Marche ou crève !

emilio lussu3 novembre 1918, fin de match. Les Autrichiens ne veulent plus jouer avec les Italiens. On ramasse les cadavres des deux camps, innombrables, on les aligne dans des cimetières, là-haut, sur les cimes alpines qui surplombent la plaine du Pô. Enfin le calme après la tempête ? Eh bien, non ! Emilio Lussu [1], amer et sarcastique, dans son témoignage La marche sur Rome et autres lieux (1931), raconte comment, à la faveur du chaos, le fascisme a pris naissance et s’est imposé en Italie.

 

Au sortir de la guerre, donc, les pioupious, qui pourtant entrés dans le jeu après-coup, avaient pris goût à la castagne, regimbent. Il y a de quoi ! Pour la plupart paysans, ces teigneux à présent réclament les terres qu’on leur avait promises, celles des gros propriétaires, restées incultes, histoire de les motiver dans les tranchées. Que dalle ! N’ont plus qu’à mettre le feu à la campagne, essayer de les chouraver avec les gueux restés au pays. Et puis la fine équipe des « arditi », dans le civil des sans foi ni loi, des têtes-brûlées, ceux qu’on appelle au casse-pipe au pire moment, pour les coups durs. De la fin de partie, sont pas contents non plus. Que faire ? Savent que cogner. C’est comme ça qu’ils ont gagné vite fait bien fait galons et honneurs. Les prolos, eux, fallait bien qu’ils restent dans les villes à fabriquer la mitraille, l’ont saumâtre également. Plus de commandes, vie chère. Ils ne ménagent pas leur peine à faire grève. Ils rêvent avec le staff socialo d’imiter le grand frère bolchévique qui vient de refiler une peignée mémorable aux aristos et aux bourges exploiteurs.

Benito et ses gros sabots

Pendant ce temps, dans ce tohu-bohu, y a Musso, un costaud, un socialo mégalo, qui joue perso. Il brosse dans le sens du poil tous ceux que la situation défrise. Pour rameuter, il ne recule devant rien. Dans ses prêches ou son torchon, tout est bon, il idéalise la violence, invoque même, non pas Jaurès et Môquet, comme le nabot sur talonnettes qui patauge, lui, dans le marigot éphène, mais, sans rire, Dante et saint François d’Assise. Il organise la canaille en faisceaux [2] de combat (mars 1919). Il approuve le comparse D’Annunzio, pas en reste pour le galimatias, un vrai poète celui-là, qui est allé, en septembre 1919, occuper Fiume (Rijeka en Croatie), à la tête d’une horde de démobilisés nostalgiques d’exploits guerriers. Il soutient tous ceux employés à casser du prolo en grève ou à protéger les proprios terriens contre les culs-terreux.

Démocratie K.O.

En 1921, à la nouvelle Chambre sur les bords du Tibre, on ne roupille pas, ça craint même. 36 députés fachos y mènent la vie dure aux 500 autres dont 122 socialos. Misiano, communiste et pacifiste, se fait braquer et virer. Hurlements de protestation et puis... basta. Les faisceaux, de mouvement d’action, s’organisent en parti politique. Benito, dans sa loghorrée inimitable, développe son programme antiparlementaire, antidémocratique, antisocialiste, du sang et des larmes quoi, et... pluie de conversions. 28 octobre 1922, la situation est mûre pour « la marche sur Rome », proclame Musso, se prenant pour Jules César. Mais le peuple résiste, en batailles rangées, s’il le faut, contre les milices. Devant la menace d’un coup d’État dont la préparation s’avère improvisée, l’armée gonfle ses muscles, fait mouvement, coffre les chefs fachos. Le gouvernement démissionnaire prie le roi d’instaurer l’état de siège. Victor Emmanuel III refuse pour d’obscures raisons familiales. Et qui appelle-t-il pour former le nouveau gouvernement ? Bingo... le Benito ! L’armée retourne dans ses casernes, Mussolini au Quirinal. Les grands manitous de l’État se couchent. La caillera fait son entrée dans Rome. Y a plus qu’à bidouiller la loi électorale pour vaincre démocratiquement. Même après l’assassinat du socialiste Matteotti (10 juin 1924) où sont mouillés des parlementaires fascistes, des flics et le désormais « duce » soi-même, le sursaut d’indignation d’une opposition divisée et velléitaire ne parvient pas à dégommer le gouvernement.

En Sardaigne, ça saigne

Voilà résumée l’une des plus cuisantes déconfitures de la démocratie. Emilio Lussu, député du parti sarde d’Action, autonomiste, narre concomitamment comment les milices viennent à bout de la résistance de la population insulaire, à force d’intimidations, de « baptêmes » publics à l’huile de ricin, d’assassinats, d’expéditions punitives, sous le regard complice de la police. Lui-même viscéralement antifa, plusieurs fois menacé de mort - peu s’en faut qu’il ne reste sur le carreau après un méchant coup sur le ciboulot - en état de légitime défense, flingue un facho. Déporté, bien qu’acquitté, sur l’île-prison de Lipari, il s’en évade en 1929, se réfugie à Paris, où il co-fonde « Giustizia e Libertà », organisation de la résistance italienne à l’étranger. Au regard de tout ça, la rafle des 53 zombi-es ébaubis au CCL de Lille, son lot de violences gratuites et de sévices minables commis par des flics qui libèrent leurs bas instincts et que leur hiérarchie ne tient pas, à moins que ces manquements ne soient prévus cyniquement dans le scénario, ces sortes de facéties pourraient paraître fleur bleue. Mais faut pas désespérer. Avec quelques mises en jambes de ce genre, Loppsi [3], la généralisation de la vidéosurveillance et du fichage de la population, l’appel à la délation constituent déjà un bon point de départ pour une nouvelle marche. Lois au pas, pas de l’oie ! Une-deux, une-deux...

Notes

[1Emilio Lussu (1890 - 1975), homme politique, auteur de récits autobiographiques.

[2Milices, en italien « fasci », d’où le fascisme tire son nom.

[3Loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure.

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