Quand l'État administre le désastre

 JPI3283Depuis sa création en 2007, La Brique analyse régulièrement la situation des réfugié.es bloqué.es sur le littoral du nord de la France. Au fil des années, nous avons recueilli dans nos colonnes leurs paroles et réalisé des reportages sur leurs conditions d'accueil déplorables, et sur la surenchère sécuritaire qu'illes subissent. Nous avons choisi de dénoncer dans ces pages1 la manière dont les gouvernements – à droite comme à gauche – s’emploient depuis quinze ans, au travers de dispositifs logistiques alliant le sécuritaire à l’humanitaire, à maintenir les réfugié.es dans la non existence.
 
 
Hiver 2002 : Sangatte est sur tous les écrans, dans tous les esprits, sur toutes les lèvres. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, entérine la fermeture définitive du centre d’accueil de la ville. Celui-ci a vu passer en trois années près de 68 000 personnes, forcées à l’exil par les guerres de l’ancienne Yougoslavie. Quinze ans plus tard, Sangatte demeure le sinistre emblème de la violence des politiques d’immigration européennes et de l’incapacité de l’État français à apporter une réponse humaine à la présence des réfugié.es sur son territoire. Peu avare de triomphalisme, Sarkozy déclare alors : « Nous mettons fin à un symbole d’appel d’air de l’immigration clandestine dans le monde ». Les mots sont choisis, tournent en boucle à la télévision, l’appel d’air est un symbole, l’immigration y est désignée comme clandestine. C’est un mensonge, bien assis sur le fantasme de l’invasion massive. Derrière cela se cache l’idée de surnuméraires à dissoudre en dehors d’un monde porté par le triomphe de l’exclusion et de l’indifférence. C’est aussi évacuer un peu vite l’idée que la fixation des réfugié.es sur les verrous de l’Europe – Calais, Lesbos, Ceuta, Lampedusa, etc. – est d’abord et avant tout la traduction d’une interdiction arbitraire à la liberté de circulation. Mais c’est là une autre bataille, que les militants et les militantes associé.es de près ou de loin au réseau No Border se sont engagé.es à conduire. Sur le terrain, la conséquence de cette décision à visée politicienne est dramatique. Elle force des milliers de réfugié.es à errer sur le littoral sans aucune ressource et à trouver refuge dans les squats, les « jungles » et autres campements disséminés dans les plis des territoires du nord de la France. En quinze ans, rien n’a changé, ou si peu.
 
L’exil devient criminel
 
 JPI2532
 
Quinze ans que l’État pose les bases d’une stratégie d’éclatement, d’invisibilisation et de criminalisation des exilé.es dont il ne souhaite tout simplement pas la présence sur son territoire. Quinze ans de tensions et de répressions qui n’aboutissent à aucune solution pérenne, mais traduisent seulement l’obstination des gouvernements successifs à privilégier l’hostilité à l’hospitalité. L’exil est devenu criminel, le réfugié est devenu un migrant, le secours est devenu la sécurité, la protection est devenue le contrôle voire l’oppression. Durant toutes ces années, les réseaux associatifs et les collectifs militants assurent le relais en distribuant des repas, en ouvrant des logements, en soutenant les réfugié.es et en instaurant un rapport de forces avec les autorités. Ces actions visent à mettre en avant la dimension politique des conditions d’existence des réfugié.es. Les formes sont diverses : manifestations spontanées, blocages des autoroutes, ouverture de locaux de soutien, etc. L’organisation sur le terrain des forces militantes a son revers, celui de stimuler le taux de testostérone des matraqueurs : arrestations, fichages, condamnations, fouilles, destructions... deviennent la norme pour les réfugié.es comme pour les militant.es. Une manière de faire peser en permanence le poids d’une menace constante et immanente… Le sommet de violence est atteint en 2009 lors du démantèlement de la jungle de Calais ordonné par Éric Besson, ministre de l’immigration, de l'Intégration et de l’identité nationale, et Natacha Bouchart, maire de Calais (UMP)2. Cette expulsion reste le symbole de l’impasse sécuritaire et de la violence étatique proposée par la droite sarkozyste.
 
