Pop corn plein les yeux ou cinéma explosif ? (2/3) : les salles indépendantes

Dessin libre de MGLe paysage de la diffusion cinématographique sur la métropole lilloise est en constante mutation depuis une douzaine d’années. Ouverture de multiplexes mais aussi création d’espaces alternatifs (L’Univers, L’Hybride) tandis que les salles de proximité (« art et essai » ou non) s’organisent pour poursuivre leur activité. Enquête en deux volets. Aujourd’hui, zoom sur les salles à vocation commerciale.

"Art impur » mêlant aspects industrialo-commerciaux et intentions artistiques, le cinéma est toujours un phénomène socioculturel majeur. En témoigne le succès populaire de Bienvenue chez les Ch’tis. Il ne s’agit pas ici de renvoyer dos à dos les pratiques culturelles différentes de celles et ceux qui fréquentent les salles obscures, mais de discriminer les modes d’exploitation des films. La manière de programmer comme celle de faire tourner une salle, c’est aussi exprimer une certaine idée du cinéma et de la société.

Multiplexes : la politique du fric

Les multiplexes, ce sont des boutiques de friandises avec des morceaux de ciné dedans. Il faut dire que le pop-corn et le soda sont encore plus lucratifs que les produits d’appels, les blockbusters, qui y sont à l’honneur toute l’année. Le plus grand multiplexe de France, le Kinépolis (vingt-trois salles dans un hangar) se trouve à Lomme depuis 1996. Actuellement on en trouve deux autres sur la métropole : l’UGC (centre de Lille, 10 salles) et le Duplexe (centre de Roubaix, 9 salles). Un 4e devrait ouvrir fin 2009 à Villeneuve d’Ascq (un UGC de 12 écrans), serti dans un ravissant ensemble bureaux, restaurants et « commerces dédiés aux loisirs et à la culture » (1), près de V2. C’est l’exploitation cinématographique dans sa version industrielle (2) qui accompagne ou accélère l’urbanisme froid et impersonnel des zones commerciales. Les multiplexes s’y implantent comme naturellement avec leurs immenses parkings sécurisés pour les bagnoles en guise d’espace public extérieur, et les vigiles et caméras en lieu et place de médiateurs du cinéma à l’intérieur.

Un faux petit face aux mastodontes

Face aux grands groupes, on trouve sur la métropole un indépendant commercial, c’est Michel Vermoesen, exploitant de deux salles dans le centre de Lille (Métropole et Majestic) et à Roubaix (Le Duplexe). Sa “ Holding Lumières ” comprend par ailleurs le récent cinéma Palace de Cambrai (5 écrans) et il a rouvert un complexe dans le centre de Mulhouse (8 écrans). Egalement président de la Chambre syndicale des exploitants du Nord-Pas-de-Calais (3) depuis fin 2003, Vermoesen est un vrai poids lourd local à la tête d’un groupe qui se développe : il est pressenti comme opérateur du futur complexe de Tourcoing (4).
Autre preuve de son influence, c’est son projet du cinéma Le Duplexe qui a en partie freiné la création d’un multiplexe à Villeneuve d’Ascq, pourtant de longue date envisagé. Travaillant de concert avec les élus de Roubaix, Vermoesen a su peser dans les instances ad hoc pour que le nouveau multiplexe de Villeneuve ne s’implante qu’une fois l’établissement roubaisien lancé. Techniquement parlant, le Duplexe de Roubaix s’apparente d’ailleurs à un multiplexe avec ses neuf salles dans le nouvel espace commercial Grand-Rue et ses vigiles payés par la municipalité.

Dessin libre de MG

Privilégier l’approche économique dans l’exploitation cinématographique consiste aussi, pour Vermoesen, à passer des accords commerciaux avec un multiplexe au détriment des petites salles locales. Il a ainsi accepté l’offre du Cinéville d’Hénin-Beaumont (12 écrans) d’intégrer ses propres salles à leur système de réduction, le Pass’ CinéNord. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse du tiroir caisse.
Au départ, véritable cinéphile (co-fondateur du Méliès), Vermoesen tient plus aujourd’hui du businessman, parfois accompagné dans ses aventures par Daniel Najberg, cinéphile-collectionneur aux affaires florissantes (dans le négoce textile notamment).

