Exploiter et punir, des bagnes en chantier !

 

illu 1 retoucheeSous prétexte de lutter contre la surpopulation carcérale, mais surtout dans l’objectif d’enfermer plus , l’État français prévoit la construction de nouvelles prisons sur tout le territoire. On entre dans la deuxième phase du plan annoncé par Valls en 2016. Au total : 15000 places en plus d’ici 2027. Et on va enfermer près de chez vous : 4 chantiers de construction ou d’agrandissement sont en cours dans la région, ou sur le point de commencer : à St-Laurent-Blangy, Saint-Saulve, Loos et un CRA à Dunkerque.

 

En effet, la surpopulation carcérale est un problème : le principe de l’encellulement individuel est bafoué depuis sa proclamation en 1875. Son application est sans cesse reportée, contraignant deux à trois personnes – parfois plus – à partager une même cellule de 9m2 et plus de 1 830 personnes à dormir chaque nuit sur des matelas posés au sol. En avril 2023, le taux de surpopulation moyen en France était de 120 %, avec 73 080 détenu·es pour 60 899 places1.

Ce sujet est cependant instrumentalisé par les macronistes, qui plaident en façade pour « la dignité en prison » (lol). L’analyse du budget pénitentiaire de 2023 faite par l’Observatoire Indépendant des Prisons (OIP) en dit long sur les motivations politiques du plan dit « des 15 000 », qui sert bien plus les intérêts des patrons d’entreprises de BTP que ceux des enfermé·es.

Plus on construit, plus on enferme

La plus grosse partie du budget pénitentiaire, 681 millions, part dans la construction de nouvelles taules. En France, depuis trente ans, les programmes de construction de prison se sont succédé : programme « 13 000 » en 1987, « 4 000 » en 1995, « 13 200 » en 2002, « nouveau programme immobilier » en 2011. Or, depuis les années 1990, ce type de plan n’a pas entamé d’un pouce le taux de surpopulation : il a même augmenté.

L’inflation carcérale en France depuis plusieurs décennies est le fruit de politiques pénales qui ont misé uniquement sur l’incarcération et la répression . Plus on construit, plus on enferme. Aucun programme n’a résolu le problème de suroccupation : quand une prison est construite, la répression la remplit.

Le nombre de places en cellules est passé d’environ 45 000 en 1990 à presque 61 000 en 20231. Résultat : deux fois plus d’écroué·es qu’il y a 30 ans, « sans lien avec une éventuelle évolution de la démographie ou de la délinquance », rappelle la Ligue des Droits de l’Homme. Et pourtant, le crade des Sceaux Dupont-Moretti ose déclarer au journal Le Monde « Certains me disent, “ Plus vous en construisez, plus on va les remplir ”. (…) Je fais quoi alors ? Si vous avez la solution, je prends. »

Peut-être déjà, en évitant de mettre plusieurs années de taule à quelqu’un qui a volé un paquet de biscuit ou répondu à des keufs ! Soit disant avide de solution, l’État est en revanche bien moins enclin à dépenser de l’argent dans la rénovation des prisons existantes : 83 millions d’euros pour tout le territoire. Une somme bien négligeable quand les pouvoirs publics estiment à 7 millions d’euros le montant nécessaire aux travaux de rénovation minimum pour la seule prison de Nouméa en Nouvelle-Calédonie. Sans compter les prisons  historiques dont l’architecture est difficilement modifiable, comme celle de la Santé, dont les travaux ont coûté 800 millions d’euros.

Cerise sur le gâteau pourri, les assos proposant des activités en prison se voient couper 2,7 millions de subventions. Certainement pour assurer la dignité en prison. Les choix budgétaires sont aux antipodes des problématiques réelles et traduisent une orientation politique : la prison reste la peine de référence. On voit où va l’argent, dans quel panier l’État met ses billes, et ce n’est visiblement pas dans l’amélioration de la société qu’il prétend porter. On ne peut plus adhérer au discours sécuritaire hypocrite, faussement préoccupé par les conditions de détention, style Eric Dupond-Moretti : « La surpopulation carcérale est au cœur des réflexions qui sont les miennes » (sic!)

Prison même pas dorée

Comble de cette propagande macroniste à base « d’enfermer mieux », leur projet de prisons INSERRE pour Innover par des Structures Expérimentale de Responsabilisation et de Réinsertion par l’Emploi (téma la novlangue !). La construction de l’une d’elle est d’ailleurs prévue près d’Arras. Il s’agit d’un projet de prison qui promet un taux d’emploi de 100 %, des cellules individuelles et un régime de détention « ouvert »  où les personnes détenues circulent dans l’établissement en journée.