Entendant rompre avec ces pratiques, le Parti Socialiste au pouvoir impose en 2015, sous couvert d’intervention humanitaire, la concentration des réfugié.es sur le site d’une ancienne décharge, classée SEVESO en raison des usines voisines, à bonne distance du centre-ville de Calais. L’État profite de l’occasion pour évacuer et raser les derniers campements encore en place dans la ville. Toujours la même rengaine : invisibiliser, rassembler, confiner au milieu du vide pour mieux contrôler, expulser, forcer les exilé.es à s’engager dans des procédures de demande d’asile. C’est que la frontière entre l’humanitaire et le sécuritaire est ténue dès lors qu’il est question d’ambitions et de considérations exclusivement politiciennes… Celles-là mêmes, qui portent à considérer les réfugié.es comme une masse inerte à administrer, et non pas comme des individus à part entière capables de prendre position. C’est là que, pour la gauche comme pour la droite, la lecture politique de la situation se perd dans une logique exclusivement gestionnaire des indésirables3. Humaniste M. Cazeneuve ? Nous y voilà !
 
Calais, laboratoire de l’inhumanité
 
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En 2015, l’État missionne l’association La Vie Active pour assurer la sécurité du site de Calais et l’accompagnement des réfugié.es dans leurs demandes d’asile. Cette association, comptant 3700 salarié.es, dont le budget annuel s’élève à 165 millions d’euros, est spécialisée dans l’aide aux personnes handicapées sur le territoire du Pas-de-Calais. Elle a longtemps été présidée par Jean-Marie Alexandre, maire de Souchez (62), proche des milieux PS de la Région, dont le fils, Guillaume Alexandre, occupe actuellement le poste de directeur général de l’association (une coïncidence sans doute). Lors d’une conférence à Dunkerque en juin 2016, celui-ci ne manque pas de rappeler que l’association a été sollicitée par l’État pour la reconnaissance de son « ingénierie » en matière de constructions d’établissements sociaux et médico-sociaux. Il se défend au passage à plusieurs reprises d’être la voix du gouvernement. « Croyez bien que ce n’était pas simple pour nous de faire face au flot continu de migrants en arrivée sur le site » estime t-il nécessaire de préciser. Dès novembre, l’association, déjà en charge du centre d’accueil de jour Jules Ferry, commence l’installation d’un camp d’accueil provisoire (CAP) de 120 containers de 12 lits chacun, visant à loger 1500 personnes au milieu du bidonville. Lesquelles devront accepter au préalable de s’engager nécessairement dans une demande d’asile en France...
 
Sur le terrain, on est frappé par le décalage entre ce camp sécurisé et le bidonville au milieu duquel il semble parachuté. À l’esprit, cette image d’un employé de La Vie Active, chasuble orange sur le dos, balayant le sol entre les containers, alors qu’au-delà des barrières, la zone s’étend sur des kilomètres carrés dans la plus grande insalubrité. Le CAP est un artefact logistique de contrôle et de soumission des populations, ultra sécurisé, entouré de grilles et de caméras de surveillance, accessible via un système de biométrie (reconnaissance numérique de l’espacement et de la taille des doigts de la main). Guillaume Alexandre a bien cherché à contester l’évidence : « ce n’est pas de la biométrie, c’est une empreinte palmaire, c’est juste une volumétrie de la main ». Et de préciser : « Il est important de savoir où chacun se trouve et à quel moment, parce que sinon ce n’est plus gérable ». On comprend mieux. L’accès au camp de containers est pourtant tout ce qu’il y a de plus biométrique4. Et les réfugié.es à qui l'on fait encore miroiter l’asile en France ont toutes les raisons de s’inquiéter de la conservation et de l’utilisation de ces données. La méthode du CAP est bien rodée : les exilé.es laissent leurs données personnelles, illes s’engagent dans une demande d’asile en France, et illes renoncent par cette décision à la possibilité de rejoindre un jour la Grande Bretagne.
 