L’art et essai comme niche commerciale

« S’il y a eu un âge d’or du cinéma à Lille, c’était quand le Majestic appartenait à Bac Films », confie Didier, un passionné de cinéma. Pour rappel, le Majestic n’est tombé dans l’escarcelle de Vermoesen qu’en février 2002. Il appartenait avant au distributeur Bac Films qui s’en est séparé pour raisons financières. Au-delà des affaires de fric, la concurrence entre le Métropole et le Majestic avait fonction d’émulation dans l’animation des salles et le choix de films était plus grand. Le rachat du Majestic a induit une situation monopolistique dans l’offre art et essai à Lille. Le problème ? Le manque d’audace ! La programmation des Métropole et Majestic est certes intéressante mais ne respire pas l’aventure. Ainsi, certains films sont présentés de façon plus ou moins confidentielle avec une exposition limitée : peu de séances ou horaires foireux. Récemment, Mad détective de Johnnie To était uniquement programmé sur deux séances, dont une à 11h. Pire, nombre de films ne parviennent jamais jusqu’à Lille, comme Les LIP, l’imagination au pouvoir (mars 2007). Paysages manufacturés (novembre 2007) aussi salué par la critique n’a jamais été à l’affiche. Actuellement, le film algérien La maison jaune sorti le 5 mars dernier n’est pas annoncé. Ce qui est favorisé dans les salles de Vermoesen, c’est l’art et essai porteur. Si un film ne rencontre pas son public rapidement, il disparaît des écrans aussi sec. En tant que spectateur ou spectatrice, on ne peut qu’être frustré par cette programmation limitée. Avec un total de dix salles, il y aurait pourtant moyen d’éviter les impasses !

Au final, le contrat art et essai est certes rempli mais à moindre frais et en profitant des largeurs du système (cf encart ci-dessus). Si les Métropole et Majestic défendent « les films qui ont du cœur et une âme » 5, il faut surtout qu’ils présentent un véritable potentiel commercial. L’UGC voisin, qui ne cherche pas le vernis culturel, programme d’ailleurs certaines semaines jusqu’à 40 % de films identiques (et en VO). C’est dire si l’offre des salles art et essai du centre de Lille est consensuelle.

Action culturelle en berne

En ce qui concerne les animations, elles se résument désormais souvent à des avant-premières promotionnelles et non plus à de véritables rencontres avec des cinéastes choisis pour leur démarche, comme cela se faisait il y a quelques années encore.
Restent néanmoins les rétrospectives d’auteurs, les programmations du répertoire et le travail en direction du jeune public. Seulement, là encore, ce sont d’autres qui s’en chargent, à savoir l’association Plan-séquence dont le travail de promotion et d’histoire d’un cinéma diversifié est remarquable. On s’étonnera tout de même que ce soit une asso subventionnée qui s’occupe gracieusement d’une partie de la programmation d’une salle commerciale. La location des films est à la charge du Majestic mais le travail “ intellectuel ” de sélection et l’animation auprès des enfants est nette de frais !

Cultivant le flou artistique, la logique de groupe semble donc être devenue la norme dans les salles de Vermoesen, à l’instar de ce qui se fait dans les multiplexes. Au nom sans doute de la survie du bazar, tout ce qui ne trouve pas une rentabilité immédiate est abandonné. La salle de cinéma n’est qu’accessoirement considérée comme un lieu de vie sociale et d’échanges. Pourtant, c’est bien là un enjeu majeur de la diffusion cinématographique, surtout si l’on souhaite que se construise un rapport à l’image, de cinéma ou autre, moins spectaculaire-marchand.

Grelot
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(1) Traduction : Darty, Go Sport, Cultura, Milonga, La Grande Récrée… < www.heronparc.fr>
(2) Au niveau régional, les multiplexes font 80 % des entrées pour 60 % des écrans. Source : Etude Hexacom sur l’exploitation cinématographique régionale, réalisée pour la DRAC et la Chambre syndicale des exploitants (oct. 2007).
(3) La chambre syndicale regroupe les 66 établissements régionaux (tous statuts confondus) pour 209 écrans. Avec 24 écrans, Vermoesen est le plus important exploitant régional. Au sein de la chambre syndicale, il dispose donc d’un poids notable dans la mesure où un écran égale une voix, lors des votes.
(4) Cinq salles, « Les Ecrans », autorisées par la Commission départementale d’équipement cinématographique, qui seront intégrées dans la Zone d’Aménagement Concertée Hypercentre.
(5) Voir l’édito de l’insignifiant Cinémapassion de mars 2008. La production de ce publijournal des deux salles art et essai est externalisée à Montpellier . Les personnels de Lille n’y participent quasiment pas. Quant à la couv’, elle est vendue à un distributeur , d’après un salarié du groupe. Preuve d’une grande indépendance de ton…

NB : Enquête à suivre autour des salles à vocation culturelle dans le numéro de septembre 2008.

Classement « art et essai », un trompe-l’œil ?

Pour une salle, trois facteurs déterminent l’obtention annuel du classement art et essai : la diffusion d’un nombre minimum de films art et essai, la politique d’animation et un quota de séances à l’année. Le tout est pondéré en fonction de divers critères dont l’environnement socio-démographique du site d’implantation de la salle et du nombre d’écrans. Aujourd’hui, les films recommandés art et essai représentent plus de la moitié des sorties (56% en 2006). En conséquence, un établissement cinématographique peut facilement obtenir le label : il suffit de choisir les films porteurs (Almodovar, Loach, Ozon…) parmi ceux qui ont été recommandés pour bénéficier des subventions qui accompagnent le classement.

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