féminismes & LGBTQI+ | Éducation Nationale : cis, hétéro, patriarcale !
« La journée de lundi, je vous l’assure, sera bien plus difficile pour moi chez moi que pour vous dans vos écoles. » Le 28 août 2025, ce sont les mots de Caroline Grandjean, directrice d'école primaire, sur un groupe Facebook. Le 1er septembre, elle se suicide. Victime de harcèlement lesbophobe depuis des années dans le cadre de ses fonctions et sans soutien de la part du rectorat, elle est loin d’être la seule personne LGBTQIA+ maltraitée et ignorée par l’Éducation Nationale : les exemples qui trahissent la queerphobie de l’institution se multiplient. Si la liste est déjà trop longue, les témoignages ne sont que la partie émergée de l’iceberg parmi les élèves et le personnel qui n’osent certainement pas encore s’exprimer.
Queerphobie scolaire : entre oppressions et inaction, l'Education Nationale tue. Sur le site gouvernemental, on peut lire que l’école « assure un cadre protecteur […] en luttant contre les discriminations, en premier lieu celles dont sont victimes les personnes lesbiennes, gays, bi et transgenre. » On peut se permettre d'en douter. La sociologue Gabrielle Richard, autrice du livre Hétéro, l’Ecole ? affirme que l’école leur est au contraire hostile. Caroline, Fouad, Lucas, Dinah… ce sont les noms (ceux que nous connaissons) des personnes LGBTQIA+ suicidées par l’école[1] depuis 2020. Selon une enquête Ifop datant de 2018, au sujet de ces violences, « l’univers scolaire (…) devance d’autres espaces comme la rue ou le lieu de travail ». Face à cela, la réponse de l’institution est toujours la même : attendre des drames pour réagir, froidement, et mal.
Localement, un évènement a marqué au fer rouge le lycée Fénelon de Lille en 2020, lorsque Fouad, une élève trans de 17 ans, s’est suicidée 2 semaines après avoir été renvoyée du lycée pour le motif suivant : elle portait une jupe. A nouveau, le site de l'Education Nationale déclare : « Les conseillers principaux d’éducation (CPE), infirmiers, assistants sociaux et l’équipe de direction (...) disposent de ressources pour prévenir et gérer les comportements homophobes et transphobes. » Sûrement pour ça que la CPE a expliqué vindicativement à Fouad, qui était en pleurs, que tout le monde n’était pas prêt à l’accepter telle qu’elle était à cause de « sensibilités différentes[2] ». La violence s’est poursuivie dans un communiqué publié par le rectorat, où l'élève est mégenrée même après sa mort ; et en 2022, lors d’interventions du centre J’en Suis J’y Reste dans le lycée, des professeurs la mégenrait toujours.
A l’échelle nationale, les exemples ne manquent pas : les parents de Dinah, élève de 14 ans, lesbienne et racisée, qui s'est suicidée, racontent : « Au collège, on nous a dit que ce n’était pas de leur faute et qu’ils n’étaient pas au courant du harcèlement. ». Le caractère homophobe du harcèlement de Lucas n’a pas été retenu par l’Éducation Nationale alors que l'élève de 13 ans s'est suicidé après avoir averti l'équipe éducative... du harcèlement homophobe qu'il subissait. Enfin, le rectorat a ignoré Caroline Grandjean pendant des années alors qu’elle tentait d’alerter sur le harcèlement qu’elle subissait, avant de lui proposer… d’être mutée loin de chez elle.
Programmes scolaires hétéronormatifs
A l’opposé des paniques morales et des fantasmes réactionnaires, c’est une « idéologie cishétérosexiste » qui est enseignée à l'école (G. Richard), notamment à travers les contenus des programmes. Elle dénonce également une « présomption d’hétérosexualité, encouragée et valorisée » sur des élèves « projetés dans un script hétéro ». Elle pointe les nombreux biais et lacunes des programmes scolaires : une éducation aux comportements genrés, un focus sur la biologie, la reproduction, une bicatégorisation des corps, aucune mention des méthodes reproductives possibles en dehors d’un rapport péno-vaginal, très peu ou pas de pédagogie sur le consentement, le plaisir...
L'intersexuation[3] , longtemps effacée des programmes, y figure depuis 2021, mais uniquement au lycée et sous un angle pathologisant en parlant « d'anomalies » — le Collectif Intersexe Activiste parle quant à lui de « variations ». De plus, l'école choisit, encore aujourd'hui, d'invisibiliser les oppressions de l'Etat : dans les programmes, aucune mention n'est faite des actes de mutilations pratiqués à la naissance des bébés intersexes ; des opérations arbitraires réalisées sur des corps sains, parfois menant à des complications et des séquelles, l'objectif étant de faire correspondre les corps à la norme cishétéro.