Enfermer, confiner, disperser
 
 PIT1665
 
Dans ce contexte, une question surgit : que se passe-t-il pour celles et ceux qui ne souhaitent pas demander l’asile en France ? Autrement dit, qu’en est-il des milliers de personnes qui croupissent dans des tentes de fortune autour de ce camp de containers ?
Le recensement réalisé en juin 2016 par Help Refugees et l’Auberge des migrants dénombre 6123 personnes dans le camp de Calais, parmi lesquelles 700 mineur.es, dont 544 non accompagné.es. Un début de réponse émerge : des rafles quotidiennes visent les hommes, les femmes et les enfants sans papiers pour les déporter dans des centres de rétention administrative à l’autre bout de la France. Pour ce qui est de la possibilité de créer des espaces de vie communs ou simplement de donner un sens à leur présence sur ce bout de territoire, il faudra repasser5. En revanche, pour convaincre les réfugié.es de sauter dans le prochain bus vers un Centre d’Accueil et d’Orientation (CAO) ou un Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile (CADA), La Vie Active n’oublie pas de servir allègrement l’État, son créancier. L’action de ce dernier est à deux vitesses, prenant soin de séparer le bon grain de l’ivraie migratoire. En écho, ces propos de Jean-Marie Le Pen repris par Nicolas Sarkozy (à moins que ce ne soit l’inverse, mais peu importe) : « La France, tu l’aimes ou tu la quittes ». Cette idée est bien résumée par Colette, militante de La Cabane Juridique qui vise à permettre aux exilé.es d’accéder à leurs droits et de se défendre : « L’État est prêt à aider les migrant.es, mais seulement ceux qui le méritent ». Elle déplore que le gouvernement ne soit pas en mesure de comprendre que les gens ne veulent pas rester en France. « Pourquoi vouloir rester d’ailleurs, quand on voit avec quelle violence l’État s’abat sur eux ? ». Et regrette que certain.es réfugié.es finissent par demander l’asile en France, fatigué.es par les pressions qui pèsent en permanence sur leur existence… Elle conclut : « Tout est fait pour décourager les gens, on ne veut pas qu’ils se sentent bien ».
 
Lorsque La Cabane Juridique réalise un document à destination des réfugié.es à remettre aux forces de l’ordre en cas d’interpellation pour exiger le respect des droits de chacun.es, La Vie Active refuse de le distribuer au sein de ses établissements au prétexte qu’un avocat y assure déjà des permanences. Inutile, en effet, de prendre le risque de pointer l’ingérence de l’État et de dénoncer les violences policières… A l’inverse, elle est plus prompte à faire circuler une BD juridique à visée pédagogique, dans un style pour le moins infantilisant, afin de convaincre les réfugié.es de faire appel aux CAO et à la demande d’asile. Sur cette brochure estampillée du logo de la République, Monsieur A dit à Monsieur B. : « Mais j’ai donné mes empreintes dans un autre pays ! » et M. B de répondre « À partir des CAO, vous ne serez pas reconduit vers ce pays ». Le hic : cette affirmation est fausse, archi fausse. Depuis le règlement Dublin III du 26 juin 2013, le pays où sont prises les empreintes digitales (EURODAC) de l’exilé.e sera en charge de l’instruction et de la décision finale de la demande. Maître Clément est avocat, il travaille en lien avec La Vie Active pour accompagner les réfugié.es dans leurs demandes d’asile. Il tempère la situation et nous présente ces reconduites aux frontières comme anecdotiques. Pourtant, l’État a bien la possibilité de recourir à ce règlement, et rien n’assure aux personnes demandant l’asile en France que leur volonté sera respectée. En cas de saturation des CAO, ce qui est le cas actuellement, le règlement Dublin III est déjà opérationnel.
 
