Le confinement pédagogique

blanquer2Souvenez-vous… jeudi 12 mars, Notre Président annonçait la fermeture des établissements scolaires à compter du lendemain, pour une durée indéterminée. Le vendredi, dans des établissements déjà désertés, les profs ne pouvaient que partager leurs incertitudes sur les manières de garder un contact. Alors, vacances pour tout le monde ? Plus compliqué que ça : le ministère de l’éducation proclamait sa capacité à assurer « la continuité pédagogique ». Alors qu’on s’approche du mois de fermeture, et que les perspectives de reprise cette année apparaissent douteuses, nombreux sont ceux et celles qui cherchent encore à savoir ce que cette « continuité pédagogique » peut bien signifier.

 

Blanquer, héros de Verdun

Quelques faits à ne pas oublier : jusqu’au bout, et contre toute évidence, le ministre et certains de ses larbins encravatés auront appelé à maintenir le fonctionnement ordinaire de l’institution. Injonctions à organiser des réunions le lundi 16, à assurer des permanences dans les établissements même une fois le confinement proclamé1, refus de reporter des concours, menaces répétées envers celles et ceux qui prétendaient user de leur droit de retrait… Le tout à grand renfort d’arguments sanitaires où s’étalait le cynisme des puissants, à moins que ce ne soit leur docte ignorance : « Depuis le début, la stratégie ce n'est pas d'empêcher que le virus passe - on sait qu'il passera probablement par plus de la moitié d'entre nous - mais c'est de faire en sorte qu'il passe de la manière la plus étalée possible dans le temps », nous informait ainsi Blanquer fin mars. Les précaires ont bien évidemment été les plus maltraité.es : pressions sur les surveillant.es et les non-titulaires pour assurer la continuité du service. Que nous dit cet aveuglement sur la psychologie de ces gens ? Incapacité à supporter la perte d’emprise sur les autres que représentait ce retour à la maison ? Le mépris de la vie caractéristique des réactionnaires ?

Si nous sommes en guerre, alors le ministre est l’équivalent de ces généraux de la première guerre mondiale qui envoyaient les soldats périr pour quelques mètres.

L’administration aux fraises

Face à l’imprévu, le ministère a choisi la pensée magique : substituer des paroles aux faits, dans l’espoir que les réalités douloureuses disparaîtraient. « Tout est prêt », affirme le ministre de l’éducation, le lendemain du jour où il avait annoncé que les écoles ne fermeraient pas. Les enseignant.es peinent pourtant à voir ce que désigne ce « tout » : dans le secondaire (collèges, lycées), des E.N.T. (« environnements numériques de travail ») notoirement malcommodes ; dans le primaire, rien du tout, hormis la vague promesse de pouvoir assurer la « classe virtuelle », comprendre un skype avec ses élèves.

De fait, on comprend rapidement que ce « tout », c’est rien. Les logiciels proposés apparaissent dysfonctionnels et souvent impraticables pour les familles, l’administration n’en fournit pas d’autres, laissant les enseignant.es composer avec des sites privés, parfois directement liés à Facebook ou Google. On pourra donc remercier Mark Zuckerberg d’assurer la « continuité pédagogique »...

C’est seulement au bout de deux semaines que la première enquête sur les contacts effectifs des enseignant.es avec les familles est lancée. Le questionnaire, purement quantitatif dans un contexte où les situations varient pourtant beaucoup, formulé de façon à minimiser le taux d’échecs (« avec combien de familles n’avez-vous eu aucun contact ? »), permet au ministre de triompher, en affirmant que « seules » 5 à 8 % des familles auraient perdu tout contact avec les établissements scolaires. Ce qui, sur 12 millions d’élèves, fait tout de même du monde…

Comme le dit très justement F. Lepage : on parle de « continuité pédagogique », alors qu’il n’y a plus ni continuité, ni pédagogie. Logique orwellienne du discours de l’État : « la guerre c’est la paix ».

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L’enfer est pavé de bonnes intentions

Farah, prof à Moulins, explique : « pour une fois, on s’est dit qu’on pouvait faire cours sans avoir l’administration sur le dos. Y a un côté libérateur ». Auquel se conjugue le sentiment du devoir, assez exacerbé dans une profession plutôt docile et petite-bourgeoise pour qui la lutte se passe souvent davantage dans les livres d’histoire que dans la rue2. On voit donc, dans ce moment d’incertitude, nombre d’enseignant.es se ruer sur des sites, interfaces, outils numériques, videos, jeux pédagogiques, logiciels de géométrie sympas, tous plus rutilants et colorés les uns que les autres. Sans compter l’inénarrable expérience du cours en ligne. Mais bien vite, ça déchante un peu : « j’ai trois quatre élèves max sur le cours par video, y en a une qui écoute de la musique, une autre qui commente la déco de mon salon et un qui arrive jamais à se connecter. Et naturellement elles parlent toutes en même temps. C’est plutôt sympa, bien sûr, mais… » témoigne ainsi Sophie, prof à Fives.

C’est qu’il semble ici y avoir une généralisation indue des conditions de vie de la classe moyenne diplômée : seul.e face à son ordi, c’est pas la norme. Un aperçu, dans la classe de Fives de Hans : « 25 élèves : 9 ont un ordi, 8 sont sur smartphone – et va bosser sur smartphone, cheh ! - les autres c’est texto ou coups de fil et j’espère pouvoir leur déposer une liasse de documents à l’occasion. À quoi s’ajoute : connexions internet limitées, donc j’ai laissé tomber jeux ou videos, ordi partagés, communication un peu compliquée avec les parents allophones… » Ben oui, le taux d’équipement en ordinateur/internet, c’est 75 %2, le smartphone étant privilégié par les ménages populaires car il remplit plusieurs fonctions en même temps.

