Dérèglements hivernaux au Marché de Wazemmes

marche de wazemmesMoi qui imaginais, avec ce reportage, découvrir le monde merveilleux de Wazemmes, celui qu’on aime, des cultures qui cohabitent, des étals colorés, des senteurs épicées, du bon fromage, des bières belges qu’on sirote, peinard, sur les terrasses de l’Oxford, des Tilleuls, du Relax, etc., je mettais les pieds dans un monde tout à fait différent. Difficile et parfois corrompu.


7 heures 45. Wazemmes s’éveille tout juste au cliquetis de tréteaux qui se dressent, depuis cinq heures, sur la Place de la Nouvelle Aventure. C’est le début d’un étrange spectacle. Une quarantaine d’individus, majoritairement hommes, arpentent le bitume au grand trot, dans la foulée de deux agents municipaux en uniforme. L’un observe un cahier gribouillé, l’autre compte le nombre de pas disponibles pour un étal, et leurs poursuivants s’agglutinent en levant la main, espérant attirer leur attention : « Moi ! Moi ! » La même scène se rejoue chaque mardi, jeudi et dimanche : c’est l’attribution des places de marché vacantes à celles et ceux qu’on appelle « passagers ». Il y a de la tension, surtout le dimanche. Chacun sait ce que représente une matinée pour son affaire, et chacun sait qu’il y aura des laissés-pour-compte.

Quand je me suis lancé dans ce reportage, fin novembre, je pensais sérieusement pouvoir le boucler sans trop me fatiguer. Me pointer deux ou trois dimanches au marché dans des heures raisonnables, boire une bière ou deux et aller, la fleur au fusil, à la rencontre de quelques commerçant-es. Grossière erreur : on m’a tout de suite expliqué que, pour comprendre cet endroit, il était indispensable d’assister à l’attribution des places. Autrement dit sacrifier plusieurs heures de sommeil. Bon sang, pourquoi ? Un ami bouquiniste, qui connait le milieu, me dit qu’en 2008 le nombre des passagers a sensiblement augmenté, en grande partie à cause de la création du statut d’auto-entrepreneur. « Ça a emmené plein de gens sur le marché, plein de gens qui voulaient le faire pour plus crever de faim, enfin qui croyaient trouver une solution à leur chômage ». Un autre commerçant, qui a travaillé quarante ans ici, de décrire : « Imaginez, ils sont chômeurs, on leur dit de s’installer comme marchand, qu’ils auront leur indépendance, etc. À la chambre de commerce, on leur dit d’aller sur les marchés lillois car c’est ceux qui fonctionnent le mieux. Ils viennent donc le dimanche à 7 heures 30. Sur la liste des placiers, il y a soixante-dix personnes avant eux. Quarante places sont libres ce jour-là. La moitié des passagers n’en auront pas. Et le jeune qui débute, lui non plus. Ça frustre. » D’autant que « s’ils ont une place un dimanche, ils sont assurés de faire leur bifteck ». C’est un truc auquel on ne pense pas, mais le dimanche matin 45 000 personnes transitent à Wazemmes, ce qui en ferait le troisième marché d’Europe.

« Ici au marché on n’a pas la place tout de suite », m’explique un vendeur de thé rencontré un matin gelé de décembre. Pour obtenir le précieux statut d’« abonné », qui garantit une place fixe, il a patienté six ans comme passager. Six ans à voir son nom remonter laborieusement dans la liste des placiers, pour son ancienneté et son assiduité. « Faire son trou », expression qui revient souvent dans la bouche des commerçant-es, implique d’avoir fait preuve de mérite. Celui qu’a connu Jacques Mutez – élu municipal délégué aux marchés et officier de l’Ordre national du Mérite – avant d’en devenir le gardien. « On a fait plaisir à 62 personnes », déclarait-il en 2011 suite à la création de nouveaux abonnements – ce qui ne s’était pas produit depuis des années. « On a fait marcher l’ascenseur social et on a fait un grand nombre d’heureux ». Hé ! L’homme politique avait sorti quelques dizaines de personnes de la précarité et remis de l’ordre au passage. C’était parfait pour l’image de la mairie.

Après quelques semaines de grasses matinées sacrifiées, je me sentais plus à l’aise sur le « terrain ». Mais en suivant l’attribution des places j’avais la désagréable impression qu’on me regardait de travers. Sandrine, fromagère depuis vingt-cinq ans, dont l’étal est à présent l’un des plus courus, connaît plus que personne cette impression : « C’est pas facile forcément pour une femme seule de faire le marché. On n’est pas forcément très respectée et on est vite écrabouillée. C’est un milieu très masculin, surtout Wazemmes qui a la réputation d’être très difficile. Faut avoir du caractère ». Voire savoir se battre. Comme me l’explique Xavier Bonnet, secrétaire adjoint de la fédération nationale des syndicats des marchés de France, qui déballe ici depuis trente-cinq ans : « Il y a une dizaine d’années, il ne se passait pas un marché sans bagarres entre commerçants. Ils se battaient pour pouvoir déballer à la place de leur choix. » Une dizaine d’années. L’époque où Wazemmes, pour reprendre les mots d’autres commerçant-es, c’était le « chaos », le « bordel » ou l’« anarchie ». « Le fait que ça soit devenu comme ça », me dit Xavier, « n’est pas dû à une absence de règlement. Le règlement existait mais il n’était pas appliqué ». Et de préciser qu’« il y avait une équipe de placiers qui a laissé faire un certain nombre de choses ». Époque révolue ? « Ce bazar a disparu depuis la venue de Madame Bourdon ».

