Justice pour Henri

henriDans la nuit du 28 au 29 novembre 2018, Henri Lenfant est pris en filature par une équipe de l’antenne du GIGN de Reims1, à Fouquières-Lez-Lens. Il est interpellé dans sa voiture, à l’arrêt, lorsqu’un gendarme monte dans le véhicule. Celui-ci tire une balle à bout portant, mortelle, dans la nuque d’Henri qui n’est ni en position de force, ni armé. Dans le n°57, La Brique était allée rencontrer Aude et Georges, la femme et le père du défunt. L’article « Mort par la France » rassemblait alors des bribes d’informations issues de la presse, la famille, les autorités, pour dénoncer cette violence policière : discrétionnaire, raciste, sans limites et en toute impunité. Un an plus tard, nous sommes revenus vers la famille : Aude et Laëtitia (sa belle sœur) pour suivre l’évolution de leur situation.

Les gens du voyage prennent la rue

Soutenu par le collectif C.R.I.M.E2, l’entourage d’Henri a organisé une manifestation le 19 janvier 2019 à Béthune, siège du tribunal où l’affaire est en instruction. Rassemblant plus d’une centaine de personnes d’horizons différents : proches, militant.es, collectifs de lutte contre les violences policières. L’évènement ouvrait une page de lutte vouée à déborder du cadre strict du drame familial. C’est donc naturellement que s’organise une marche un an après le décès d’Henri Lenfant.

Le 28 septembre 2019, à Fouquières-Lez-Lens même, l’atmosphère est aussi tendue que chaleureuse. « On l’a organisée pour lui rendre hommage, montrer les violences policières » raconte Aude. La famille organise une marche solennelle mais non moins énergique « Pas de justice, pas de paix » résonne dans les rues de la ville qui a vu les dernières heures d’Henri. À mi-parcours, un arrêt s’impose rue Malik Oussekine « C’est ici qu’est mort Henri, dans cette rue qui porte le nom d’un étudiant frappé à mort par la police lors de manifestations en 1986 » raconte un homme au micro. Puis, c’est au tour de Valérie et Peggy, mères respectives de Matisse et Sélom, tous deux tués par un train, à l’issue d’une course-poursuite par la police à Fives en 20173, de prendre la parole. Elles dénoncent l’incapacité de l’État à assumer ses responsabilités, la façon dont les médias protègent la police en incriminant les victimes, suggérant que leur mort n’est qu’une conséquence logique de leurs agissement, qu’ils l’ont mérité.

Silence complet de la foule quand Aurélie Garand prend la parole. Tout comme la famille Lenfant, elle fait partie des gens du voyage. Elle porte la voix pour son frère Angelo, lui aussi assassiné par des gendarmes du GIGN lors d’une intervention dans leur propre logis en 2017. On fixe symboliquement un panneau « Rue Malik Oussekine et Henri Lenfant » puis on continue la marche, gonflé.es d’émotion. La suite n’en est que plus éprouvante : immense lâcher de ballons blancs dans le ciel, lectures de poèmes, on se passe le micro, on essuie les larmes de ses proches.

Du côté de l'enquête

Il y a un an, les circonstances de la mort d’Henri restaient confuses. Tous les éléments pointaient un acte de pur abus de pouvoir de la part du gendarme. Entre temps, ce dernier a été interrogé ainsi que ses collègues présents et l’autopsie a été faite. Les éléments se sont transformés en preuves et elles sont plus qu’accablantes.

Henri est mort sur le coup, d’une balle tirée dans la nuque. Il était assis côté conducteur lorsque le gendarme est monté dans la voiture côté passager. Pourquoi a -t-il tiré ? Mystère : Henri ne porte aucune arme. Le gendarme est mis en examen pour « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Il est alors avéré qu’il ne s’agit pas d’une balle perdue car tirée à bout portant. En théorie, l’article L.435-1 du Code de sécurité intérieure qui encadre l’usage des armes dispose que « les agents de la police nationale et les militaires de la gendarmerie peuvent faire usage de leurs armes en cas d’absolue nécessité et de manière strictement proportionnée ».

