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politicaille | Municipales 2026 : Lille va-t-elle devenir 
un cimetière d'éléphants socialistes ?

Publié dans Anatomie d'une Lutte (automne 2025) | Par Louis, Illustration par Loïc Six
Mis en ligne le 25 septembre 2026
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À un an des élections municipales, La Brique a décidé d’observer qui se positionne dans la prise du beffroi lillois. Cette échéance pourrait tourner une page, celle du Parti Socialiste, aux manettes de la ville depuis 1955. 

Martine Aubry a laissé les clés de la mairie après 24 ans de pouvoir à un inconnu du grand public : Arnaud Deslandes, son premier adjoint. Pour y voir plus clair, on rencontre Rémi Lefebvre, Professeur des Universités à l'Université de Lille et l'Institut d'études politiques de Lille. Spécialiste des partis politiques, du pouvoir local et des mobilisations électorales, il est un observateur privilégié de la vie municipale lilloise. Il a aussi été militant puis dirigeant local du Parti Socialiste avant de le quitter en 2018. Il n’est plus militant. Il mène notamment des recherches sur la France Insoumise et la République en Marche/Renaissance. Interview.

La Brique : Comment tourner la page de 24 ans d’Aubry ?

Rémi Lefebvre : Elle a marqué de son empreinte la ville mais la question est plutôt de savoir si les habitudes d’Aubry durant 24 ans vont continuer. Si c’est un autre, les compteurs seront remis à zéro. Lorsque le maire arrive, il change tout, surtout quand la mairie change d’étiquette politique. 

Aujourd’hui, beaucoup de fonctionnaires à la mairie ont envie de tourner la page de la méthode autoritaire d’Aubry, il y a un ras-le-bol administratif. Il y a un gros turn-over au niveau de l’équipe administrative ces derniers années. Beaucoup sont bien contents qu’elle s’en aille et vont vivre cette succession comme un soulagement. En revanche, le changement sera moins important si Arnaud Deslandes est élu. Lui qui est dans la machine depuis longtemps [Il était le directeur de cabinet de Martine Aubry jusqu'en 2020]. Si c’est Baly qui passe, comme tous les maires écolos il va y avoir une phase de transition extrêmement compliquée. Il va falloir qu’il place son équipe. Mais il pourra s’appuyer sur l’expérience des maires écolos à Lyon, Bordeaux…

Ce qui caractérise Martine Aubry dans la gestion de la ville c’est qu’elle était très interventionniste, elle s’occupait du moindre détail. On lui reprochait de ne pas déléguer et de mettre son grain de sel partout. Elle a donc habitué les services à une très forte emprise politique. Elle était très minutieuse, jusqu’à la maniaquerie.

LB : Pourquoi laisser la place à Arnaud Deslandes, inconnu lillois ?  

RL : Il y a eu une lutte entre Arnaud Deslandes et Audrey Linkenheld et c’est Deslandes qui a gagné. Deslandes voulait absolument la mairie, et il a menacé Aubry que les élus du groupe ne votent pas pour Linkenheld si c’était elle qui était choisie. Deslandes avait plus le soutien des élu·es que Linkenheld, moins populaire. 

LB : L’arrivée de Deslandes, un an avant les élections, n’est-ce pas la traduction d’une certaine déconnexion des politiques ? 

RL : C’est contestable démocratiquement parce que les Lillois ne l’ont pas élu. Par ailleurs Arnaud Deslandes c’est un pur produit et professionnel de la politique, comme toute une génération de nouveaux maires. Sciences Po Lille, stage au cabinet d’Aubry, directeur de cabinet, premier adjoint et désormais maire. Il n’a jamais travaillé en dehors de la politique. C’est un bébé Aubry, il n’a jamais été élu sur son nom et n’a jamais eu de mandat. C’est un technicien professionnel de la politique lilloise. Le mettre au poste de maire un an avant les élections c’est une manière de domestiquer le suffrage universel alors que Martine Aubry s’était engagée en 2020 à aller au bout de son mandat. Elle assume totalement le calcul politique de le mettre au poste un an avant afin de le faire connaître et d’assurer la transition. Transition qui a été parachevée en septembre avec l’abandon de Roger Vicot suite à une primaire par les sondages. 

LB : La municipalité lilloise est-elle vraiment de gauche alors que ses élu·es vont du Modem au PCF ? 

RL : Ça a toujours été comme ça, Mauroy a toujours fait l’ouverture. Il y a une tradition d’alliance avec la démocratie chrétienne à Lille depuis 1954, lorsque le maire, Augustin Laurent s’était allié avec le MRP (démocrate-chrétien). Il y a à Lille une tradition de troisième force et d’alliance à la fois avec le Parti Communiste et le centre. La ville est de gauche mais il y a un sens de l’alliance très large autour d’une culture du consensus. Rassembler large permet de constituer un bastion en élargissant les bases électorales. 

Aujourd’hui le Modem ne soutient pas officiellement Aubry. Cette dernière ne met pas non plus en avant le PS, mais c’est une tendance qu’on observe au niveau national qui est d’essayer de rassembler large sans mettre en avant les partis, qui sont devenus radioactifs au niveau local. 

En 2020 elle a aussi gagné grâce aux voix de la droite, par sa stature nationale, car elle séduisait une partie de cet électorat, elle a aussi essayé de donner des gages à la droite entre les deux tours. 

LB : Depuis les derniers mois la ville, notamment le centre, est en plein greenwashing. Les rues sont végétalisées, les pistes cyclables fleurissent partout, est-ce que c’est l’occasion pour les socialistes de couper l’herbe sous le pied des écolos ? 

