Irradiés de l’intérieur

Presque aussi invisibles que les radiations, les 22 000 sous-traitants du nucléaire réalisent pourtant 80 % de la maintenance des centrales. Néanmoins, depuis quelques mois, certains tentent de briser l’omerta qui règne sur leur santé et leurs conditions de travail. Mais se confrontent à une machine bien huilée dans laquelle les patrons marchent sur leurs salariés comme les médecins sur leur serment d’Hippocrate. En atteste le témoignage de Philippe Billard qui bossait il y a peu à la centrale de Paluel pour un sous-traitant d’EDF S.A.

 

La Brique : C’est quoi l’état de santé des travailleurs dans le nucléaire ?

Philippe Billard : EDF nous a toujours dit qu’on ne serait jamais malade. Mais ça va être un scandale mondial. Le problème c’est qu’il est quasiment impossible de savoir ce qu’on a vraiment, les doses de radioactivité qu’on prend... Ils effacent les dossiers médicaux au fur et à mesure. Les médecins d’EDF sont complètement soumis à l’employeur. Il n’y a rien à attendre d’eux. En plus, à Paluel par exemple, ils sont trois pour 2000 salarié-es. Et ils n’ont pas les dossiers médicaux des sous-traitants, juste des salariés d’EDF.

Quand t’es salarié d’un sous-traitant justement, c’est encore pire ?

À la médecine du travail, on a un médecin pour 4000 personnes, toutes industries confondues. Alors un jour ils voient un gars de la métallurgie, l’autre jour c’en est un de la pétrochimie. Au final, t’es sûr de ne jamais avoir ton dossier médical complet. De toute façon, ils n’ont aucun pouvoir de prévention en centrale, pas même le droit de rentrer sur le site.

Si EDF sous-traite, c’est pour sous-traiter les risques. Ils ont tiré les leçons de l’amiante. Tout est fait pour qu’on ne puisse jamais se retourner contre eux. Quand t’es salarié de la sous-traitance, tu crèves tout seul. Dernièrement, un gars m’a envoyé un chèque de vingt euros pour notre association. Il écrivait comme un gosse. Tu vois que le mec il ne peut même plus écrire. Ça fout les boules.

Pourtant, la radioactivité, c’est un truc contrôlé normalement, ils ne peuvent pas faire n’importe quoi.

Regarde, tu sors de la centrale. Si la machine ne sonne pas, t’as rien. Normalement. Mais si elle détecte à partir de 900 becquerels et que t’en as 890, tu le ramènes chez toi. Tes gosses ils en bouffent, tu mets ça dans la machine à laver et ça s’accumule au fur et à mesure.

Pourquoi on n’entend pas plus parler des conditions de travail dans le nucléaire ?

Chez moi vers Paluel, la centrale fait travailler toute une région. C’est normal qu’il n’y ait pas un salarié pour critiquer. En plus, quand tu es sous-traitant, tu as un double contrat de subordination : envers ton employeur, et envers EDF. Et pour les médecins, c’est pareil.

Aujourd’hui tu as monté l’association Santé/Sous-traitance pour défendre la santé des travailleurs du nucléaire. C’est plus facile que par les voies syndicales ?

Mon combat c’est de faire reconnaître que nous, les sous-traitants, on supporte 80 % des risques alors que c’est nous qui assurons la sûreté nucléaire. Alors je ne veux plus qu’il y ait des dossiers médicaux qui soient effacés. Ce travail qu’on fait en association, c’est vrai qu’il est plus compliqué dans les syndicats. Quand on leur parle de ça, ils font de l’urticaire. Dans l’amiante c’était exactement pareil. Au départ, c’est un mec de la CGT qui a ouvert sa gueule. Il s’est fait virer. Maintenant il a monté l’ADEVA, l’Association de Défense des Victimes de l’Amiante. Le problème c’est que si on reconnaît nos maladies, le nucléaire va en prendre un sacré coup. Tu crois que les hommes politiques, les maires des villes qui veulent du nucléaire, ils accepteraient que leurs enfants prennent des doses ? Ils ne se sont même pas déplacés pour voir comment on travaille au moment de décider d’un EPR vers Dieppe. Est-il plus difficile de rencontrer un salarié qu’un directeur de centrale ? Ils oublient que les travailleurs sont ceux qui font tourner le pays. Mais le fric apporté par le nucléaire, il est plus important que notre santé.

À Gravelines, ça va être la visite décennale, le grand contrôle technique qui a lieu tous les dix ans. Je suppose que c’est des moments où vous êtes encore plus exposés ?

Une visite décennale, c’est une vraie jungle. Un arrêt de tranche, ça coûte entre 500 000 et un million d’euros par jour. Tu penses qu’il faut que ça aille vite...

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