En pratique, les crimes perpétrés par les forces de l’ordre induisent un jugement d’exception qui laisse ces exactions se produire et se reproduire en toute impunité. L’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) a été saisie dès le lendemain de la mort d’Henri. Cependant, une enquête prétendument objective menée par des collègues gendarmes n’a rien de rassurant. La justice française est républicaine, la police est républicaine, deux face d’une même pièce. « La France n’a pas aboli la peine de mort puisqu’elle laisse les policiers qui ont tué libres, impunis » analysait habilement Aurélie Garand lors de la marche de septembre. Mais cette fois-ci, diaboliser la victime ne suffira pas à construire une version d’un acte qui serait « nécessaire » et « proportionné ».

Repression policiere contre les gens du voyage : une violence coutumière

Pour cette famille de voyageur.ses qui se déplace dans le Nord, les interactions avec les forces de l’ordre ne datent pas de la mort d’Henri. Leur quotidien, comme celui de beaucoup d’autres groupes de gens du voyage, est rythmé par les interventions policières. L’État et les autorités ne facilitent pas la vie des personnes qui ont choisi un mode de vie nomade. Les aires d’accueil légales sont en nombre très insuffisant car les communes ne respectent pas leurs obligations d’en créer, quitte à payer une amende. Elles sont donc très prisées et de plus en plus chères. L’obligation de points d’eau chaude, de sanitaires et d’électricité est rarement respectée et les conditions concrètes de vie sont souvent critiques (terrains dédiés car non constructibles car sols pollués ; sur-exposition à la pollution; proximités avec les voies de communication ; éloignement rendant la scolarisation impossible)4. L’installation illégale est moins un choix qu’une nécessité.

Poteau HLenfant v3Dans ce contexte, la famille Lenfant déplace très régulièrement ses caravanes, au gré des opportunités : elle a à peine le temps de s’installer que la police les dégage « par principe, par habitude »: leur tord consiste à être là. Leurs pratiques ont nettement évolué depuis la mort d’Henri. « D’habitude, ils constatent le branchement sur le réseau électrique avec photos, et la procédure commence » décrit Laetitia, belle-sœur d’Aude, « ils nous donnent ensuite le référé, alors on part ». Désormais, « ils nous accusent de vols de voitures, pour toutes nos ferrailles ». La récupération de voitures hors d’usage pour les démonter et revendre les métaux est en effet l’activité de la famille. Ils se procurent ces épaves auprès de personnes qui veulent s’en débarrasser. Mais le stigmate du nomade-pillard pèse lourd.

Discrimination outre-tombe

Aude devrait percevoir un capital-décès pour elle et ses deux petites filles (en cas de décès, c’est une somme systématiquement due par la CAF aux affilié.es pour faire face financièrement). Depuis un an, l’administration rejette sa demande ; Henri, auto-entrepreneur, n’a pas effectué le paiement de toutes les cotisations en temps et en heure. La date limite était un mois après sa mort.

Quand Aude tente de régler le problème, la dématérialisation du service public rend la tâche impossible, l’accès à internet n’est pas aisé quand on vit en caravane et Aude y est peu habituée. Mais cela, l’URSSAF refuse de l’entendre, la justice non plus. Au terme de multiples refus injustifiés et d’efforts, Aude entreprend de payer les cotisations afin d’avoir l’attestation qui manque au dossier de capital-décès. Pour la justice, le retard est commis : Aude a déjà fait deux recours devant le tribunal qu’elle a dû payer de sa poche. Ses allocations ont un peu augmentées depuis la mort d’Henri, car elle est désormais un parent isolé. Le mois dernier, sans prévenir, ses droits ont été revus au rabais. Comme si un an suffisait pour trouver une solution financière stable pour les enfants.

En plus des dépenses liées à la procédure contre le gendarme, aux échanges avec l’URSSAF pour les cotiz’, les dettes d’Henri préoccupent beaucoup Aude. Les règles de succession les ont fait basculer sur ses héritières : ses deux filles de 2 et 4 ans. Aude ne peut pas payer les sommes dues. Pour éviter que ce soit les petites qui en héritent une fois majeures, Aude doit les déshériter. Ce qui revient à mettre définitivement aux oubliettes les dommages et intérêts que le gendarme leur verserait s’il était condamné. Aude ne préfère même pas envisager cette possibilité, alors elle fait avec et tente de rembourser petit à petit.