Depuis 2001, 3 heures de cours « d’éducation à la vie affective et sexuelle » sont censées être mises en place. Un progrès ? Dans les faits, seulement 15 % des élèves en bénéficient (selon un rapport du Sénat datant de 2021), et avec une perspective binaire, biologisante, incomplète et biaisée : « Ce qu’on y dit, (…) ce qu’on évite de nommer parce que considéré comme « trop complexe pour les jeunes », « trop risqué, trop sensible », « rend compte de l’existence de véritables angles morts en fait de corps, d’identités et de sexualités. » (Gabrielle Richard, Hétéro, l'Ecole ?)
Au final, sur les sujets LGBTQIA+, les élèves s’informent ailleurs qu’à l’école. Thomas, 20 ans et étudiant à Lille, déclare : « 99 % de mon savoir sur le sujet vient des comptes Instagram militants et éducatifs, ainsi que de mes interactions avec des membres de la communauté LGBT+, le reste vient peut-être de l'école. »
L'inclusivité : la lutte performative de l’Institution
Les chiffres concernant les LGBTphobies à l'école sont particulièrement difficiles à estimer ; à ce jour, il n'existe aucun dispositif institutionnel pour les recenser. SOShomophobie comptait 64 cas de harcèlement spécifique rapportés en 2022 et 96 en 2025 — des chiffres très en deçà de la réalité des violences. Malgré les circulaires à la pelle, l’école reste donc un endroit hostile pour les personnes LGBTQ+. Peut-être parce que ces circulaires ne font rien circuler d’autre que documents performatifs dont le but est de calmer la colère quand une personne meurt de ce système. Elles ne s’accompagnent d’aucun moyen ni de formation et sont insuffisantes : « la circulaire de 2022 (par Jean-Michel Blanquer) oublie les élèves mineur·es trans puisqu’elle est conditionnée à l’accord parental et va à l’encontre du principe même d’autodétermination[4] » (rapport LGBTQphobies 2022 par SOShomophobie). Autre exemple, dans le programme EVARS (Education à la Vie Affective et Relationnelle et à la Sexualité) de 2024, Elisabeth Born(é)e refusait de mentionner l’identité de genre et d’autres termes dont elle craignait qu’ils ne déclenchent des polémiques. Qu'elle se rassure, ces circulaires ne sont de toute façon jamais vraiment appliquées.
Plus généralement, la sociologue Gabrielle Richard critique la politique d’inclusivité à l'Ecole : inclure et assimiler les élèves queer à un système normatif et oppressif n’est ni suffisant, ni souhaitable. Il faut lutter efficacement contre les oppressions produites dans et par l'Education Nationale.
Un problème d'adultes
L’Education Nationale part du principe que les élèves sont les seuls à commettre des violences LGBTphobes, ce qui est factuellement faux. D’après le rapport LGBTphobies 2024 de SOShomophobie : « les auteur·rices sont des élèves, des professeur·es, des membres de la direction ou encore des parents » ; en 2024, les agresseur·euses représentaient 25 % des profs, 29 % des membres de la direction et 6 % des parents.
En 2025, il serait peut-être temps d’aller embêter les profs qui ne souhaitent pas être formés sur les sujets LGBTQ+. Et y a du taf. Une enseignante en lycée à Wattrelos, rapporte avoir été accusée par un collègue de faire du « prosélytisme » lorsqu'elle a voulu mettre en place des formations LGBTQ+ accessibles aux adultes du lycée. Il existe en effet des formations gérées par des intervenant·e·s extérieur·e·s, mais elles sont facultatives pour les profs, et leur mise en place dépend du bon vouloir des chef·fes d’établissement. Il en résulte une polarisation délétère entre les collègues formés sur les sujets LGBTQIA+ et ceux qui ne le sont pas du tout.