La stratégie de l’État est de montrer à l’opinion publique que la jungle n’a pas vocation à se maintenir et de laisser croire que le gouvernement est en mesure de proposer des solutions alternatives à chacun.e. Mais c’est une tromperie, une affaire de communication, visant à masquer l’impuissance de l’État en la matière. Celui-ci a trouvé avec La Vie Active une association complaisante et en Guillaume Alexandre une marionnette obéissante, lui qui estime urgent de « désengorger la zone », de « délester la volumétrie », et regrettable que « tous les réfugiés ne veulent pas demander l’asile, en dépit de nos efforts d’explications ». Encore un effort… Voix de l’État disiez-vous ? Alors que sous la droite l’éclatement se faisait principalement par la force, la gauche met de l’huile dans les rouages tout en poursuivant la même logique : soit vous rentrez, soit vous sortez, mais pas de place pour les exilé.es !
 
Grande-Synthe : vers un camp humanitaire ?
 
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Le camp de la Linière à Grande-Synthe est un autre cas d’école du mensonge et de l’hypocrisie de l’État. Pourtant, tout n’avait pas si mal commencé… Situé entre l’autoroute A16 et une voie de chemin de fer, ce camp a été créé le 7 mars 2016 sur une initiative du maire Damien Carême (EELV) et de Médecins Sans Frontières (MSF). Cela, en réponse à l’extrême insalubrité de la jungle du Basroch, un site boisé au sud-est de la ville, où se sont installé.es en 2006 les premier.es réfugié.es, des Kurdes du nord de l’Irak essentiellement, qui ont fui les persécutions liées à la formation de l’État Islamique dans la région. On comptait entre 60 et 100 personnes, un chiffre stable ces dix dernières années au gré des passages vers la Grande-Bretagne. Puis les arrivées se multiplient dès l’été 2015 suite au durcissement de la frontière à Calais à coups de kilomètres de grillages, de barbelés et de caméras de surveillance donnant à la zone des airs de territoire en guerre6. En octobre, 800 réfugié.es arrivent sur le site, et jusqu’à 2800 trois mois plus tard – dont beaucoup de familles avec de jeunes enfants. « Au Basroch, résume Christian, bénévole en charge de l’éducation des enfants, il y avait une ambiance familiale, avec beaucoup de solidarité entre les gens, mais des conditions de vie effroyables, indécentes mêmes, avec des réfugié.es qui vivaient dans la boue ». Face à l’inaction des pouvoirs publics, Damien Carême et MSF décident de construire un camp humanitaire sur un autre site de la commune visant à apporter aux réfugié.es des conditions de vie plus acceptables. Bilan financier de l’opération : 3 millions d’euros (loin des 25 millions investis par l’État à Calais). Le maire reconnaît que le camp de la Linière n’est pas la solution, mais simplement une réponse à une urgence humanitaire. La capacité d’accueil de ce camp a été fixée à 1500 personnes distribuées dans 220 cabanons de bois (il avait été prévu de pouvoir passer à 375 cabanons, soit 2500 personnes, mais c’était avant l’intervention gouvernementale…). L’impression sur le camp est celle d’une bonne organisation, presque trop, chacun.e est à sa place, les cabanons sont numérotés, et la misère est bien rangée. On y trouve une laverie, une cabane à outils, un centre juridique associatif, des cuisines collectives et quelques commerces informels. On est donc bien loin de la situation calaisienne ou de celle du Basroch quelques mois plus tôt. L’initiative a permis à n’en pas douter de dégager des alternatives, dans un élan de dissidence entre une mairie et l’État pour qui il était hors de question d’officialiser un nouveau campement sur le littoral.
 
Ceci étant, il faut avouer que le maire a réussi là un excellent coup politique : il a ainsi libéré le site du Basroch pour la construction d’un écoquartier emblématique de la politique locale, devenant dans le même temps le « héros de l’humanitaire » aux yeux de tous. Les législatives arrivent bientôt pour Damien Carême, et cette opération lui offre un certain capital politique à l’échelle nationale.
 