Surfant sur la propagande France-travailliste qu’on nous sert ces derniers temps, le projet est centré sur le travail des détenus condamnés à une peine de moins de 5 ans. Comme à l’extérieur, ils devront passer un entretien d’embauche, encore un moyen supplémentaire de faire le tri entre les « bons » et les « mauvais » prisonnier·ères et d’instaurer une forme de concurrence entre détenu·es.

Comme d’habitude quand le gouvernement parle de « peine douce » et « d’alternative à la prison », il manipule les mots. En faisant mine de reprendre des idées anti-carcérales, ils mettent en place de nouvelles peines et du travail forcé (à peine) déguisé. La réalité derrière ces formulations, c’est le bracelet électronique, le contrôle judiciaire, les travaux d’intérêt généraux . En fin de compte, c’est du bagne de proximité. Non, il n’y a pas de peine douce. Ces peines ne remplacent pas la prison, mais s’y ajoutent .

La preuve, c’est que la population carcérale ne fait qu’augmenter malgré les peines « alternatives ». Il est en fait question d’une extension du filet pénal, qui concerne plus de délits et donc plus de personnes. Les juges distribuent du bracelet et des contrôles judiciaires à tours de bras, même à des gens qui n’auraient pas été condamné·es à de la prison ferme. Alors non, le bracelet électronique et les TIG ne sont pas une « alternative » à la prison. Car, de même qu’une « Maison d’arrêt, c’est pas une maison2 », le projet INSERRE ne sera pas une meilleure prison.elleestoùlagrève

                      Zone de non-droit du travail

A l’instar des autres prisons, le « salaire » prévu en INSERRE n’en a que le nom, avec un taux horaire allant de 2,30€  à 5,18€ selon le type d’activité exercée. Et encore, un texte de mars 2023 du Conseil de l’Europe nous apprend que ces taux officiels ne sont pas toujours respectés. Par exemple, le travail d’entretien interne de la prison (blanchisserie, ménage..), un poste de « service général », sera considéré comme du bénévolat dans les INSERRE, et donc, ne sera pas rémunéré.

Sur le site internet du projet, on nous présente comme des « droits renforcés pour les travailleurs » une visite médicale annuelle, la cotisation au Compte Professionnel de Formation et 6 jours de congés par an… Une réforme votée en 2021 ouvrait de nouveaux droits aux prisonnier·ères : chômage à la sortie, affiliation au régime de retraite, indemnité en cas d’accident. Pourtant, elle ne sera pas appliquée avant décembre 2024 !

En prison, un peu comme dehors, travailler peut constituer un besoin et un avantage car ça rapporte (vraiment pas beaucoup) des thunes pour soi ou pour ses proches. Ça peut aussi représenter un moment de sociabilité et être un moyen de briser son isolement temporairement, sortir de sa cellule pour faire quelque chose. Du coup on imagine facilement que des détenu·es veuillent un taf, ou souhaitent aller dans une prison INSERRE. Cette situation de dépendance vis-à-vis du travail est créée par l’enfermement lui-même, et les entreprises en profitent. De plus, la crainte de perdre sa situation permet à l’administration pénitentiaire de faire du chantage à la sanction disciplinaire et de museler les revendications des écroué·es.

Ainsi si l’État continue de construire, sachant pertinemment que ça ne règle ni la surpopulation en prison, ni la « criminalité » à l’extérieur, c’est pour avoir une main-d’œuvre ultra précaire à disposition et se faire du fric.

Projets qui puent

La construction d’une prison expérimentale de type INSERRE est prévue pour 2025 à Saint-Laurent-Blangy près d’Arras. La taule aurait une capacité d’enfermement de 180 places. Les travaux, réalisés par l’entreprise privée Rabot-Dutilleul et le cabinet d’architecte A26 commenceront fin 2024. Pascal Lachambre, le président de la Communauté Urbaine d’Arras (CUA) s’exprime à propos du projet : «  ça correspond tout à fait à notre politique d’insertion (d’exploitation ouais ! ) des plus démunis ». Des entreprises seraient déjà intéressées par la main d’œuvre corvéable que leur fournirait la prison, mais l’opacité entretenue ne permet pas d’en savoir plus à ce jour.

