Grande Synthe : le désespoir part en fumée

La Linière n'est plus. Après la destruction de Calais, beaucoup craignaient que l’État mette rapidement fin à l'existence du camp de la Linière à Grande-Synthe. Voilà plusieurs mois que les pressions se font plus fortes sur l'existence de ce « camp humanitaire » ouvert en mars 2016 à l'initiative de la mairie et Médecins sans frontières. Cependant, dès mai 2016, l’État annonce la reprise en main sécuritaire de la situation et nomme l'association d'insertion sociale AFEJI comme gestionnaire du camp1. Cette décision signe le point de départ d'un démantèlement qui ne dit pas son nom à coups de pression des autorités et de pourrissement de la situation (limitation des accès, destruction des shelters, déploiements policiers, etc.). En mars 2017, une nouvelle convention tripartite entre l’État, la ville de Damien Carême et l'AFEJI est signée laissant 6 mois de sursis au camp. Au final, c'est pendant une rixe entre Afghans et Kurdes d'Irak qu'un incendie violent se déclare dans la nuit du 10 au 11 avril2, transformant le site de la Linière en un épais nuage de fumée. En visite le lendemain sur les cendres encore tièdes des shelters, Mathias Fekl, ministre de l'intérieur, annonce qu'il n'y aura plus de camp à la Linière, « ni sous cette forme, ni sous une autre ». Belle aubaine : voilà qui arrange bien les affaires de l’État dont la responsabilité dans ce drame est clairement pointée tant les conditions de vie sur la Linière se sont dégradées, notamment depuis la fermeture de Calais.

La Linière labourée par l’État

L'incendie laisse 1 500 personnes sans abris. Très rapidement les services municipaux de Grande-Synthe, et les diverses associations qui ont l'habitude de venir en aide aux réfugié.es, s'organisent pour héberger en urgence dans trois gymnases de la ville une partie de ces 1 500 personnes qui « vivaient » sur la Linière. À noter que le maire de Dunkerque, Patrice Vergriete, qui avait écrit dans un style BHLesque une lettre aux dunkerquois en octobre 2015 dans laquelle il se demandait « comment pourrions-nous laisser des familles mourir de froid ou de maladie sur notre sol ? » a attendu l'incendie de la Linière de lundi dernier pour accueillir 125 réfugié.es dans un gymnase du quartier populaire de Basse Ville. « Notre humanisme a négligé les actes » disait Saint Exupéry. Deux ans et demi auront été nécessaires à P. Vergriete pour transformer ses paroles en actes.

 Au final si 1 100 réfugié.es sont accueilli.es dans différents gymnases de l'agglomération, entre 200 et 250 personnes rejoignent très certainement les campements informels qui ont éclos sur tout le littoral après la militarisation de Calais. Cette solution d'hébergement est temporaire, et les gymnases encore occupés devront avoir fait place nette dès la fin de cette semaine. Comme après le démantèlement de Calais, certains réfugié.es prennent cette opportunité comme un moyen de souffler un peu après cette semaine éprouvante avant de reprendre leur marche vers le littoral pour tenter de passer. D'autres cependant refusent de rejoindre des CAO déjà blindés à l'autre bout de la France, craignant de voir l'Angleterre s'éloigner définitivement.

L’État souffle sur les cendres et le FN sur les braises

Toutefois, toutes les communes de l'agglomération ne peuvent pas se targuer d'avoir le sens de « l'accueil » de Dunkerque ou Grande-Synthe. Dès le lendemain, les édiles locales déversent toute leur haine : « La Linière est devenue un magasin pour passeurs » lâche le député-maire de Saint-Pol-sur-mer Christian Hutin (MRC). « C'est l'argent des Français qui est parti en cendres » braille Philippe Emery, patron du FN pour le Nord-Pas-de-Calais. A Coudekerque-Branche, c'est dans les faits que la ville s'illustre par son hostilité. Différents canaux séparent cette ville administrée par David Bailleul (MRC) de la ville de Dunkerque. À quelques mètres de là où se situe le gymnase de Basse Ville accueillant des réfugié.es, se trouve le pont Jean Jaurès qui fait la communication entre les deux communes. Depuis mardi soir, sur ce pont du quartier de Sainte Germaine, et sur d'autres ponts de la ville de Coudekerque-Branche, des policiers municipaux sont postés pour veiller à ce que des réfugié.es ne pénètrent pas dans la ville « pour éviter qu'il y ait une installation comme à Grande-Synthe » nous dit-on au secrétariat du maire. Rien d'étonnant pour une commune qui arbore à chaque entrée de ville un grand œil noir sur fond jaune des Voisins Vigilants. David Bailleul qui aime à rappeler qu'il est historien de formation devrait (r)ouvrir ses classiques3 pour se rendre compte que ses mesures de contrôle au faciès à l'entrée de sa ville rappellent les heures les plus sombres de l'Occupation.

 

Ce qui est certain, c'est que Calais comme l'agglomération de Dunkerque n'en ont pas encore fini avec les réfugié.es. Dès le 14 avril, une cinquantaine de militant.es d’associations de soutien aux réfugié.es (SALAM, l'Auberge des migrants, Terre d'Errance, etc.) se rassemblent devant la sous-préfecture de Dunkerque pour dénoncer le déchaînement des élus locaux et l'inhumanité de la réponse de l’État. Des militant.es interrogé.es nous indiquent que les réfugié.es envoyé.es dans les CAO depuis deux jours sont d'ores et déjà en train de revenir sur le littoral. La fin de la Linière, conjuguée à l'approche de l'été qui facilite les conditions de passage en Méditerranée, pourraient accroître le nombre de réfugié.es dans la région et renforcer les camps informels qui poussent partout sur le littoral. L’État le sait très bien : depuis mardi matin la présence policière a été renforcée sur Dunkerque, l'ancien site du Basroch où se trouvait le premier camp à Grande-Synthe est surveillé de manière permanente. Une première tentative d'installation de camp informel de 250 réfugié.es kurdes a même été réalisée dans la nuit de jeudi à vendredi sur la base de loisirs du Puythouck à Grande-Synthe. Tentative rapidement annihilée par les forces de police. Après Calais, la militarisation de Dunkerque semble en bonne voie. On espère juste que David Bailleul ne fera pas sauter les ponts de sa ville en cas d'arrivée massive de réfugié.es.

La Brique

1. Lire :La Brique, « Quand l’État administre le désastre », Décamper, La Découverte, 2016.

2. Une enquête est en cours pour connaître les origines de cet incendie.

3. Notamment les ouvrages de l'historien américain R. O. Paxton sur la France de Vichy.

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