Taylor à l'école

Agir pour l-école LucideDepuis septembre, 102 écoles des quartiers populaires du Nord jettent l'éponge de l'apprentissage de la lecture et confient leurs gamins à l’association Agir pour l’école (AGE), inspirée par des gourous des neurosciences et financée par des grosses entreprises. Au programme : des tableaux entiers de mots imaginaires à lire le plus vite possible, chrono en main ! Naissance du taylorisme éducatif ?

Maltraiter pour mieux aider

AGE déclare disposer, neurosciences à l’appui, de la méthode miracle pour « vaincre l’échec scolaire »1 et communique en langage management sur ses résultats2  : « le score global en compétence de lecture est supérieur de 15,3 % à l’écart-type ». Le moins qu’on puisse dire, pourtant, c’est que ses pratiques d’enseignement ne font pas l’unanimité : « maltraitante »3, « inadaptée à l’école », « sollicitant peu l’expression personnelle » (Rapport de l’Inspection générale, nov 2012) 4

La méthode ? Lire des tableaux de syllabes et des mots imaginaires («  PTA- BO…»), une heure et demie chaque jour, en étant chronométré, répéter les syllabes en chœur lorsqu’on ne parvient pas à les déchiffrer, ne jamais discuter du sens de ce qu’on lit… Répéter sans comprendre, comme le propose AGE, est-ce vraiment là la pointe extrême de l’innovation pédagogique ? Cela s’oppose en tout cas frontalement à l’équation qui nous est devenue naturelle : « lire = comprendre ». Du côté des prof.es, les critiques fusent : les enseignant.es, dépossédé.es de leur « liberté pédagogique », sont renvoyé.es au rang de simples exécutant.es des directives serrées de l’association. Le partenariat avec AGE n’a pas été choisi, mais imposé par l’inspecteur d’académie du Nord. Les enseignant.es n’ont pas leur mot à dire : « Je reçois des protocoles de passation des exercices hyper-détaillés, auxquels je ne suis censée rien modifier, témoigne F., enseignante à Roubaix. On me dit même comment prononcer les mots que je dicte. La progression [de l’apprentissage des sons] est établie à l’avance, indépendamment de l’avancement des enfants. » Tout cela est accommodé à la sauce managériale à grand renfort d’évaluations : « Je dois faire remonter les résultats à la hiérarchie toutes les trois semaines. Si ça avance pas, ils te mettent la pression. » (Rémi, Lille).

Apprendre à lire avec AXA

 

Inutile de dire combien l’apprentissage de la lecture est déterminant pour la scolarité des enfants, et combien tout ce qui y touche est chargé d’enjeux politiques. Surprenant, donc, de découvrir une expérimentation pédagogique aussi controversée. Qu’est-ce donc qu’AGE ?

Les neurosciences, nouvelle discipline susceptible d’octroyer l’onction scientifique à tout ce qu’elle touche5, voire à constituer la seule et unique recette de l’émancipation individuelle6, constituent le soubassement idéologique de l’assocation. Mais surtout, derrière AGE, on retrouve une clique habituée au retour sur investissement : l’ancien PDG d’AXA, C. Bébéar, L. Bigorgne, directeur de l’institut Montaigne, siègent au CA, où l’on trouvait également JM Blanquer, actuel ministre de l’Education, tandis que les « partenaires » de l’asso comptent TOTAL, HSBC, la Société Générale, … L’intention semble d’autant plus louche que les 102 écoles concernées relèvent de l’éducation prioritaire7. Scientisme et philanthropie au secours des quartiers populaires ?

Lire, mode d’emploi

 

S’agirait-il du retour de la vieille querelle des « méthodes de lecture », la « syllabique » (apprendre le son produit par chaque lettre avant de combiner ces sons) s’opposant à la « globale » (apprendre par identification et mémorisation de syllabes) ou à ses avatars modernisés ? Pas vraiment. D’abord, parce que cette supposée querelle a toujours eu beaucoup plus de réalité dans le débat public que dans les pratiques effectives d’apprentissage. Après 68, l’opposition de ces méthodes a été investie d’une dimension idéologique (la méthode syllabique : le sérieux et la souffrance du dur labeur ; la globale : la libre expression et le refus du travail aliénant), mais les prof.es n’emploient plus depuis longtemps ni l’une ni l’autre méthode. Pas étonnant, toutefois, que cette supposée querelle resurgisse à chaque fois qu’on prétend remettre la France au travail.

Agir pour l-école Lucide

Ensuite, cette controverse engage un élément bien contemporain. La référence incontournable aux neurosciences est érigée en argument d’autorité supposé mettre fin à toute discussion. Selon les travaux mis en avant, le préalable à l’apprentissage de la lecture est le développement de la conscience phonologique, la capacité à identifier les phonèmes. Cette identification conditionnerait l’acquisition du principe alphabétique, ie. la connaissance des correspondances entre les sons et les lettres qui les transcrivent. En gros, une fois les sons perçus, il suffirait d’apprendre les lettres. Or, la controverse n’est pas vraiment tranchée. D’autres travaux affirment que c’est la découverte de l’écrit qui permet de développer l’oral. Conséquence : il se pourrait bien qu’AGE demande aux enfants quelque chose dont ils/elles sont encore incapables…

« Mettre au travail »… les enfants des pauvres

 

Que penser, finalement, de la méthode d’AGE ? S’agit-il seulement d’une simple question technique ou l’enjeu est-il politique ? Le point est : le choix d’une méthode pédagogique ne se réduit pas à une question d’efficacité. Ce choix est aussi, voire surtout, déterminé par ce que l’on anticipe comme destin probable pour les élèves. Comme le dit le sociologue Basil Bernstein : « les conceptions éducatives sont des idéologies de classe »8. La question n’est pas tant d’apprendre, que d’apprendre de façon conforme à sa condition. Ici : enfants de milieux populaires = tâches répétitives, dénuées de sens et chronométrées ? AGE, c’est les Temps modernes, Taylor compris : la science au service de la destruction des savoirs populaires. Derrière la façade de la lutte contre l’échec scolaire, c’est bien un combat anti-égalitaire que mène AGE.

La lecture de classes de l’enjeu de la lecture s’impose donc.

Oblomov

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NOTES

1. Site d'agir pour l'école

2. Rapport de « l’Institut des Politiques Publiques », oct 2015 .

3. R. Brissiaud, maître de conf’ en psychologie et rédacteur des anciens programmes.

4. Principalement S. Dehaene, intervenu dans le débat public avec un article au titre subtil, « Enseigner est une science ».

5. On se souvient peut-être de C. Alvarez, qui avait découvert rien moins que les « Lois naturelles de l’enfant ».

6. Anciennement les ZEP. À Lille, 9 écoles sont concernées, 26 à Roubaix.

7. B. Bernstein, Langage et classes sociales.

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