La Brique a déjà eu affaire à Noëlle Bourdon et à l’équipe de placiers qu’elle dirige. Principalement à cause de cet imbécile 43e article du règlement des marchés lillois, qui en interdit « l’accès » aux « véhicules publicitaires, cortèges, vendeurs et distributeurs de journaux, de tracts de toute nature et de prospectus à caractère publicitaire ». Imbécile mais aussi, soit dit en passant, non conforme aux lois nationales – « La diffusion de la presse imprimée est libre », art. 1 de la loi Bichet du 2 avril 1947. Avant d’arriver à Wazemmes, Bourdon travaillait sur le marché de Douai connu, m’a-t-on dit, pour être un « véritable État policier ». Durant le premier mandat d’Aubry, la mairie l’a débauchée en lui confiant la mission de remettre de l’ordre. « Avec elle c’est strict », m’a-t-on confié, « elle a dressé plein de commerçants ». J’ai moi-même pu observer Mme Bourdon coiffée de sa casquette bleue, en action, lors d’une attribution des places. Je me suis présenté – certes je n’avais pas dormi et avais par trop guinché – et elle a répliqué sèchement : « Vous êtes au courant qu’il vous faut une autorisation du cabinet du maire pour faire un reportage sur le marché ? » J’ai failli éclater de rire mais une demi-heure plus tard j’étais toujours derrière elle. Et, alors qu’un commerçant ne voulait pas enlever son camion d’une place destinée à un étal, Mme Bourdon a tonné : « J’applique le règlement ! Sans règlement c’est l’anarchie ! » J’étais sonné et quelques heures plus tard je suis tombé malade – bronchite carabinée.

La ville de Lille pratique une régie directe du marché, contrairement à d’autres qui délèguent à une entreprise l’administration des placements. Vingt marchés de plein air hebdomadaires, ainsi que le marché aux livres et les halles de Wazemmes sont gérés par un service de réglementation spécifique. Avec Bourdon pour responsable, donc. Pourquoi Aubry est-elle allée chercher cette dernière à Douai ? Pourquoi avait-elle besoin qu’une main de fer reprenne le marché ? « C’était plus facile d’avoir une bonne place avec l’ancienne équipe de placiers », me raconte un ancien commerçant. « Ils avaient leur méthode à eux […]. On ne peut pas dire que les bonnes places s’achetaient, ça reste le domaine public, mais ça se payait plus cher ». Corruption, concussion ? « Dans les anciens placiers, à part un qui était intègre, tout le monde prenait ». Difficile d’estimer l’ampleur des différents abus ou détournements qui existaient, comme il est difficile d’établir le chiffre d’affaires du marché. On pouvait donner un peu plus aux placiers qui récupèrent l’argent des passagers chaque jour de marché – dix ou vingt euros. On pouvait, en échange d’une bonne place, leur permettre de faire leurs courses gratuitement. Mais d’autres commerçants m’ont fait part de sommes plus importantes, plusieurs dizaines de milliers d’euros, qui assuraient un placement à vie. Or l’omerta et les rumeurs infondées propres à ce milieu empêchent d’en dire davantage.

Au fond ces pratiques sont logiques car le marché est une monstrueuse machine, qui attire irrésistiblement. De retour un dimanche à 7 heures 30, je rencontre un jeune homme et son chien à lunettes qui tapent la manche devant une boulangerie de la rue Gambetta. Surpris de le voir aussi tôt, il m’explique que c’est la condition pour avoir une bonne place, chèrement disputée, permettant de se faire jusqu’à 100 euros. Il n’y a pas que les commerçant-es ou les placiers qui ont quelque chose à tirer de cette machine. Les Roms, par exemple, alpaguent à tout va et glanent les invendus. Les sans-papiers sont embauchés ponctuellement par certains commerçants. Des quêteurs de la mosquée d’Arras galèrent dès huit heures depuis des années. Des militant-es tractent. Des bars déversent des litres de bière et des soiffards s’imbibent jusqu’au soir. Etc. C’est un gigantesque bazar populaire, mais aussi festif. C’est le Wazemmes hérité du temps où les dentelières de Lille avaient jeté leur dévolu sur « La Nouvelle Aventure », une guinguette fermée en 1864 et remplacée par les halles dès 1873.

