répressions | De Lille à Gaza, LA solidarité muselée
Dans un contexte où fascisation et islamophobie banalisent le consentement au génocide du peuple palestinien les actions de solidarité se sont succédé. À l’image du poème de Mahmoud Darwich : « Nous [Palestinien·nes] souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir », la solidarité ne s’est pas tue et au contraire a grondé de plus en plus fort. Retour sur ces actions et les oppositions qu’elles ont rencontrées.
Septembre 2025, le drapeau de la Palestine flotte devant l'hôtel de ville de Lille ! Est-ce pour montrer le soutien indéfectible de la mairie au peuple palestinien et son opposition sans faille au génocide en cours depuis octobre 2023 ? Mais non ! C’est pour accueillir Hucham Shakhshir, maire de Naplouse jumelée avec Lille depuis 27 ans. S’il y avait un concours de l’hypocrisie, Lille se battrait pour la première place avec Macron, président qui a interdit les manifestations pro-palestiniennes au lendemain du 7 octobre 2023.
La mairie a bon dos, durant tout l’été, des fresques représentants le drapeau palestinien et l’équipage du Madleen ont été effacées par les agents communaux aux quatre coins de Lille. Particulièrement, sur les murs du bar La Moulinette dont les fresques ont été effacées à quatre reprises, malgré le soutien de la propriétaire. Cerise sur le gâteau : dans une indistinction toute relative, le drapeau israélien, lui aussi, a flotté bien longtemps devant l'hôtel de ville lillois.
Nous n’oublions pas non plus le contexte difficile pour les militant·es anti-génocide du Nord. La préfecture a en parallèle interdit des rassemblements dès octobre 2023 à Lille et Douai. La conférence de Rima Hassan a été annulée sous prétexte d’être un risque de trouble à l’ordre public, et sa venue en avril 2024 empêchée par la Préfecture et le Président de l’Université de Lille. N’oublions pas, qu’il a fallu une vingtaine de mois pour que Martine Aubry, suivi ensuite par Arnaud Deslandes, prennent publiquement position en faveur du peuple palestinien. “Ne restons pas les bras croisés”. À ce niveau là, c'est soit à la vitesse du paresseux soit nous venons d’assister au plus long malaise vagal de l’histoire ?
Bloquer les gens, circuler le gaz lucratif
À 5000 km de la paralysie transitoire de Martine Aubry, des lillois non résignés se sont rendus le 13 juin à la marche globale pour Gaza organisée en Égypte. Cette marche pacifiste entre Al-Arish et Rafah ayant pour objectif d’ouvrir un cordon humanitaire a été paralysée par les autorités égyptiennes.
« Je n’ai pas pu marcher (...) au moment de sortir de l’aéroport les militaires ont vu que mon camarade avait un sac de couchage et nous avons été enfermés avec d’autres participants » déclare Farah, qui a été renvoyée le lendemain de son arrivée au Caire. Les militaires ont interrogé, fouillé et renvoyé plus de 200 français à peine arrivés, puis ont mené une chasse aux pro-palestiniens dans les rues de la ville. Le gouvernement égyptien était sur ses gardes, Farah ajoute: « Un communiqué de La Défense israélienne, avait un jour ou deux plus tôt annoncé l’arrivée de djihadistes [sic] qui projetaient de passer la frontière israélo-égyptienne », ce qui n’a pas détendu l’atmosphère.
Pour les marcheurs qui ont réussi à passer la case aéroport, le jeu s’est assez vite terminé, « au matin de la marche nous attendions le feu vert du gouvernement égyptien, en vain. Nous nous sommes dirigés vers Al Arish, mais des checkpoints filtraient les non-égyptiens et leurs passeports étaient confisqués. » raconte Sacha. « Un groupe de 300 marcheurs s’est retrouvé bloqué sur la route à Ismailliya, un sit-in a été improvisé, et au crépuscule, des personnes infiltrées dans la marche ont sorti fouets, matraques et s’en sont pris aux marcheurs. » Les jours suivants, des arrestations arbitraires ont eu lieu aux hôtels où séjournaient des “touristes djihadistes”.