La reprise en main sécuritaire
 
 PIT1567
 
Cependant, trois mois plus tard, l’État reprend la main à Grande-Synthe et nomme pour gestionnaire l’association l’Afeji, structure d’éducation et d’insertion sociale, 2000 salarié.es pour un budget annuel de 100 millions d’euros. Cette association est présidée par Michel Delebarre, ancien député-maire socialiste de Dunkerque, et dirigée par Daniel Fouillouse, fidèle de la galaxie Delebarre. Pour faire simple nous résume t-on : l’Afeji, c’est Delebarre, c’est le PS, c’est la photocopie de La Vie Active !
Lors de la signature de la convention avec l’Afeji le 30 mai 2016, Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, est revenu sur l’impasse calaisienne : « À Calais, nous avions conçu, avec Mme la Préfète du Pas de Calais, et l’association La Vie Active, deux sites, destinés à mettre en œuvre une politique humanitaire, en rupture avec les pratiques précédentes. Les événements si récents et si dramatiques du 26 mai, à Calais, montrent que nous avons fait fausse route. Il est de notre devoir de le reconnaître ». Pour rappel, le 26 mai 2016, une bagarre éclate au cœur de la jungle de Calais opposant 200 Afghans et Soudanais. Bilan : des dizaines de blessé.es et autant de cabanes en flammes. La responsabilité de l’État est clairement pointée, lui qui avait exigé le démantèlement de la zone sud deux mois auparavant sans prendre la mesure de la réalité du terrain. L’État est dans le déni, comme toujours, mettant en place des moyens délibérément sous-estimés (douches, tentes, lits, repas, etc.). La destruction de la zone sud a obligé les réfugié.es à se replier d’urgence vers la zone nord dans la plus grande précarité et l’extrême promiscuité (sans accès à l’eau et aux sanitaires). Cette décision a brisé la structure générale du camp, organisée en fonction des différentes communautés. Elle n’a fait aucun cas des éventuelles tensions liées à l’arrivée régulière de nouvelles communautés, notamment soudanaise, obligées de se faire une place dans le camp pour pouvoir y (sur)vivre. Et Cazeneuve de poursuivre en revenant sur la situation à Grande-Synthe : « Au nom de la fermeté, des comportements non conformes à la loi ont pu exister. Nous avons tenté de diminuer par la force le nombre de migrants présents à Calais : par des arrestations massives et l’éloignement forcé, mesures, la Justice s’est chargée maintes fois de nous le rappeler, parfois illégales. […] C’est en prenant en compte ce constat que nous avons élaboré, avec l’Afeji, la convention qui va être conclue dans un instant. Ce camp [de la Linière] sera ouvert, il n’y aura pas de contrôle d’identité pour les réfugiés, et ceux des intervenants extérieurs se feront en accord avec les associations partenaires. La convention prévoit que le travail des bénévoles et des associations qui les rassemblent sera associé à celui des salariés et bénévoles de l’Afeji ».
 
Localement, l’opération prend une tournure cocasse. Dans un courrier adressé le 27 juin 2016 aux habitant.es de la ville, Damien Carême se félicite de la création d’emplois pour le camp : « Aujourd’hui, le financement du camp par l’État a permis la création et le maintien de plus de cinquante emplois pour gérer le camp. Quarante-quatre Grand Synthois y ont été embauchés ! C’est très important. L’argent public est donc bien employé ». A quand la construction d’autres camps pour lutter contre le chômage et redynamiser une économie locale en perdition ? Et voilà comment la politique en est réduite à une simple performance de communication.
 