Il y a les profs sur qui les élèves peuvent compter, et puis il y a les autres. En 2020, Maryne, prof en lycée à Lille, raconte que la direction et certains collègues ont refusé d’appeler un élève trans par le prénom qu’il a choisi. « Ce sont les collègues qui sont lourds en l’appelant par son deadname[5] ; aucun souci avec ses camarades, c’est un problème d’adultes ». Thomas rapporte ce qu’il a vécu au collège puis au lycée Baudelaire, à Roubaix : « J’ai fait un oral sur la dysphorie de genre et c’est mon prof d’histoire-géo de 5ème qui m’a fait passer l’oral. Il a commenté : "mon opinion n’influencera pas votre note", et j’ai eu 100/100. » Un de ses profs de lycée a déclaré : « Léonard de Vinci avait des relations forcées avec sa mère, ce qui explique peut-être son homosexualité. » ... Ok Freud. Lison, ancienne élève du lycée Baudelaire à Roubaix, se souvient elle aussi : « J'étais en cours et je portais des chaussettes aux couleurs LGBT+. À la fin du cours, le prof est venu me voir et m'a dit que c'était de la "propagande LGBT".»
Les élèves se politisent
Dans certains établissements, des élèves créent des espaces dits sécurisés où ils peuvent échanger autour de questions LGBTQ+. Au lycée Baudelaire à Roubaix, certain·e·s l'ont fait en 2022. Lison raconte : « Equality Baudelaire, c'était un collectif visant à éveiller les consciences. Nous avions fait des affiches, des pancartes et des posts sur les réseaux à l’effigie des différentes identités LGBTQIA+. (...) Malheureusement, les affiches ont été arrachées à de multiples reprises, même 2 ans après la fin du collectif. » On peut féliciter la vie scolaire qui a tenté de régler ce problème avec les moyens du bord. Ce collectif a eu le mérite d'exister un peu plus d'une année et de montrer qu'il est possible pour celleux qui le souhaitent de s'organiser politiquement en toute autonomie, sans attendre la validation des adultes. Au lycée Fénelon de Lille, les élèves avaient très bien réagi après l'exclusion de Fouad, en créant des affiches de soutien aux personnes trans ; filles et garçons étaient même venus habillés en jupe. Des élèves interrogés affirment qu'aujourd'hui, il n'existe pas de collectif LGBTQ+ dans l'établissement ; peut-être parce qu'iels ne se sentent pas assez en sécurité pour le faire ?
Briser les chaînes
Assos et syndicats tentent également de lutter contre les oppressions LGBTphobes à l'école. Par exemple, en 2024, iels ont dû insister pour que soient maintenus dans le programme EVARS des termes tels que « identité de genre, orientations sexuelles, hétérosexualité, homosexualité, bisexualité, asexualité, homophobie, transphobie, féminicide, violences sexistes et sexuelles ». Aussi, chaque circulaire prônant « l’inclusivité » des élèves LGBTQ+ à l’école fait parler les minorités bruyantes réactionnaires ; là encore, les syndicats et assos se sont montrés réactifs face à la passivité du ministère, qui s'est contenté d’accepter après avoir été un peu secoué. « Nous avons obtenu l’engagement du ministère à garantir la protection des personnels et à prévenir toute instrumentalisation de ce programme » (UNSA Education). Concernant l'interdiction de l’écriture inclusive par Blanquer, SUD Éducation a également appelé les personnels à « ne pas tenir compte de ces instructions d’un autre temps ».
Au-delà des efforts associatifs et syndicaux, on peut se demander s'il est souhaitable de maintenir et de travailler avec un instrument de domination bourgeoise, inégalitaire et autoritaire. Il est peut-être vain d'attendre quoi que ce soit d'une institution qui a toujours opprimé les personnes queer et minorités de genre (entre autres), et qui continue de le faire ; autant l'abolir et penser les conditions qui pourraient permettre réellement l'émancipation de tous·tes.
Prises de parole d'élèves LGBTQ+
« L’école n’est, en générale, pas accueillante. Il faudrait selon moi, mieux former les enseignants. Au collège, il m’arrivait de me prendre des remarques homophobes et biphobes, bien qu’elles aient étés plutôt rares. Les ‘’blagues’’ homophobes, elles, ne l’étaient pas. Au lycée Colbert, il y avait peu de diversité du point de vue LGBT+. Le lycée ne propose que des spécialités scientifiques (bio, maths, physique, info) et il y a 15 % de femmes dans la filière générale, c’est donc un milieu sexiste. »
Thomas, 20 ans, étudiant,
Bisexuel et queer
« En tant que personne trans, mon expérience à l’école a été compliquée. En fin de collège, j’ai réussi à faire toutes les démarches pour que l’on m’appelle par mon prénom choisi, après avoir subi des discours de la part des profs comme « on veut bien t’appeler par ton nouveau prénom mais tu ne pourras faire aucun retour en arrière, on a eu trop de problèmes avec les personnes de ton genre » ou : « tu as de la chance qu’on accepte le changement de prénom, parce que pleins de lycées ne le font pas. »
Je suis arrivé au lycée en tant qu’homme trans. Très vite, certains profs m'ont dit ne pas avoir le temps pour « ces choses-là » quand j’expliquais que me mégenrer plusieurs fois dans la même heure n’était pas acceptable. Certains élèves s’y sont mis aussi en me posant des questions intrusives. J’ai vite compris que je ne serai pas vu comme l’étudiant en graphisme, mais toujours comme « le mec trans ». Il a fallu plusieurs mois d’acharnement, un RDV avec ma prof principale pour expliquer aux profs que la transition n’est pas un caprice, que me faire des réflexions à longueur de temps était inacceptable. Malgré cela, il m’arrive encore de devoir reprendre des profs et d’avoir des questions indiscrètes.»