« À l'hôtel, nous n’osions pas parler de la marche ni de la Palestine pour ne pas être repérées » puis « notre hôte de Airbnb nous posait de plus en plus de questions sur le but de notre voyage et a fini par nous dire qu’il savait pourquoi nous étions là et qu’il était de notre côté. » Sacha a eu la chance de ne pas être dénoncée : « Selon les dires de mon hôte, les médias poussaient à la délation, car si les marcheurs passaient la frontière, il y aurait un risque de guerre avec Tel Aviv. » Rien que ça !
Un bon nombre d'hôteliers ont obéi et ont passé un coup de fil aux autorités, si bien que descentes après descentes dans les hôtels, une partie des marcheurs a été arrêtée et expulsée. « Nous communiquions sur Telegram, qui était trollé, [...], nous avions donc créé de petits groupes pour agir tant que nous n’étions pas arrêtés. »
Si l’Égypte se montre aussi répressive, c’est qu’elle soutient aussi Israël par intérêt économique, car elle importe 40 à 60% de son gaz de l'État hébreu. Hasard du calendrier, le jour de la marche, Tel Aviv a bombardé Téhéran, et ses importations de gaz vers l’Égypte ont chuté d’un tiers ce qui a mis à l’arrêt plusieurs industries égyptiennes[1] . Coup de bol tiens, l’Égypte a cédé à la demande israélienne de bloquer la marche et deux mois plus tard, Le Caire a signé un méga-contrat gazier de 35 milliards de dollars (projet Léviathan) avec l'État génocidaire.
Galères en eaux troubles
En juin, toutes les solidarités convergent vers Gaza : à pied, avec la Global March to Gaza en Égypte mais aussi des marches israéliennes venues de Jérusalem. En voiture, avec la caravane Sumud partie de Tunisie. En bateau, les flottilles du Madleen (avec Rima Hassan et Greta Thunberg à bord) puis du Handala.
Emma Fourreau, euro-députée LFI, ayant participé aux deux tentatives navales de flottille, nous livrait ses objectifs à la veille du départ sur la Global Sumud Flotilla de septembre : « Notre objectif est de briser le blocus illégal de Gaza qui n’a pas commencé au lendemain du 7 octobre mais en 2007.(...) on espère qu’avec la taille de la flottille on pourra désarçonner Israël et permettre à certains bateaux d’aller à Gaza. » Quelques jours plus tard, comme la première fois, son navire est abordé illégalement dans les eaux internationales, elle est kidnappée puis enfermée dans les geôles israéliennes.
Pas de ports pour les assassins
Pas besoin d’être sur place pour agir, les dockers CGT de Fos-sur-Mer nous l’ont démontré en bloquant le 4 juin une cargaison de 19 palettes d’armes en partance pour Israël. Selon le média Disclose, le Contship Era devait transporter 14 tonnes d’armes (entre autres des maillons métalliques reliant les balles de fusils mitrailleurs pour les tirs en rafale).
Cette cargaison destinée à IMI, fournisseur de Tsahal, risque de servir contre des civils dans la bande de Gaza. Le gouvernement français joue l’ignorance et déclare que ces armes serviront pour la défense de l’état hébreu ou seront revendues. Le hic, c’est que les armes vendues ne sont pas utilisables pour le dôme de fer. Des actions similaires ont été menées par les employés de l’aéroport Charles de Gaulle, la direction a joué des coudes et bâillonné le mouvement . Emma Fourreau soutient l’initiative syndicale : « Je pense que les dockers de Fos-sur-Mer ont montré l’exemple, quand les états font défaut ce sont les peuples qui prennent la relève. (...) C’est important de pouvoir se mobiliser à la fois avec des rassemblements, avec le boycott et aussi en engageant son corps pour bloquer physiquement la livraison. » On préférerait voir des bateaux d’aide humanitaire.
