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Chroniques du 10 Septembre

Publié dans Anatomie d'une Lutte (automne 2025)
Mis en ligne le 24 septembre 2026
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Ritournelles urbaines

Il est 5h, Lille se lève. Les ombres se fondent avec pneus, palettes, barrières et se mettent en marche vers LE lieu. J’en suis. Très vite, les boucliers, les casques, les gaz sont de sortie. J’ai peur pour les personnes avec qui je suis venue. On se perd dans les nuages. Je n’entends plus que des cris « on continue d’avancer », « ils arrivent sur la droite », « ça charge ! ». Pas très loin de moi, une grenade explose, je remets en place mon masque pour traverser la fumée, seule. Je ne vois plus rien. Je me retrouve coincée contre une palissade. Une autre grenade. Je vois des personnes dans leur voiture entourées de lacrymo, des enfants à l’intérieur. Des gazeuses à main sont utilisées directement sur le visage des copaines. La BAC est sortie en furie de sa voiture banalisée. Je pose ma main sur l’épaule d’une camarade devant, une autre fait de même sur la mienne et on avance en colonne. Collées contre la palissade, perdues dans un nuage. J’entends des personnes devant « on y est presque, encore quelques pas et on est sorties ! ». Ça recommence, déflagration – nuage – traversée. J’ai peur, je suis fatiguée, j’ai mal au corps. J’ai toujours pas retrouvé mon groupe. Je les cherche. On avance en renversant des trucs pour gagner du temps. On se retrouve enfin ! C’te joie que de vous voir indemnes. On décide d’aller se mettre en sécurité. Comme signe d’au revoir ? Une mise en joue de notre petit groupe par un pourri équipé d'un LBD. Ciao.

Vers 14h30, je me mets en route avec des camarades vers la mairie. On fait ce qu’on peut pour éviter les barrages, les contrôles et les prises d’identités en tout genre. Je suis toujours fatiguée, je respire mal, j’appréhende la manif. Aussi déclarée soit-elle, je sais d’avance que la bleusaille va baver. On marche, on chante, on danse et on rit aussi. C’est beau de voir tout ce monde réuni, tous ces profils et ces âges. Cette force de groupe me porte et heureusement parce que je ne me sens toujours pas bien. Je mange des samoussas qu’une copaine a fait, ça me redonne des forces pour la suite. A la gare, tout va bien. Sur la grand’ place, tout va bien. Et sur la rue Nationale… c’est parti. Je croise des personnes à contresens avec les yeux qui pleurent « on s’est fait gazer au square Foch ! ».

haut parleur

Cette phrase, je la connais par cœur. Je le sais, on le sait et on s’y prépare. A cet endroit du parcours, ça chauffe toujours que ce soit le 10, le 18, ou un autre jour. C’est ici que les nerfs sont à vif. Les flics en ont marre et ils cherchent des excuses pour nous rentrer dedans, ça ralentit chez nous et ça déclenche les affrontements jusqu'à Répu. Avec mes camarades on recule quand les gaz nous arrivent dessus, on baisse la tête et on attend que ça passe. Puis on se répartit le matos, prend des masques qui veut, du sérum phy’, des lunettes, … On râle un coup, mais on a tellement l’habitude « aller c’est reparti », qu'on y retourne tout de suite. Je prends du recul sur ce moment. Comment on en est arrivées à savoir exactement à quel endroit sortir nos masques ? Comment on en est arrivées à ne plus avoir peur des dégâts sur nos poumons et nos oreilles,, mais plutôt d'y être habituées ?

Tous ces termes de guerre m’écœurent. Tant d’armes déployées. Tout ça contre quoi ? Des personnes sous-équipées qui réclament le droit de vivre décemment ? Qui demandent de se faire respecter ? Qui revendiquent le droit de manifester ?

Le rapport de force est pété, c’est effrayant. J’ai peur de leur soif de violence. J’ai peur d’être blessée, de tomber, de ne pas me relever. J’ai peur d’être seule face à eux. J’ai peur pour mes camarades. J’ai peur de les retrouver changé-es à jamais à cause de ce qu’iels auraient pu voir, vivre, entendre, subir.

J’ai peur de tout ça, mais la semaine prochaine, j’y retournerai quand même. J’y vivrais les mêmes sensations, la joie et la peur, l’impatience et l’énervement, les grenades et les pavés, mais aussi l’espoir et la lassitude.

Dessin Répu

35 heures de GAV pour un pavé imaginaire

Le 10 septembre, à l’aube, des camarades tentent de bloquer le rond-point du Between Village. Quinze CRS débarquent, identifient « des leaders » — au prétexte que certain.es criaient — et procèdent à des interpellations. Léa (le prénom a été modifié) est plaquée au sol alors qu’elle aidait un vieux monsieur à s’éloigner. Un flic ramasse un pavé et déclare fièrement : « C’est pas ça qu’ils ont jeté, mais je le prends comme exemple. » Du grand professionnalisme.

6h15. Direction le commissariat de Lille-Sud. La vérification d’identité semble durer quatre heures – difficile de garder la notion du temps sans téléphone ou horloge visible. L’OPJ lui notifie sa garde à vue pour « refus de quitter les lieux » et « jets de projectiles sur personnes dépositaires de l’autorité publique ». Deux accusations bidon : elle n’a rien jeté et la manif se dispersait déjà. En cellule : chaleur, air confiné, lumière allumée en continu, matelas fin sur banc de béton. Pour couronner le tout, Léa a ses règles. Un flic l’ignore quand elle demande une serviette hygiénique. Sa collègue finit par lui en donner une de son sac. Malgré l’insistance, l’accès aux toilettes avec lavabo lui est refusé à plusieurs reprises.

