Édito N°38 - Gouverner par la culture

numero38Dès que La Brique met son nez hors de ses contrées nordistes, l’exclamation revient comme une rengaine : « à Lille, ça bouge ! » Et c’est vrai : depuis la mise en orbite du vaisseau culturel lillois en 2004, pas une année sans biennale, grande expo au Tri-Postal, ouverture de nouvelles salles de spectacle ou raout à la gare Saint-Sauveur. L’événement est partout et tout le temps. Mis en scène par l’entreprise lille3000 et par les services municipaux.

Face à ce rouleau compresseur, ce numéro essaye de faire entendre une autre voix.

De la culture au culturel

L’exercice n’est pas évident. Après tout, qui donc peut bien critiquer la culture ? Dans ce numéro, il ne sera jamais question d’esthétique, de beauté ou de valeur artistique. Nous ne reprendrons pas non plus le genre de chantage au bon goût avancé par Aubry lorsqu’elle déclare : « Quand on aime la vie, quand on aime les au res, j’ai du mal à comprendre qu’on n’aime pas la culture ! » [1]

En réalité, ce numéro cause moins de la « culture » que du « culturel ». C’est-à-dire la culture passée à la moulinette des pouvoirs locaux, instrumentalisée, et déformée pour servir des enjeux bien éloignés des discours de solidarité et d’émancipation balancés à tour de bras par les services de com’ ou la presse locale. Les articles qui suivent tentent de répondre une fois de plus à cette question : à qui profite la culture ?

Lille Excel

À Lille comme ailleurs, la culture est avant tout une affaire de gros sous. Ses bienfaits s’évaluent sur tableau Excel, en « retombées touristiques », « événements générateurs d’emplois » ou « fréquentation des transports ». « 280 000 visiteurs en 2012 au Palais des Beaux-Arts. 100 000 sollicitations par mois de l’Office du Tourisme. 108 hôtels homologués offrant près de 7000 chambres sur le Grand Lille » [2] : voilà le bilan de la culture ! Ou plutôt – car il s’agit bien de ça – de l’industrie culturelle lilloise. Celle-là même qui prépare sa Renaissance en 2014 [3].

Le culturel, c’est aussi l’occupation du territoire – de la métropole pour le coup. Il ne faut pas s’étonner de voir la carte en page centrale de notre dernier numéro dessiner les lignes de front de l’embourgeoisement à Lille par des « lieux culturels ». Les Maisons Folies et du Hip-Hop, la Gare Saint-Sauveur pour ne citer que les plus offensifs servent en premier lieu à transformer les derniers quartiers populaires. La culture est une des armes – si ce n’est la première – pour transformer la ville et pacifier les quartiers un peu trop agités.

L’objectif ? Encore et toujours attirer les investisseurs, promoteurs immobiliers, grandes firmes de nouvelles technologies et construire un environnement policé pour leurs nouveaux salariés. Et il faut bien le reconnaître, depuis 2004 le capitalisme festif avance à plein régime. Aubry et sa clique ont su vendre la ville comme un paquet de céréales. Sur le marché des métropoles culturelles, Lille trône aujourd’hui aux côtés de Bilbao, Barcelone ou du Qatar.

« Extraordinaire » pour travailleur parcellaire

Mais l’enjeu n’est pas que dans les chiffres. Il se retrouve aussi dans le rôle qu’on attribue à la culture. À Lille, c’est la loi du spectacle. De moins en moins acteur de son existence, le Lillois lambda doit se contenter d’être spectateur d’une culture tantôt abrutissante tantôt inepte qui, lorsqu’elle n’est pas élitiste, n’est finalement plus que du divertissement de masse. Avec pour fonction de « faire rêver » à du « fantastique » et de l’« extraordinaire ». Le Lillois déambule alors tous les deux ans de la Grand’ Place à la Gare Lille-Flandres en touriste dans sa propre ville décorée par des publicitaires illuminés tels le pape de la culture locale, Didier Fusillier.

Pour toutes ces raisons, la culture est devenue primordiale pour la « métropole ». C’est aujourd’hui à lille3000 et à la municipalité d’ordonner la production culturelle lilloise, de sélectionner, subventionner et (dé)programmer. Quand on parle culture à Lille, les langues ont du mal à se délier. Les silences pleins de sous-entendus, et les demandes d’anonymat traduisent la peur de payer cash – dans tous les sens du terme – un petit écart politique. Si Didier Fusillier a répondu à notre sollicitation, les autres se taisent.

Le culturel place, le politique déplace

Si effectivement « Lille bouge », c’est donc au fond et avant tout grâce à une prise d’otages généralisée. De gré ou de force, capitaux privés, décideurs politiques, médias, artistes et habitants sont enrôlés dans la dynamique culturelle. L’entreprise lille3000 phagocyte la culture à Lille et frappe de son logo n’importe quelle représentation pour en faire l’étendard de sa diversité. Les rares bastions indépendants, comme les cafés-concerts ou les petites compagnies sont sérieusement attaqués ces temps-ci.

Observant la forme marseillaise de ce capitalisme culturel, des copains constataient : « le culturel place et maintient en place, et c’est le politique qui déplace. » [4] Le pouvoir dans la métropole lilloise avance masqué, caché derrière des lapins roses et des léopards empaillés. La mascarade culturelle lui sert avant tout à ré-enchanter artificiellement un présent sans avenir. À réoccuper un espace public vidé de toute aspiration à l’émancipation.Retour ligne automatique

Notes

[1La Voix du Nord, 14/12/13.

[2« Une ville attractive, cœur économique d’une eurométropole », plaquette Ville de Lille.

[3Le thème de la prochaine mascarade lille3000 dans les cartons.

[4Alessi Dell’umbria, Jean Pierre Garnier, « Un magic kingdom urbain : "Marseille Provence 2013 capitale européenne de la culture" », à paraître (à ce qui paraît).

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