Ceci dit, la mairie a aussi un bénéfice à tirer du marché. Mais pour y arriver, elle veut le nettoyer. À l’instar de la rénovation des halles justement, qui ressemblent à présent davantage à un supermarché qu’au souk de 232 étals qu’on pouvait traverser il y a cent ans. Quant au marché extérieur, il fallait de la fermeté. Avant l’arrivée de Bourdon, le marché fonctionnait dans un état de dérèglement perpétuel. Des commerçant-es pouvaient avoir une place fixe sans inscription officielle, un registre détenir deux emplacements, ou des morts figurer parmi les abonnés. D’abord Bourdon a dû dégager les placiers corrompus. Puis s’imposer face à des commerçants qui, pour certains, ne s’étaient jamais trop préoccupés du règlement. En 2008, la reprise en main du marché est lancée : « Le gros argument était de mettre fin aux abus, à une corruption potentielle, etc. », souligne l’ami bouquiniste. « Mais il y avait un autre aspect qui était vraiment une idée d’ordre. Pour moi ça s’inscrivait dans l’idée plus générale de rendre Lille et Wazemmes propres et touristiques. » Ou, pour reprendre les mots de Jacques Mutez prononcés en 2010, d’en faire « le plus beau marché d’Europe ». En comptant évidemment sur les contrôles de la PAF et des douanes. Significatif : un commerçant m’a confié que les passagers me regardaient de travers car ils me prenaient pour un flic. Toujours en civil, toujours avec un sac à dos.

Nettoyer, au sens propre, pour rendre « beau » ce qui est populaire. Et mouvant. Car 650 commerçant-es un dimanche sur un espace aussi restreint, ça génère des tonnes incalculables de déchets. Or, pour y remédier la mairie, tolérante jusqu’alors, a récemment décidé d’appliquer strictement les horaires de fermeture – on ne vend plus à 14 heures, on doit dégager à 15 heures le dimanche, une heure avant le mardi et le jeudi. C’est le problème auquel font face actuellement les commerçant-es. Xavier, du syndicat des marchés, résume : « On ne vide pas un marché comme Wazemmes avec un coup de baguette. Les horaires sont complètement absurdes. Les services de réglementation mettent la pression pour qu’on remballe plus vite ! » Et la mairie envoie maintenant les entreprises de nettoyage – Esterra et Derichebourg – à 13 heures 15, alors même que le marché est en plein bouillonnement. « Le problème que rencontre la Ville, c’est pas les horaires mais la propreté du quartier ». Un matin de janvier, alors que j’étais transformé en glaçon, Xavier m’appele pour m’inviter à boire un café et me présenter des collègues ainsi que Jean-Loup Lemaire, fondateur de La Tente des Glaneurs. L’objectif de cette association est simple : glaner de la nourriture abandonnée par les marchand-es pour la redistribuer à une population qui, selon les termes de M. Lemaire, « traverse une précarité alimentaire ». En deux ans d’existence, 61 tonnes de produits ont été redistribuées à plus de 1843 familles. Tout en faisant « gagner une heure de nettoyage aux équipes de la ville ». C’est donc sa seconde fonction : « Assainir le marché ». Pour la mairie ? L’association n’existe pas « grâce à la mairie, mais grâce à une réflexion d’habitants », née « lors d’une rencontre avec Jacques Mutez qui a soulevé la problématique du glanage sauvage ». Une épine en moins dans le pied d’Aubry qui soigne, mandat après mandat, son bilan politique.

Dans les faits, la reprise en main du marché est-elle une réalité ? Pour répondre je tiens à citer ma meilleure source – la plus drôle aussi. Il s’agit de Patrice, le célèbre vendeur de tartes au maroilles dans sa petite camionnette, celui qui crie à qui veut l’entendre « Vive la Corse libre ! » et qui m’a présenté à des dizaines de client-es – dont le fils de Pierre Mauroy, s’il vous plaît – comme étant un « anarchiste », « pas un journaliste ! » Un jour ce vendeur de « cholestérol » me dit : « Ils ont toujours essayé de dompter cette chose, ce serpent… mais personne n’y est arrivé ». Je repensais à cela à la fin de mon périple, car j’avais remarqué que deux placiers avaient disparu. Plusieurs commerçant-es m’ont avoué qu’ils avaient été suspendus pour avoir tapé dans les caisses. Mais quand j’ai appelé la mairie pour une explication, la loi du silence – règlement non écrit du marché – m’a été renvoyée à la gueule. On ne dit rien, le marché est propre. Alors, comment tout cela s’est-il terminé pour moi ? Patrice m’a présenté Ray, un habitué du marché qui, comme tant d’autres, finit ses nuits alcoolisées ici. Il était cool, Ray, et il m’a dit : « Viens on va boire une bière ». Il était 9 heures et j’ai répondu : « Ok, mais vite fait car j’suis en plein reportage et j’ai du taf ! » Mais c’était fini. Je suis redevenu un Wazemmois comme les autres, qui fraternise, rencontre et s’amuse sur le dos du serpent. Hors de tout contrôle.

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