13h, soit sept heures après son arrivée. Elle est auditionnée pour la première fois. Elle applique ce qu’on lui a appris en formation anti-répression en répétant en boucle « Je souhaite garder le silence ». « Ça les saoule quand ils comprennent que tu connais tes droits », indique-t-elle. Elle s’est par exemple contentée de donner sa « petite identité », à savoir : nom, prénom, adresse, date et lieu de naissance. C’est une obligation légale. Ne pas les donner te fait risquer la comparution immédiate. Pour le reste, aucune obligation de répondre, quelles que soient les pressions exercées par les keufs, notamment lorsqu’ils veulent connaître la profession, les coordonnées des parents ou le motif de ta présence sur les lieux de l’interpellation. « Faut pas craquer. C’est pas à eux de juger si t’es innocent. Ça sera devant le juge, avec ton avocat. Si tu gardes le silence, ils auront juste un tas de paperasse avec rien dessus. »

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17h. Nouvelle convocation pour empreintes, ADN et photo. Elle refuse. « Alors tu retournes en cellule », balance le flic. Ce à quoi elle répond : « J’y retournerai quand j’aurai des serviettes et les toilettes avec lavabo. » C’est là que les choses deviennent encore moins marrantes. L’agent lui attrape le bras et la plaque contre le mur pour la forcer à regagner sa cellule, puis lui assène un coup derrière la tête avant de refermer la porte. « C’était pas fort, mais c’était humiliant. Il m’a traînée comme dans les films. »

4h45 le lendemain. On la réveille pour lui annoncer la prolongation de sa garde à vue. Initialement, une GAV ne doit pas excéder 24 heures. Pour la reconduire, l’OPJ doit reconnaître un nouveau délit. En l’occurrence, Léa a refusé de donner ses empreintes. Résultat : elle repart pour une nouvelle audition et quelques heures supplémentaires en cellule. Le temps semble très long, c’est dur de garder ses nerfs mais il faut tenir.

10h. On l’appelle. « Je me dis : trop bien, je vais sortir. » Sauf qu’on lui remet les menottes pour la transférer au commissariat de Loos. Elle comprend la raison plus tard en voyant que ses potes étaient venu·es foutre le zbeul devant le bâtiment, forçant le commissaire à sortir et à prononcer le transfert. Là, on l’informe que le magistrat veut exploiter son téléphone. Épuisée, elle accepte. En audition, on lui présente el famoso pavé, sous scellé : « Vous avez clairement été identifiée pour avoir lancé ce pavé. » Puis les questions reprennent. « Est-ce que vous pouvez vous décrire physiquement ? » Léa utilise à nouveau la botte secrète et ne pipe mot, même si la question ne paraît pas très engageante. « C’est une technique pour que tu sois plus disposé·e à répondre, explique-t-elle. Si tu réponds, t’as brisé le cycle du silence. »

13h. Elle sort enfin, bien heureuse de ne pas avoir balancé toutes les infos, notamment ses empreintes pour éviter le fichage. « C’est très éprouvant, mais faut tenir. Heureusement que l’avocate m’a redonné des forces. » Une autre camarade, moins au courant des stratégies anti-rép, est sortie avec des poursuites alors qu’elle était tout à fait innocente. Simplement parce qu’elle leur a donné des éléments qu’ils pourront exploiter au tribunal.

Léa a entamé les démarches pour porter plainte contre le policier, notamment pour le refus de lui fournir des serviettes hygiéniques ou l’accès à des toilettes décentes. Affaire à suivre.

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Valenciennes a vu rouge

Valenciennes a vu rouge ce 10 septembre, et c’est assez rare pour le souligner. Selon la CGT, un cortège de 1500 personnes a parcouru la ville, soit trois fois plus qu’à l’ordinaire. Les salarié·es d’Outinord menaient la marche. Iels venaient d’apprendre la suppression de 120 des 140 postes qui composent cette entreprise basée à Saint-Amand-les-Eaux, spécialisée dans la confection de structures métalliques pour le bâtiment. Iels étaient suivi·es par les Jeunesses communistes, drapeaux palestiniens et LGBT au poing. Sah quel plaisir de voir les bourges du centre-ville écarquiller les yeux en entendant des chants antifascistes !

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Poésie : 10 Septembre

Dans cette foule, je sentais mon énergie grandir.

L'AG, un moment de préparation avec mes coéquipiers.

J'avais jamais fais ça, mais j'étais naturellement préparé.e.

Mon identité directement gardée,

on n'avait même pas encore commencé à marcher.

J'avais jamais vu la police de front,

ni mes idoles qui arrêtent les bombes lacrymos.

J'ai lancé.e des pavés, j'ai espéré.e, écarter les flics.

Il y avait des flammes et des teslas embrasées,

des esprits reliés.

Mon coeur entier se sentait possédé,

je ne le savais pas encore mais j'étais un black bloc.

Être là avait plus de sens

que n'importe quel autre endroit sur terre.

Après le 10, des AG ont continuées

avec des flows qui jaillissent.

Je veux continuer à être un black bloc et tout casser.

Au mépris des médias

et de qui n'a pas encore rencontré cette énergie.

Qui créée, qui déposséde de la tranquillité.

Qui fait du bruit devant ceux qui ont trop

dans leur siége doré.

Avec nos mains discretes

et nos secrets en collectivités.

On réfléchit

à faire tressaillir.

Lacrymo

Issu du numéro 73 | «Anatomie d'une Lutte»