RL : La stratégie est l’écologisation de la ville. L’enjeu est de séduire les électeur·ices écolos. Elle a fait l’alliance avec Castelain à la MEL pour avoir Linkenheld au poste de vice-présidente à l’écologie afin de mettre le paquet sur l’écologie et sur les investissement de la MEL qui ont été bien fléchés sur la ville de Lille. Ça a été une entreprise systématique pour aller chercher les électeur·ices écolos. La ville a changé en termes de réduction de la place de la voiture et pour faciliter la pratique du vélo. Avec un risque : donner moins de gages à l’électorat populaire qui risque d’être séduit par LFI. 

Aujourd’hui la bourgeoisie a intérêt à être écolo pour son cadre de vie. C’est aussi pour ça que des villes comme Bordeaux ou Strasbourg ont été remportées par les écologistes en 2020. Un électorat de centre-droit, assez libéral sur le plan économique qui va voter localement écolo pour leur côté écocentré (moins de bruit, moins de pollution…). L’un des enjeux pour le PS à Lille, c’est de savoir si les catégories populaires vont voter car elles se sont très massivement abstenues en 2020 alors qu’elles votaient traditionnellement en faveur du PS dans des quartiers comme Fives, Lille Sud ou Faubourg de Béthune.

LB : La poussée verte observée en 2020 dans de nombreuses villes (dont Lille) continuera-t-elle en 2026 ? 

RL : C’est compliqué parce que les écolos ont fait un très bon score en 2020 suite aux élections européennes. Les Verts avaient capitalisé sur leur score des européennes. Ce qui est aussi important à noter c’est que la préoccupation écologique est en net recul actuellement. On le voit sur les enquêtes. Il y a un bascklash anti-écolo à droite mais aussi moins de préoccupations environnementales dans l’électorat de gauche. On verra l’effet que cela aura aux municipales dans les grandes villes détenues par la gauche.  

Sauf qu’à Lille l’alliance de la gauche c’est un peu « je t’aime moi non plus ». Pour les dernières municipales, Martine Aubry a voulu passer en force en nouant aucune alliance avec les écologistes qui avaient pourtant fait 24 % au premier tour et étaient arrivés second. Alliance qui, depuis 1989, se faisait pourtant. Cette fois-ci, elle ne voulait pas s’embarrasser des écologistes qui auraient négocié trop d’élu·es. Pour son dernier mandat, elle voulait avoir les coudés franches pour pouvoir passer la main en cours de mandat. Ce qu’elle a fait. 

LB : Le PS cherche-t-il à remplacer son électorat populaire par les bobos ?

RL : Les milieux populaires votent de moins en moins, sauf aux présidentielles. Il y a donc une surenchère pour obtenir le vote des classes moyennes supérieures diplômées qui deviennent à gauche la cible électorale. Le risque pour le PS c’est de trop négliger les milieux populaires et de perdre les bobos qui pourraient faire le choix des écolos car ils préféreraient l’original à la copie. 

LB : La MEL et Lille ont des intérêts qui peuvent différer, l’exemple du métro en est l’exemple type, quel changement pourrait apporter notre prochain·e maire ? 

RL : Les élections municipales ne sont pas démocratiques de ce point de vue. Les citoyen·nes n’ont pas leur mot à dire sur les transports en commun de la MEL car iels ne se prononcent jamais sur le programme de la MEL. C’est un scandale démocratique. En 2020, seuls les écolos et LFI avaient un programme pour la MEL, ils s’engageaient sur des propositions touchant à la MEL. Il y a une forme de malhonnêteté intellectuelle pour un candidat à l’élection municipale de Lille qui n’aurait pas de programme pour la MEL, car on ne pourrait pas savoir quelles sont ses positions pour la métropole. Il y a une forme de collusion de tous les élu·es à la MEL. Il n’y a pas de politiques de transports publics ambitieuses car il n’y a pas non plus d’intérêt général à la métropole. C’est une addition d’intérêts particuliers de maires qui bloquent toutes politiques ambitieuses. On va donc continuer à prendre du retard. 

LB : LFI à Lille ? 

RL : La dynamique militante à Lille a baissé, il y avait un énorme engouement avec Quatennens avec des jeunes qui étaient fascinés par sa personnalité, ce qui a baissé avec Lecocq moins connu et charismatique. L’affaire Quatennens [ancien député LFI lillois, condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violences conjugales, NDLR] a affaibli l’attractivité de LFI chez les jeunes. Mais LFI reste très attractive et a fait un très fort score aux élections européennes. Ils vont chercher à mobiliser dans les quartiers. 

LB : Et à Roubaix ? 

RL : Guiraud a de vraies chances, il a une vraie stature à gauche et il faut peu d’électeur·ices pour gagner. Mais il faut les mobiliser. Le maire sortant, Guillaume Delbar, est discrédité par des affaires de corruption. David Guiraud peut avoir le leadership de la gauche et a une vraie carte à jouer. Il a toujours été très antiraciste, très pro-palestinien, ce qui correspond à la sociologie de la ville. 


En guise de conclusion, La Brique vous narre une petite anecdote au sujet d’Arnaud Deslandes, croisé rue des Postes. Un membre de notre collectif alpague le nouvel édile « On est content de vous voir ! [presque une tape dans dos] Que pensez-vous de débaptiser la Rue Faidherbe (parallèle à la rue Pierre Mauroy) pour la nommer rue Martine Aubry ? ». À ces mots, Deslandes ne se sent pas à son aise, il part plutôt sur une hésitation, cherche en vain une bonne raison entre deux balbutiements, puis, dans un éclair de franchise irréfléchie, eurêka ! trouvant la parade pour répondre par la négative : « Mais, on ne peut pas faire ça, elle n’est pas encore morte ! »

Issu du numéro 73 | «Anatomie d'une Lutte»

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