Vous n’êtes pas les bienvenus
 
 JPI1123 
 
Dès le discours de Cazeneuve, les autres associations présentes sur le camp sont alors sommées de laisser place aux professionnel.les de l’Afeji. À l’ouverture du camp en mars 2016 c’est l’association Utopia 56, tout récemment créée à Lorient, qui était chargée du développement du camp et de la coordination de toutes les associations. « On avait une convention de deux mois avec la mairie pour mener notre action, à l’arrivée de l’État on a tenté de renouveler la convention, mais le gouvernement a décidé de renforcer la sécurité en confiant la gestion du camp à l’Afeji » indique Thomas, bénévole à Utopia 56. Gestionnaire du camp, les missions de l’Afeji se bornent pourtant à l’entretien et à la sécurité. « L’arrêté préfectoral, poursuit Thomas, justifiant la reprise en main par l’État exprime clairement la priorité donnée à la sécurité et à la scolarisation des enfants ». Christian, de l’école du camp7, critique fermement le parachutage de l’Afeji à la Linière : « Elle est devenue le capitaine, parce qu’elle est la voix de l’État. C’est une entreprise qui est là pour gérer, une sorte d’ingénierie qui n’a rien à voir avec du militantisme. C’est du business ».
 
La vie sur le camp (besoins alimentaires, vestimentaires, etc.) continue donc d’être assurée par les bénévoles d’Utopia 56, avec le concours des associations historiques de la région, mais aussi de nombreux bénévoles anglais et allemands. « On est plus à la coordination globale, mais on poursuit l’organisation de ce qui se passe à l’intérieur du camp… Officieusement on continue donc le même travail » conclut Thomas. Mais jusqu’à quand ? Car l’Afeji a également pour mission de démonter les « shelters » (habitat de fortune) dès que les occupants manquent à l’appel des inventaires de la Police Aux Frontières. Une manœuvre visant à réduire la capacité du camp tout en faisant pression sur ceux et celles qui voudraient prendre la route de la Grande-Bretagne. Efficace, quand on sait que la PAF organise ses comptages le matin, alors que de nombreu.ses réfugié.es sont encore sur la route du retour d’un passage avorté. Pour Thomas, « l’idée est de réduire le camp, c’est très clair, mais la politique d’Utopia, c’est que tant qu’il y a des réfugié.es, on les accueille et derrière on fera pression sur la mairie et la préfecture pour mettre des shelters supplémentaires ». Lorsqu’on interroge nos interlocuteurs sur les raisons de la seule présence des Kurdes du nord de l’Irak sur le camp, on nous précise que les autres nationalités sont renvoyées, pour éviter les tensions ethniques, vers les campements informels de la région (Tétéghem, Chocques, Steenvoorde, Norrent-Fontes, etc.)8. « Utopia prenait la responsabilité de les conduire en bus sur les autres camps » nous confie-t-on. Mais l’Afeji a l’ordre d’interdire toutes nouvelles entrées, purement et simplement, en dépit des places encore disponibles. Le refoulement porte ses fruits, puisque la population a d’ores et déjà chuté de 1300 à 800 entre mars et juillet 2016. Au point de mettre mal à l’aise Damien Carême lui-même, obligé de justifier avoir toujours annoncé la fermeture à terme du camp, et d’exaspérer Médecins sans frontières qui estime que la vocation d’un camp humanitaire est d’accueillir les réfugié.es, pas de les refouler9.
 
La reprise politique de l’État amorcée par le discours de Cazeneuve prend une tournure autoritaire le 23 juin 2016, lorsque le sous-préfet de Dunkerque fait placarder à l’entrée de la Linière une Note à l’attention des migrants, en français, forcément10. Laquelle stipule que les personnes ne demandant pas l’asile en France ne seront plus les bienvenues : « Le campement est destiné aux migrants […] souhaitant se poser afin de réfléchir à leur avenir et les aider dans leurs démarches de demande d’asile en France. Il n’est en aucun cas destiné à être un campement dans l’attente d’un passage en Grande-Bretagne. Le passage en Grande-Bretagne est rendu illégal, et rendu impossible par le renforcement des contrôles aux frontières française et britannique [en gras sur le document officiel]. Le campement de la Linière est ouvert [exclusivement] aux migrants souhaitant déposer une demande d’asile en France. Les équipes de l’OFII [Office Français de l’Immigration et de l’Intégration] et de l’Afeji vous informent et vous orientent et vous aident dans vos démarches administratives, que ce soit pour les demandes de protection et d’asile ou pour un retour volontaire dans votre pays d’origine ».
 