Boycotter : un minimum citoyen
Tout le monde ne peut pas faire partie d’une flottille, mais nous avons d’autres moyens : boycott des entreprises qui aident Israël de près ou de loin. Le mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) a été lancé en 2005 par des Palestinien·nes. Le but ? Pointer du doigt les produits israéliens, mais aussi les évènements sportifs, culturels, et les partenariats universitaires. Leur travail, comme celui de la coalition d’ONG Don’t Buy Under Occupation, recense des centaines d’entreprises à boycotter. Elles possèdent des usines en zone occupée (Coca-Cola), investissent dans la cybersécurité de L’État (Starbucks), ou envoient des rations à l’armée (Carrefour).
Et oui, ça marche ! Plusieurs marques ont déjà abdiqué face aux rébellions. Puma, par exemple, a mis fin à son partenariat avec la Fédération israélienne de football sous la pression. Carrefour s’est retiré de certains pays arabes, et a la vie dure en Espagne, tandis que l’entreprise Caterpillar, dont les bulldozers sont utilisés pour détruire les bâtiments palestiniens, a perdu l’énorme soutien financier de la Banque centrale norvégienne.
Briser le Dôme de fer médiatique
Depuis l’attaque du 7 octobre 2023, les médias dominants rivalisent d’imagination pour occulter les crimes israéliens. De la Nakba au génocide, en passant par la colonisation de la Cisjordanie, les Palestinien·nes sont effacé·es et traité·es en coupables. Nous n’oublierons pas les horreurs entendues de CNews au service public ces deux dernières années, alors que 270 journalistes palestinien·nes ont été assassiné·es dans la bande de Gaza[2] .
Acrimed détaille les maux des médias dominants[3] . Tous ont isolé le 7 octobre de son contexte historique et ont politisé les affrontements en désignant la guerre “Israël-Hamas”. Rajoutez un peu d’éléments de langage israéliens, en évoquant les “frappes[4] ” contre les “terroristes” et le “transfert” des Palestinien·nes. Discréditez enfin la résistance, en traitant les flottilles[5] de “croisière”...vous aurez tous les ingrédients pour vous rendre complices d’un génocide[6] .
N’oublions pas que les principaux médias en France appartiennent à des milliardaires qui portent leurs idées bien à droite, et ils n’ont pas fait l’économie d’être les porte-paroles de l’extrême droite israélienne et française. Lorsqu’on demande à Emma Fourreau ce qu’elle pense du traitement médiatique du génocide, elle nous répond : « C’est une honte pour la profession journalistique de ne pas parler suffisamment de ce qui se passe à Gaza, de ne pas être solidaire des journalistes tués (...). Lorsqu’on parle d’un blocus, c’est à la fois un blocus physique et médiatique pour isoler psychologiquement et moralement la population palestinienne à Gaza. » Par exemple, lors de la démolition de Gaza-ville du 5 au 14 septembre les journaux du 13h et du 20h cumulent cinq minutes sur les dix jours pour France 2 et huit minutes pour TF1 selon une étude d’Acrimed[7] . Doit-on faire un lien avec le fait que la directrice des rédactions de France télévision Nathalie Saint-Cricq est active au CRIF dans ce manque d’impartialité ? De son côté Patrick Drahi par le biais de I24news, légitimise la banalisation d’apologies de crimes contre l’humanité, dernièrement avec Meyer Habib en parlant des Gazaouis: « Ils doivent payer ! Ce prix, c’est la terre ! » Ou encore « qu’un juif ne peut pas être colon en Judée ». Cette chaîne[8] encourage aussi la venue en France du ministre israélien Bezalel Smotrich pour qui affamer les Gazaouis est « justifié et moral ».
Choisir ses armes
Les initiatives pour agir contre le génocide sont nombreuses. Elles sont le paradoxe d’un pays démocratique qui participe à un génocide. Quand le peuple doit pallier aux erreurs de son gouvernement, il doit être uni, et continuer à braver les interdits dans l’espoir. Comme le disait Gil Scott-Heron « Revolution will not be televised (..) It will be live. » la révolution ne sera pas documentée à la télévision, elle n’est pas à regarder sur un écran mais à vivre.
C’est fabriqué près de chez vous !