Le racisme tue

Aude et Laëtitia ont ressenti le besoin de nous rappeler qu’elles et Henri, comme le reste de leur groupe de gens du voyage étaient Français car « les gens ne font pas la différence entre les Roumains, les manouches, les gens du voyage, c’est tout pareil, pour tout le monde c’est le même panier »5. Cela a bien des répercussions sur leurs réseaux d’information et de lutte pour la justice pour Henri. Sur les réseaux sociaux, nombre de personnes les renvoie soit à un statut civil qui n’est pas vrai (étranger.es, Roumain.es, etc.), soit aux stigmatisations méprisantes véhiculées sur les gens du voyage (voleur.ses, illettré.es, profiteur.ses). « Certains commentaires me mettent les larmes aux yeux », confie Laëtitia qui dénonce le fait que derrière ces mots, on ne dit rien de plus qu’Henri méritait de mourir, sa mort n’est donc pas un drame, « on prétend qu’il y a eu délit de fuite, mais on tue des gens maintenant, même pour un délit de fuite ? » souligne-t’elles. Leur colère est redoublée par la réaction majoritaire des gens qui tiennent tantôt à l’amalgame, tantôt aux préjugés racistes.

La Brique

Poème d'Aude à Henri :

Mon ange

Il est difficile de croire que ça fait un an que tu nous as quitté.
La douleur ne disparaît pas.
Les pensées resteront gravées en nous.
Tu étais ce garçon si courageux et qui aimait la vie.
Qui va mettre tant de bonheur à notre vie ?
Un coeur en or qui était là dans les bons et les mauvais moments.
Toi qui avais toujours les mots pour nous redonner le sourire.
Un garçon si jeune qui avait beaucoup à apprendre de la vie.
Une partie de mon coeur est partie.
Tu étais ce papa formidable qui donnait tant de joie à nos princesses.
Tu savais leur donner le sourire.
C'est dur sans toi.
Il n'y a pas une minute que je ne pense à toi.
Tu étais mon repère, ma vie.
Tu étais mon mari.
A qui je vais pouvoir me confier ?
Sans toi, je suis perdue.
Jamais je ne pourrai accepter.
Si tu savais comment tu me manques.

 

Tes souvenirs quand ils surgissent me laissent la gorge serrée.
Tu m'as laissé nos merveilleuses princesses qui chaque jour m'aident à me relever.
Tu es parti si brutalement.
Que vais-je faire sans toi ?
Ma vie n'a plus aucun sens.
Tu es partie là d'où on ne revient pas, dans un monde que je ne connais pas.
J'aurais préféré souffrir toute ma vie que de te voir là où tu es parti.
Dans mon coeur, dans mon âme, je suis paralysée de douleur.
Si aujourd'hui je suis encore debout c'est pour toi, pour te rendre hommage pour que justice et vérité soit faite en ta mémoire.
Mon ange, je ne trouve plus les mots, j'ai la gorge qui se serre.
Tu seras dans mon coeur pour toujours.
Je te rejoindrai un jour.
Je n'oublie pas.
Je pense fort à toi.
Veille sur nos princesses et sur toute la famille.
Bisous volant
Mon amour

 

 

1. Les antennes du GIGN sont une sous-catégorie du GIGN qui se compose de personnes ayant raté le concours d’entrée au GIGN ou qui étaient en liste d’attente.
2. Collectif CRIME: Contre la répression des individus et des mouvements d'émancipation.
3. Voir « Fives, quartier en guerre », dans La Brique n°54 (« L’erreur est urbaine »), printemps 2018.
4. Voir « Nos poumons, c'est toujours du béton », dans La Brique, n°60 (« Invisibles, mais pourtant on est là ! »), automne 2019
5. Voir «  Histoires de Rroms », dans La Brique n°3 (« Frontières »), septembre 2007 ; «  Rroms, le fiasco lillois », dans La Brique n°6 («  Poires avariées, tout doit disparaître »), avril 2008

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