des antagonismes... de classe

Le Monde ne l’a pas relevé : ce sont toujours les employeur.ses qui répondent, pas les salarié.es. Quand on les interroge, laréponse est systématique « Je n’ai pas le droit d’en parler » ou encore « on n’est que des vendeur.ses, il nous faut l’autorisation ». Nous comprenons que les directions ont donné pour consigne de ne pas parler des gilets jaunes. Il leur est formellement interdit de disposer des tracts, de laisser desaffiches en leur faveur. Les langues se délient quand même. Majoritairement, les employé.es rencontré.es expriment un avis favorable au mouvement ou nettement plus nuancé que la condamnation des patron.nes d’établissement. Certain.es insistent : s’ils ne travaillaient pas les samedis après-midi, ils seraient dans la rue.

Deux collègues s’opposent dans un magasin : « Il y a trop de revendications, ça part dans tous les sens, c’est pas clair » affirme l’une. « Quand ils obtiendront quelque chose, tout le monde les remerciera »répond l’autre avant de s’accorder sur un fait : « C’est terrible l’arrestation collective qui a eu lieu : ils étaient tous les mainsderrière la tête en ligne, c’est pas normal ». Le 12 janvier, la manif, partie en « sauvage » depuis plusieurs dizaines de minutes, se retrouve nassée rue Faidherbe. Un événement qui n’a pas pu échapper aux commerçant.es, mais tou.tes n’en font pas la même interprétation.

La diabolisation des gilets jaunes par les médias est même évoquée. « Entre ce qu’on voit à la télé et ce qui se passe en vrai, y a rien à voir », s’indigne un vendeur. En effet, à part quelques coups de peinture sur des vitrines de multinationales, de doux pétards et de balbutiants «  Apple, Apple, paye tes impôts », il n’y a pas eu à Lille de scènes aussi spectaculaires qu’à Paris. Et que pensent-ils d’une possible baisse du chiffre d’affaires, de cette attaque au droit fondamental à la consommation illimitée et fondamental ? Une vendeuse dénonce l’hypocrisie des commerçant.es « ils décident seuls de fermer boutique pendant le passage de la manif. Évidemment qu’il perdent de l’argent s’ils ferment 1h un samedi après-midi ». Elle renchérit : « Nous, on n’a jamais fermé, les manifs n’ont aucun impact sur notre chiffre d’affaires » en accusant certains magasins de se victimiser et de participer à la marginalisation du mouvement.

« Vers 17 heures, le gaz lacrymo a doucement envahi la Grand-place qui n’avait définitivement pas l’air de célébrer son premier week-end de soldes. » Ainsi se conclut l’article du Monde, qui n’est finalement qu’un papier parmi des milliers. Il a le mérite de montrer qu’après des semaines de mobilisation, il est encore possible d’affirmer tout et son contraire sur les gilets jaunes, d’y voir et d’y transmettre ce qu’y projette son auteur.rice. Il suffit de cadrer, de sélectionner les « bonnes personnes » à interroger, de choisir soigneusement ou inconsciemment son vocabulaire, de hiérarchiser les paroles et les faits. Et l’on pourra, au choix, dépeindre une menace envers le pays, ou bien l’ébranlement d’un système honni. Face à un mouvement aussi protéiforme, inédit, imprévisible, il semble vain de vouloir décrire, de résumer ou de transmettre. Impossible surtout, d’apposer un cachet de détenteur de vérité, d’objectivité ou de neutralité. Dans cet article, le Monde transpire son idéologie. Celle qui relègue les aspirations profondes d’un mouvement, la colère exprimée sous toute ses formes, derrière la défense des vitrines de magasins de centre-ville et de la croissance à prix soldés.

Olive

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