L’école hors les murs, c’est donc l’école de l’inégalité : « des fois je suis trop flar, ajoute Hans, parce que j’ai trouvé un truc chouette sur internet, genre une video sur la peste noire ou quoi mais bon, si c’est que la moitié qui est capable de la voir… ça se fait pas ! T’sais quoi ? Je pense je vais revenir aux coups de fil pour tout le monde. »

Mais pourquoi s’embêter avec tout ça, au fond ? Pourquoi pas faire effectivement les grandes vacances anticipées ? Les grandes grandes vacances ? Les très grandes vacances ? « Bien sûr que ça m’a traversé l’esprit, avoue Hans. Leur dire : bon, prenez un livre, faites un dessin, libérez votre créativité et roulez jeunesse ! » « D’autant plus, ajoute-t-il, que ça sert à peu près à rien, ce que je leur dis de faire ». « Déviation gauchiste », estime toutefois Farah. C’est que la jeunesse bourgeoise, pendant ce temps, va continuer à apprendre : les formes de socialisation familiale (= d’éducation familiale) inculquent de façon variable les dispositions qui assurent la réussite scolaire. Parce que oui, en fait on apprend des trucs à l’école : « les enfants de CP laissé.es en plan dans leur découverte de la lecture, c’est chaud », s’inquiète Ovidie, prof de gym à Wazemmes. Ici joue un paradoxe fort cruel : le sérieux accordé au travail scolaire dans les familles populaires paie moins que la distance avec laquelle on le considère dans les familles plus aisées. Ce sont toujours le brillant, la tendance « esthète » à affirmer que l’on apprend pour se construire, parce qu’on trouve ça intéressant, parce qu’on a du goût pour la matière, qui sont in fine davantage valorisés que le sérieux et la seule application des règles. « Il y a des familles qui assomment leur môme de travail : quand je marque « au choix, à ton rythme », le gamin fait tout… mais malheureusement, ça marche pas comme ça l’apprentissage », avoue Farah. « C’est pas juste faire, c’est comprendre, c’est se dire : « ah, je suis en train de faire ça, qu’est-ce que c’est, qu’est-ce que ça change pour moi ? » Il faudrait pouvoir parler : expliquer, clarifier les incompréhensions, établir des ponts entre ce dont on parle et autre chose… Faire en sorte que la notion soit comprise, pas juste transmise. »

Là est effectivement le point : « je suis contrainte de retourner à la pédagogie la plus traditionnelle, déplore Amandine, prof d’espagnol à Roubaix : donner un truc à réviser, des exercices et puis les corriger, sans rien d’autre qui passe. Apprendre, ce n’est pas juste transmettre une information. C’est transformer sa façon de pensée, c’est communiquer ses intuitions aux autres : ces dimensions-là ont disparu ».

Plus dure sera la chute

La marche en avant de la novlangue continue : on apprend de la bouche ministérielle que sont désormais instaurées les « vacances apprenantes », afin de compenser les retards causés par la situation. À savoir, semble-t-il : des cours en ligne pendant les vacances pour les élèves largué.es. Voilà qui laisse hésitant : des cours à distance pour repêcher les élèves qui ne suivent pas les cours à distance ? Toujours plus loin dans la réalité parallèle : selon le Sinistre de l’éducation, si les ENT des collèges ne fonctionnent pas bien, c’est à cause des hackers russes3 … !

Plus fondamentalement, on peut craindre que, s’il y survit, cette crise soit du pain béni pour le ministre, qui y voit sans doute l’occasion d’imposer sans contestations toutes les régressions dont il rêve dans ses fantasmes humides : « sans faire de mauvais esprit, constate Amandine, cette situation ressemble beaucoup à l’école marchandisée que nous promettait Blanquer : 1. disparition des logiques de groupe (comme tous les réacs, il déteste tout ce qui peut ressembler à l’expression d’une puissance collective, les pédagogies de groupe type Freinet) ; 2. individualisation du suivi des élèves et mesure des performances de chacun.e (c’est le grand promoteur des « évaluations » pseudo-scientifiques censées permettre de différencier les apprentissages) ; 3. contrôle accru des profs (dans certains collèges, les cours sont collectés par la direction, postés sur le site de l’établissement) ; 4. accentuation de la compétition scolaire (les familles aisées ont recours à des compléments de cours privés, elles se sentent davantage libres d’aller piocher à droite à gauche et de ne voir dans l’école qu’une option parmi d’autres, chose que ne peuvent faire les familles populaires). »

Si cette situation est exceptionnelle, elle n’est assurément pas une parenthèse : les forces anti-égalitaires risquent fort, on le voit, de vouloir essayer d’y imposer les normes à venir.

 
Françoise Doltoïevski

1 : un exemple parmi d’autres : https://twitter.com/acanthe/status/1242004103594749952 
Ici, sur l’académie de Versailles : https://twitter.com/Lunarobase/status/1238753090083356672 ; https://twitter.com/m_samovar/status/1238931066880167938 (Rappelons que la rectrice de Versailles, une pote à Macron, s’était déjà distinguée en tournant le dos à une femme voilée lors de la visite d’un établissement scolaire).

2 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/1379756

3 : voir 01.net, « Le ministre Blanquer est devenu la risée de twitter » ( <https://www.01net.com/actualites/le-ministre-jean-michel-blanquer-est-devenu-la-risee-des-twittos-a-cause-de-hackers-russes-1885407.html> ).

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