Un lapin de trois semaines
Témoignage d'un primo-militant dans le mouvement du 10 septembre
Sous la lumière blafarde des lampadaires, un défilé de silhouettes transporte un étrange chargement de pneus et de palettes. Il est 5h du matin, Fives dort encore. Quelques gilets rouges estampillés CGT se détachent des vêtements sombres des quelques centaines de personnes qui compose le cortège nocturne. Je traverse avec eux le pont de Tournai, qui enjambe les voies ferrées endormies. Au loin, les phares écarlates des TER luisent comme les yeux d’un fauve tapis dans l’ombre. Une horloge analogique brille : 5h47. En contre-bas, notre destination : le rond-point à deux pas du B’twin Village, sur lequel débouchent plusieurs bretelles de l’A1.
L’Impossible bascule
Un lapin de trois semaines égaré, voilà comment je me sens alors que je participe pour la première fois à un blocage d’infrastructures. Dressé sur le terre-plein central, j’épie avec une anxiété grandissante (et une pointe d’excitation, il faut l’avouer), la rangée de CRS qui s’avance vers notre rond-point. Derrière la maigre barricade, on chante et on scande des slogans, une fanfare est même là pour se donner du courage. J’ai la drôle d’impression de venir en touriste complet, tout en étant tout-à-fait à ma place.
Qu’est-ce qui a bien pu m’amener moi, l’étudiant en histoire vaguement bohème, qui n’a jamais manqué de rien, à quitter mon lit douillet dès potron-minet pour occuper un rond-point ? C’est une question à laquelle je serais bien incapable de donner une réponse arrêtée. Dans la vie individuelle comme collective, je ne crois guère aux grands soirs. Ces moments ne sont que l’achèvement d’un basculement lent, où une goutte comme les autres fait pourtant déborder le vase.
Comme dans cette fameuse technique de torture, une goutte tombe à intervalle régulier sur mon front. Ces gouttes, c’est l’impuissance face à la misère des amis ; le sentiment diffus de jouir du produit de la souffrance des autres ; c’est l’impossibilité de trouver un sens à mon existence dans le bain tiède où la grenouille se laisse paresseusement ébouillanter. Jusqu’à ce mois de septembre 2025, je me consolais en regardant les autres, ces braves militants, agir pour moi, spectateur ingrat, jamais avare de critiques et de grands discours dans le confort d’un fauteuil. Mais la coupe est pleine, il faut maintenant assumer les conséquences de ses idées et agir.
À l’ombre de l’internationale
Le 28 août, je participe à ma première assemblée générale. Trois cents personnes sont réunies sur le site rénové de l’ancienne usine de métallurgie Fives-Cail. Le symbole est fort : sur un mur, non loin de là, un portrait du vieux Degeyter, ouvrier compositeur de la mélodie de l’Internationale, nous regarde avec une pointe de mélancolie. Les AG (il y en a eu sept avant le 10 septembre) se déroulent généralement comme suit : dans un premier temps, on est réunit ensemble pour arborer des questions générales à l’ordre du jour et discuter des orientations à donner au mouvement ; ensuite, on se sépare en groupe de travail qui décide des actions à mettre en place dans un secteur spécifique (logistique, blocages, communication…) ; enfin, l’assemblée se rassemble à nouveau pour que chaque groupe fasse un compte-rendu des mesures prises.
Assez vite, des tendances se sont esquissées, témoignant des différents profils participant aux AG : syndicalistes, autonomes, militant.es JC ou NPA, « post-gilet-jaunes », etc. Certaines personnes deviennent notables (avec toute la méfiance que peu susciter ce terme) sans l’avoir toujours cherché. J’ai pu expérimenter ce phénomène de « notabilisation » ; le simple fait d’être présent à toutes les AG dans le même groupe de travail, de prendre des notes et d’être à l’aise à l’oral ont suffit pour que je sois identifié parmi les « responsables com’ », quoi que cela puisse signifier dans un mouvement aussi gazeux que celui à l’origine du 10 septembre.
L’AG, pour un néo-militant comme moi, a été un moment à la fois grisant et de plus en plus frustrant. Au début, il y avait le plaisir d’être ensemble, avec un but commun, dans la diversité réelle des membres de ces réunions à l’ombre du passage de l’Internationale. Mais il est devenu également clair qu’il était difficile d’organiser des actions concrètes, tant les débats sur le frexit ou la pureté de la terminologie militante prenaient de la place.
Action !
Ayant fait parti du groupe de travail dédié à la communication, ma participation au mouvement s’est essentiellement concentrée sur cette aspect. Avant même ma participation aux ag, j’avais aidé un vieux camarade à réaliser des autocollants « fait maison » à partir de scotch et de papier cuisson. Des actions de tractage ont été faites au marché de Wazemmes, devant les lycées, dans un salon de l’emploi et les cortèges. Plusieurs fois, des camarades ont tracté à 6h devant un dépôt Ilévia et l’hôpital de Roubaix. Après quelques débats, le mouvement s’est également doté de réseaux sociaux pour l’antenne locale de bloquons-tout.
Enfin, il y a eu les blocages, dont celui auquel j’ai participé, à l’aube du 10 septembre. Une drôle d’ambiance, conviviale et presque festive, alors qu’à seulement cinquante mètres, les CRS approchait. La suite n’est pas glorieuse. À la première charge, j’ai pris mes jambes à mon cou, filant par un chemin dérobé, dans les fourrés illuminés de bleu par les gyrophares. Ayant perdu le contact avec les camarades, je rentre au chaud chez moi, pile pour l’heure du petit-déjeuner, pendant que d’autres se sont séparés en petits groupes qui bloquent sporadiquement un peu partout dans Lille.
Trimestriel