Julien, homme trans,
Élève en terminale à Lille
« Dès que je me suis découverte, la première chose que le collège m'a renvoyé c'était qu'il fallait se cacher, avoir peur. Si le milieu dans lequel je passais 80% de mes journées était plus bienveillant et inclusif, je me serais découverte et épanouie bien plus tôt. Si les adultes donnaient un peu plus d'eux-mêmes pour montrer que la diversité est belle, bien moins de personnes se sentiraient en marge ou seraient harcelées pour ce qu'elles sont. À la place, on est un peu tous livrés à nous-même. elles et ceux qui ne s'y retrouvent pas sont littéralement invisibles, je me suis sentie invisible. »
Lison, 20 ans, étudiante
Femme cisgenre et lesbienne
Les racines sexistes, patriarcales et LGBTQIAphobes de l'Ecole :
- 1918 : Des cours d'éducation sexuelle uniquement pour garçons sont envisagés, pour "préserver l'innocence des filles". Discours : les "préparer à la maternité", focus sur les risques (IST, MST).
- 1948 : Les instituteurs veulent prendre le contrôle sur le sujet. Mixité fille/garçon préconisée pour « éviter les perversions, les refoulements et l’homosexualité » ...
- 1973 : 1ère circulaire sous l’impulsion de la loi de 1967 sur la contraception, et de Mai 68 : termes évasifs et flous, hétéronormativité, famille et mariage évoqués, axée sur la biologie.
- 1998 : 2ème circulaire « Education à la Sexualité et Prévention du Sida » (soit 20 ans après le début de l'épidémie.) Discours : « préparer à l’exercice de la responsabilité parentale (...) individuelle, familiale », identités LGBTQ+ invisibilisées.
- 2001 : Cours d'« Information et d'Education Sexuelle » (lacunaires, peu mis en place)
- 2003 : Mention de la lutte contre l'homophobie, soit 20 ans après sa dépénalisation
- 2013 : “ABCD de l’égalité”, plan de lutte contre le sexisme abandonné sous la pression de groupes réactionaires
- 2021 : Circulaire Blanquer : refus de l’autodétermination des élèves trans mineur.e.s
- 2024 : Loi EVARS : pas de moyens pour l'appliquer, refuse toujours l’autodétermination des élèves trans mineur.es, invisibilise certaines identités LGBTQIA+
Pour aller plus loin :
- Numéro 5 d'Anarc-en-ciel sur l'Ecole (anarcenciel.noblogs.org)
- Hétéro, l’Ecole ? Gabrielle Richard (2022)
- Les travaux d'Edith Maruéjouls sur le sexisme à l'école
- L’Education Nationale ne veut pas voir les profs queer, alors nous montrons que nous existons (Libération, septembre 2025)
- La vulnérabilité scolaire des élèves LGBTQI en France, Gabrielle Richard
Références
-
[1]
Formulation mettant volontairement en avant la responsabilité de l'institution
↩[2]Fouad a filmé et posté sur les réseaux son entretien avec la CPE.
↩[3]"L’intersexuation désigne la situation sociale des personnes nées avec des caractéristiques sexuelles primaires et/ou secondaires ne correspondant pas aux définitions sociales et médicales typiques du féminin et du masculin. Le terme « intersexe » s’emploie pour décrire une large gamme de variations naturelles du corps" (Collectif Intersexe Activiste - OII France)
↩[4]L'autodétermination pour une personne trans : lorsque celle-ci utilise les accords et les pronoms en adéquation avec l'identité qu'elle revendique, peu importe ses choix de transition.
↩[5]Prénom de naissance d'une personne trans utilisé avant qu'elle ne choisisse un prénom qui reflète mieux son identité de genre.
↩Issu du numéro 73 | «Anatomie d'une Lutte»
12-13. Chroniques du 10 Septembreféminismes & LGBTQI+ | sur la même thématique
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