Lille Métropole : « Ils ne rendront pas ce qu’ils ont confisqué »

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« Pour vivre bien, vivons caché » : telle devrait être la devise de Lille Métropole Communauté Urbaine (LMCU). À coups de petits arrangements entre amis et de conciliabules en huis-clos, les élus cadenassent la démocratie locale. On a rencontré Fabien Desage et David Guéranger, auteurs d’un maître-ouvrage sur le sujet. Interview (1).

 

Pourquoi cherchez-vous à attirer le regard sur la Communauté urbaine ?

D’abord, pour donner une idée de l’importance de LMCU, rappelons que son budget est entre 1,5 et 2 milliards d’euros quand celui de la ville de Lille, c’est 300 millions environ. Quant aux compétences qu’elle détient, c’est pas compliqué : il n’y a pratiquement pas un domaine d’action publique dans lequel elle n’est pas impliquée. Elle a toujours eu des compétences dans les services urbains (la voirie, la distribution de l’eau, les transports, les déchets, etc.) et, depuis la fin des années 1990, elle a des compétences en matière économique, fiscale, culturelle et de logement.


En fait, ce qui apparaît comme un paradoxe est au fond l’explication : c’est précisément parce qu’elle a acquis beaucoup de compétences que cette structure reste invisible. De cette façon, elle est beaucoup plus confortable à gérer.

Vous dénoncez le « consensus communautaire » qui met gauche et droite autour d’une même table…

Pour bien comprendre, il faut remonter à la création de la CU de Lille, en 1968. À cette époque, les maires n’en veulent pas. Ils ont peur que cette institution, créée par l’État, ne morde sur leurs attributions. Les élus de tous les partis confondus (socialistes, centristes, gaullistes, etc.) se sont donc mis d’accord pour taire leurs clivages partisans dans cette instance, et privilégier la défense de leurs intérêts communaux.

Cette logique a perduré. Lorsqu’en 2001 Pierre Mauroy crée son exécutif, il signe un accord – sans consulter les autres formations partisanes – avec Marc-Philippe Daubresse, à l’époque maire RPR de Lambersart, pour éviter que celui-ci ne se présente contre lui. Daubresse, de droite, devient donc vice-président de Mauroy, de gauche, dans le cadre d’un exécutif paritaire auquel sont aussi associés Verts et communistes. Aubry a reproduit le système Mauroy, en faisant alliance avec le Modem au niveau municipal, alors même qu’elle s’y oppose au niveau national. Elle n’a pas besoin des voix centristes pour être élue à la mairie, mais elle prépare la répartition des postes à la CU. C’est une espèce de troc : elle intègre les centristes à la majorité municipale, qui en retour lui permettent d’être élue à la tête de la CU.

Au sein de la CU, les conflits qui existent ne sont donc pas « idéologiques ». Ce sont plutôt des conflits d’intérêts territoriaux entre des maires, qui revendiquent tel ou tel équipement ou, à l’inverse, refusent ceux qui génèrent des nuisances. Le projet récent de multiplex à Villeneuve d’Ascq par exemple, oppose le maire de la commune, socialiste, au maire de Roubaix, socialiste lui aussi, qui a son propre cinéma de centre-ville et veut éviter la concurrence.

Comment se fait-il qu’on n’entende pas parler de ces tensions ?

Une des logiques assez explicite de la CU, c’est que tous ces conflits doivent être réglés en coulisses. Pour régler ces différends, il y a plusieurs niveaux de filtres. Le niveau de base c’est celui des commissions, qui sont des instances à huis clos réunissant élus et techniciens. Ensuite, l’instance la plus centrale, c’est le Bureau. Là, les élus réalisent leurs transactions, cherchent des compromis à l’abri des regards extérieurs. Par exemple, le maire de Roubaix accepte que la CU mette de l’argent dans Lille 2004, mais exige que « sa » Maison Folie devienne un « établissement public culturel intercommunal » pour qu’elle puisse toucher des subventions.