Disclose a révélé que moins d’une semaine après la signature du cessez-le-feu, l’entreprise Sermat livre du matériel finalisant la construction des drones Hermes 900 massivement utilisés sur les civils gazaouis.
De leur côté, nos voisins belges ont exporté pour 22,7 millions d’euros de matériel militaire vers Israël, plus d’infos et les actions possibles sur stop-arming-israel.
Macron, sauveur blanc et fossoyeur de la Palestine
Ne baissons pas les bras, gardons espoir mais gardons surtout les yeux ouverts. Macron n’est pas seulement un hypocrite, c’est aussi un white savior professionnel. À la rentrée, il a fait son grand numéro à l’ONU : “la France reconnaît l’État palestinien”. Il ne manquait plus que les violons et un drapeau bleu-blanc-rouge en fond d’écran. Sauf qu’un siècle de retard et trois conditions impérialistes plus tard, ce qu’il reconnaît n’a rien d’un État palestinien : un État démilitarisé, non souverain, sans organe de résistance, autrement dit… sans défense. Poudre de perlimpinpin, ou comment blanchir la conscience occidentale pendant qu’un génocide bien documenté est en cours, mais soigneusement renommé en “conflit”.
Qu’est-ce qu’un État, déjà? C’est une population exerçant son pouvoir politique sur un territoire défini. Et là, tout coince. Le territoire ? Macron n’en parle pas. Pas de frontières, pas de reconnaissance des terres volées, pas un mot sur les colonies. La population ? Elle se réduit comme peau de chagrin : Gaza est rayée de la carte, la diaspora ignorée, et le droit au retour effacé. Le pouvoir politique ? Condamné d’avance, puisqu’il ne pourrait en aucun cas relever du Hamas, injonction impérialiste s’il en est, qui revient à dire : “vous aurez un État, mais seulement si on choisit votre gouvernement”. L’Occident veut une Palestine sous tutelle, docile, démilitarisée.
Un État privé de son armée, de son droit à la défense, de sa souveraineté territoriale et politique, ce n’est pas un État : c’est une enclave coloniale sous contrôle. Depuis des siècles, le cadre étatique repose sur la puissance publique : le monopole du recours à la force, la capacité à édicter et faire respecter ses lois, à être reconnu indépendant des autres États. Rien de tout cela n’est accordé à la Palestine. Et pendant qu’on joue aux diplomates éclairés, aucune sanction n’est prévue contre ceux qui commettent le génocide, détruisent les hôpitaux, affament les civils.
Alors, reconnaître quoi ? Un État sans armée, sans frontières, sans peuple libre ?
À qui profite un État “démilitarisé” si ce n’est à l’occupant et à ses alliés? La “reconnaissance” française n’est finalement qu’un cache-misère diplomatique, un coup de com’ pour sauver la face de le pays "des droits de l’Homme” trop silencieux quand il fallait parler, trop bruyant quand il s’agit de s’absoudre.
Références
-
[1]
La baisse des importations de gaz naturel israélien vers l'Égypte perturbe les productions industrielles, L'Orient Le Jour/Reuters, 16 juin 2025
↩[2]Here are the names of the journalists Israel killed in Gaza, Al Jazeera, 11 aout 2025
↩[3]Israël-Palestine, le 7 octobre et après : un cadrage médiatique verrouillé, Julien Deroni, Acrimed, 12 février 2024
↩[4]Guerres israéliennes : plutôt "frappe" ou "bombardement" ? Loris Guémart, Arrêt sur images, 4 février 2025
↩[5]Flotille pour Gaza : une semaine de maltraitance médiatique, Arrêt sur images, 13 juin 2025
↩[6]Dossier : 7-Octobre, horreur et propagande(s), Arrêt sur images, depuis ocotobre 2023
↩[7]Palestine : un mois ordinaire dans les médias français, Pauline Perrenot, Acrimed, 13 octobre 2025
↩[8]Apologie de génocide quotidienne à la télévision française – La chaîne de propagande israélienne i24News doit fermer, L'insoumission, 7 novembre 2024
↩Issu du numéro 73 | «Anatomie d'une Lutte»
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