À Lille, Nuit Debout démarre en fanfare

photo 2Alors que le mouvement du « 32 mars » s'étendait, samedi 9 avril, à la place de la République à Lille, La Brique a promené son enregistreur parmi celles et ceux que la pluie diluvienne n'a pas pu calmer. Au programme : de la zique, des films, des débats et plein de questions volontairement sans réponses. 2016, le retour de l'an 01 ?

 

Voilà un rassemblement un peu bizarre : d'un côté, une météo catastrophique, dont on se demanderait presque si elle n'a pas été téléguidée depuis l’Élysée ; de l'autre, des tonnelles de secours mises à disposition par Aubry, pas fâchée de laisser filer tout ce qui peut emmerder Hollande. Et, au milieu, une bande de joyeux drilles, animés d'une farouche volonté de flanquer dans la même cellule de cachot le locataire de l'Elysée, et la propriétaire des tonnelles. Il est 19h30 et, sous des trombes de flotte, les quelques centaines de motivé.es présents sur place se trémoussent au son de la Brigade des Tubes.

 

Tout s'est accéléré en quelques jours : « On s'est retrouvé à huit dans un kebab, mardi. Personne ne se connaissait. On a décidé de lancer l'idée après la manif l'après-midi. Les syndicats nous ont lâché le micro, et on a enchaîné ensuite avec l'AG d'Archimède », l'amphi occupé de Lille 1, raconte Bob, membre de la commission « organisation ». Résultat : plusieurs commissions logistiques et un événement organisé à l'arrache, mais qui ne manque pas d'allure. Comme beaucoup, Bob n'est proche d'aucune organisation politique ; et, comme beaucoup encore, il plaide pour une « démocratie directe » qui permette de redonner du sens au mot « citoyen ». Un combat peut-être un peu vain... mais finalement, est-ce bien ça qui compte ?

 

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Se trouver, se retrouver

 

Les bâches de Nuit Debout abritent des profils sociaux homogènes (en gros, des étudiant-es), mais aux parcours politiques plus bigarrés. Nina, étudiante en sciences cognitives à Lille 3, est venue en « curieuse ». Elle n'est pas militante, mais constate que « le ras-le-bol général concerne tout le monde ». « S'il y a quelque chose qui se trame, je serais prête à y participer » glisse-t-elle. Camille Z est lui aussi là en « curieux », mais il est plus sceptique : « Pour l'instant, je réserve mon jugement » avance cet habitué du Centre Culturel Libertaire. Reste que l'initiative a, pour lui, le mérite d'exister : « J'en peux plus des chapelles. Si ça peut servir à se rassembler, sans se diluer, c'est déjà ça : aujourd'hui, n'importe quoi qui existe politiquement plus de deux semaines, c'est déjà une avancée ». L'analyse est un peu la même du côté du « citoyen Thomas » : « C'est un espace d'autonomie qui s'ouvre », juge-t-il, mais « qui reste encore un peu hors-sol ». « C'est pas comme dans une boîte où les gens se mobiliseraient ensemble sur des intérêts communs, c'est encore un peu flottant ». Justin, son voisin, ajuste : « En même temps, y'a des éléments de la culture autogérée qui infusent, autour de la préparation de la bouffe, du principe du prix libre, de la désignation de référents à qui on ne reconnaît aucun pouvoir, etc. Tout ça, c'est du bon ».

 

Timothée débarque de Polytechnique, sur le campus de Lille 1. Lui s'est politisé récemment : « J'étais ''capitaliste'' on va dire, au sens du ''monde libre contre Staline'', comme on nous le rabâche en cours ». Mais entre-temps, le monde réel est passé par là : « En génie civil, on doit faire un stage ouvrier. J'ai débarqué à Roubaix, dans une boîte dont je pourrais faire une longue liste de tout ce qui pourrait la faire fermer. Elle ne respectait pas le droit du travail le plus basique, le boulot était risqué. Mais les collègues étaient fatalistes, sur le mode du ''qu'est-ce que tu veux faire''... ». Pour lui, Nuit Debout est l'occasion de poursuivre sa politisation, commencée sur... Youtube : « J'essaie d'apprendre de ce qu'il y a ici ». En espérant, à termes, une « démocratie directe » donc, dans un « monde sans fric ».

 

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Jouer des étincelles

 

De fait, les avis semblent parfois diverger sur les objectifs que peut accueillir ce mouvement. Pour certains, il doit perdurer, sans pour autant évoluer : « Il faut faire comme Occupy Wall Street, sans chercher à faire ou à rentrer dans un système », explique Manuel. Pour Sylvie, il faut cultiver les germes de l'assemblée : « Il faudrait s'arrêter un mois et demi, envisager un autre rapport au temps, et penser », en assumant de ne pas avoir un programme clés en main. Pour ceux qui sont plus proche de l'action organisée, les assemblées doivent servir de levier à un mouvement de fond. Lucien est membre du Parti de gauche. On le taquine sur le fait que son orga soit dépassée par ce genre de rassemblements. « Je suis super content », se défend-il : « Je reviens de Paris, j'ai vu des étincelles dans les yeux des gens. Bon ça fait un peu romantique dit comme ça, mais franchement ça fait du bien ». Des tentatives de récupération à l'horizon ? « Je me suis un peu engueulé avec certains camarades, qui me demandaient si on avait bien placé nos gens, alors qu'ici les drapeaux sont proscrits ». Même son de cloche chez Vladimir, du syndicat Sud : « Moi je m'en fous, ce qui compte, c'est l'ampleur du mouvement. Si tu veux viser les dix millions de grévistes, ça sera avec Nuit Debout », analyse ce vieux soutier du mouvement social.

 

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Reste que pour se « massifier », Nuit Debout a encore tout à faire. « De l'extérieur, on ressemble peut-être encore trop à une bande de joyeux ivrognes », s'interroge Timothée. « Le truc c'est qu'on est là pour dénoncer une caste de vieux hommes blancs ; mais est-ce qu'on n'est pas nous-mêmes de jeunes hommes blancs ? », se demande pour sa part Lucien. Des hommes, pas seulement. Mais des blancs, c'est le moins qu'on puisse dire. Sur place, une bande de potes roubaisiens, qui ont leurs habitudes à République le samedi après-midi, ne manquent pas de le relever. « Y'a que des blancs chez vous », se marre l'un d'eux. Ils ont eu vent, par Facebook, du mouvement, mais sans chercher à s'y investir. « On n'est pas forcément à fond dedans, mais ça nous touche », explique l'un d'eux, Wilson. Et pour cause : « Tu la sens la corde », glisse-t-il à propos de son taf chez Quick. Son collègue acquiesce : « Je bosse à La Poste ; certains, une fois qu'ils ont fini leur CDD, sont réembauchés en intérim ». Des conditions de taf de merde, quand ce n'est pas le chomedu, voilà le ciment dans lequel se coule toute une génération.

 

Il est une heure du matin. Alors que plusieurs « commissions » dissertent sur l'éducation, l'écologie et le travail, et que la projection de Merci Patron s'achève, cent-cinquante personnes sont amassées autour des « crieurs » qui égrènent les petits mots, tantôt naïfs, tantôt mordants, que chacun-e a souhaité rédiger. Du commun se crée, qui tâtonne dans la pénombre au rythme de ces balbutiements libérateurs... La nuit nous appartient déjà. Et le reste suivra.

 

 
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