Pascal Lachambre tente de rassurer : « Dès l’annonce de la décision concernant le nouvel établissement j’ai eu Mme Belloubet au téléphone et je lui ai rappelé qu’il ne fallait pas oublier la prison actuelle ». Le temps est passé, et rien n’a été fait, Mme Belloubet n’est même plus Garde des sceaux depuis 3 ans  ! Pourtant les conditions de détention à la Maison d’Arrêt d’Arras sont indécentes (sic) .Et pour cause, la dernière rénovation remonte à 1980. Selon le bilan de la Contrôleuse Générale des Lieux de Privation de Liberté (CGLPL) en 2018, la taule est «  vétuste : cellules collectives très encombrées, sans système d’appel ; pas de douche en cellule dans un des cinq secteurs 36 places ; nombreuses infiltrations et fuites d’eau ; cours de promenade sans abri ; aucun local pour les familles en attente de parloir »

En réalité, le job de CGLPL ne donne aucune prise sur les conditions en prison, si ce n’est le droit d’en passer les murs comme bon lui semble, le temps d’une visite de contrôle. Son pouvoir se limite à écrire des rapports et des « recommandations » dont l’AP (Administration Pénitentiaire) et l’APIJ (Agence Publique pour l’Immobilier de la Justice) n’ont pas à répondre. De plus, la CGLPL est nommée par décret du président de la République, après avis de la commission compétente de chaque assemblée. Depuis 2020, c’est Dominique Simonot, proposée par Macron. Cimer l’indépendance ! L’existence d’un·e CGLPL ne garantit pas qu’un organisme indépendant examine ce qu’il se passe derrière les murs, mais contribue à la mascarade de démocratie ambiante en donnant l’impression que c’est le cas.

Bon, et comme ça manquait encore un peu de taules, l’État veut en rajouter une à Saint-Saulve, près de Valenciennes. Un gros tas de béton avec 700 cellules prévu pour 2027. Pour l’instant, le voisinage n’envisage pas de créer une ZAD pour faire annuler ce projet inhumain : « Déjà, on s’inquiète pour le prix de nos maisons. ». Le maire de Saint-Saulve tente de rassurer ses électeur·ices, car le projet l’arrange bien. « La dotation par habitant va rapporter entre 70.000 et 100.000 euros par an à la commune » se réjouit-il.illu2 resqualed

Les résistances s’organisent

Sur Lille et environs, le collectif anti-carcéral l’Arrache lutte contre l’enfermement, notamment en proposant des moments collectifs d’écriture de lettres aux détenu.es.

Après l’assassinat de Nahel, la répression a été sans pitié. Le bilan des rafles est sinistre : au 1er aout, sur les 2107 personnes jugées, 1 787 sont encabanées. Au début de l’été, un appel à manifester circule sur les réseaux sociaux : « Contre les crimes de la police, la répression et le monde qu’elle défend ». Le rendez-vous est devant la prison de Lille-Sequedin le 9 juillet, afin de montrer du soutien aux nombreux·ses inculpé·es des révoltes. Le rassemblement est interdit par le préfet « considérant le caractère outrancier et belliqueux de la manifestation » appelée par un « collectif d’ultragauche ». Bref, il faut « préserver l’ordre et la sécurité » et surtout censurer les enfermé·es et leur allié·es.

C’est le cas de l’Envolée, revue anti-carcérale. Ce journal est envoyé gratuitement aux détenuEs qui le souhaitent3. Il est réalisé par des ex-prisonnier·ères, des proches et d’autres qui savent que la prison plane au-dessus de nos têtes à tous·tes. Les articles sont censurés par l’administration pénitentiaire dès qu’ils mettent en cause un maton. On peut lire dans le dernier numéro : « Le ministère de la Justice a interdit fin janvier 2023 la diffusion du journal en détention (le n°56, cette fois), et saisi des exemplaires dans les cellules des abonné·e·s. C’est la troisième fois en deux ans ».

On envoie du soutien à ce canard-copain et à tous·tes les enfermé·es, partout dans le monde. Pierre par pierre...

 

Michou

 

1. Ce chiffre ne prend pas en compte d’autres formes d’enfermements qui existent, tels que

les CRA (Centre de Rétention Administrative) et les internements psychiatriques forcés.

2. Le rappeur Elh Kmer dans sa chanson Maison Margella

3. La Brique aussi, n’hésitez pas !

 

 

 

 

 

 

 

 

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