La condition pour arriver à trouver du consensus, c’est donc de ne donner aucune visibilité aux accords. On a échoué si le conflit n’est pas déjà réglé le jour du Conseil, qui est l’instance de délibération où les enjeux pourraient se donner à voir aux citoyens, ou aux médias. Donc le Bureau est là pour permettre d’identifier les derniers détails qui risqueraient de poser problème, et d’alerter chacun sur « qui va prendre position sur quoi ». C’est la répétition générale de la pièce qui va être jouée le soir. Et de fait, il n’y a pratiquement jamais de désaccords publics.

Au final, le jeu communautaire est un jeu « gagnant-gagnant », mais pour les maires uniquement. Les habitants en revanche, en particulier les plus pauvres, ceux qui ont le plus besoin de politiques redistributives à l’échelle de l’agglomération, sortent perdants de ce jeu.

Personne n’a jamais cherché à troubler ces petits arrangements entre amis ?

En 1977, la « vague rose » des élections municipales avait fait basculer un grand nombre de communes moyennes et de grandes villes à gauche. Elle avait permis l’arrivée d’une nouvelle génération d’élus beaucoup plus jeunes, souvent issus du milieu associatif, qui s’étaient impliqués dans ce qu’on a appelé ensuite les « luttes urbaines » – par exemple l’opposition à la voie rapide qui passe à Fives et a éventré un quartier entier. Ces élus n’étaient pas socialisés, formés aux règles du jeu consensuel.

Ils vont donc remettre en cause le fonctionnement dépolitisé de la CU. Quand on relit leurs discours de l’époque c’est assez édifiant, ils disaient : « on ne peut pas accepter de se faire élire sur un programme politique au niveau municipal, et une fois arrivés à la CU ranger nos étiquettes partisanes ». Mais petit à petit, l’institution s’est refermée sur eux.

La trajectoire de Mauroy incarne bien ce mouvement. À la fin des années 1970, c’est vraiment celui qui fait peur à la droite, le « rouge avec le couteau entre les dents ». Et progressivement, dans les années 90, il va être façonné par la CU, au point de devenir « l’homme du compromis ». Il nous confiera ainsi en entretien : « la CU c’est bien, c’est confortable. Pourquoi ? Parce que c’est feutré, il n’y a pas les habitants ».

Pour parer aux critiques, certains évoquent l’instauration d’une élection au suffrage universel...

Sur le fond, il faut d’abord arrêter de considérer le maire comme le représentant légitime et naturel des intérêts de sa commune. Dans la réalité, il fait sa propre cuisine pour déterminer quels intérêts il représente : les décisions lui appartiennent, personnellement, individuellement.

Que va changer l’instauration du suffrage universel ? À peu près rien, surtout si subsiste le cumul des mandats municipaux et intercommunaux. Il faut quand même savoir que ça fait 40 ans qu’on parle de ce changement de mode de scrutin. Mais les maires n’en veulent pas : ils ne vont pas rendre ce qu’ils ont confisqué !

Pour nous, la politisation ne peut donc venir que du dehors. Dernièrement, la section lilloise du PCF a voulu organiser une campagne sur la gratuité des transports. Les élus communistes à LMCU leur ont dit : « Mais qu’est-ce que vous faites ?! On a un accord avec Éric Quiquet, on peut pas lancer une campagne comme ça ! », etc. Les élus communistes ne peuvent pas porter ça en CU, parce qu’aujourd’hui ils sont tenus par leurs jeux d’alliance.

Au fond, tu ne peux jouer l’emmerdeur que quand tu es relié à d’autres acteurs, externes, qui t’y obligent. Si l’institution se referme, que tu es seul au milieu de gens qui n’aspirent qu’à se mettre d’accord, que tu n’as personne pour te pousser à tenir des positions, alors c’est fini. Il ne faut pas compter sur l’héroïsme des individus, mais plutôt sur des mécanismes qui interpelleraient les élus de l’extérieur. Là, ça deviendrait difficile pour certains élus de ne plus prendre position. Il faudrait développer une sorte de « démocratie de l’intranquillité », et avoir constamment ces élus à l’œil, pour qu’ils rendent des comptes.

Propos recueillis par Kostic & Tonio

1 : La politique confisquée, éd. du Croquant, 2011. Pour faciliter la lecture, on a fondu les interventions des deux auteurs.

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