L’OFII et l’Afeji main dans la main dans la gestion des indésirables, voilà la logique gestionnaire qui, par la voix du social, fait le tri entre celles et ceux qui dorment au chaud, ou dorment dehors. Dans les deux cas, elle prive les réfugié.es de leur capacité à décider par eux.elles-mêmes de leur avenir. Au final, l’arrivée de l’Afeji sur le camp n’aura été rien d’autre qu’un pion supplémentaire sur l’échiquier stratégique de l’État.
 
Comment, dans l’enfermement, renaît la vie ?
 
 JPI0733
 
L’intervention du gouvernement réclamée par certaines associations a permis au pouvoir de faire coup double. Lui assurant une domination sans conteste sur la vie des exilé.es, elle a également conduit à diviser les mouvements contestataires. À celles et ceux qui réclamaient son implication, l’État a répondu avec ses armes : caméras, policiers, contrôles, etc. De quoi calmer les ardeurs des associations contestataires… Philippe, rédacteur du blog Passeurs d’Hospitalité, précise : « En fait, c’est compliqué, t’es jamais d’un côté ou de l’autre, parce que les positions bougent en fonction des enjeux. […] Certaines associations pouvaient être très contestataires en 2009, mais se sont beaucoup assagies depuis le retour en force de l’État ». Les acteurs associatifs et les collectifs militants ont fatalement dû faire un choix : maintenir des positions frontalement opposées à l’action gouvernementale ou accepter le jeu politique, entrer dans un rapport de force difficile à tenir ou se retrouver autour de la même table que le préfet, les élus et les associations missionnées par l’État. À Grande-Synthe, Thomas d’Utopia 56 nous livre son sentiment : « On est désormais en relation avec l’Afeji, il faut accepter de jouer le jeu, sinon c’est pas ici qu’il faut être, on est pas dans un affrontement avec les forces de l’ordre, on cherche à éviter d’être stigmatisé comme des militants No Border, parce qu’après on ne peut plus rien faire… après chacun fait ses choix, certains bénévoles ont fait le choix de partir, il faut aussi pouvoir l’entendre ». La stratégie de division est imparable, elle place les collectifs dos au mur, obligés de choisir entre l’acceptation de leur soumission ou l’éloignement et la perte de légitimité.
 
Finalement, dans les deux cas, que ce soit l’opposition ou la coalition, il faut se taire et écouter ceux qui savent. Colette de La Cabane Juridique est formelle : « Il est difficile pour les associations de faire entendre une seule et même voix. Les associations n’ont pas le même regard sur le militantisme, et la plupart d’entre elles ne portent pas de discours politique. Les relations interpersonnelles avec les bénévoles et les salarié.es sont bonnes, mais dès qu’on touche à des enjeux politiques, les relations peuvent très vite être tendues ». C’est qu’une approche politique de la situation amène à débattre et à prendre position sur les véritables enjeux de pouvoir : égalité des droits, mensonges de l’État, violences policières, liberté de circulation, ouverture des frontières, etc. Cela revient à mettre l’État face à ses propres contradictions : protéger les réfugié.es, mais les priver de leurs droits, souhaiter leur dispersion tout en les enfermant dans nos frontières, pointer l’errance des réfugié.es tout en les maintenant dans la non-existence. Concrètement, la mise sous tutelle des associations dissidentes par d’autres associations que l’État missionne directement est un moyen d’assurer au gouvernement un contrôle absolu sur l’évolution de la situation et de réduire au silence toutes critiques ou toutes autres voies en vue d’une véritable politique d’accueil des réfugié.es.
 
Une politique d’accueil n’est pas une politique de gestion des masses aux allures industrielles sous couvert de sécuritaire et/ou d’humanitaire. L’un et l’autre sont le signe d’une fin de la politique au profit d’un ordre policier dont la logique tend à réduire l’être humain derrière la double figure de la victime et du criminel. Le criminel est la figure idéale du sécuritaire (celle, passive et silencieuse, et sur laquelle on frappe). La victime est la cible idéale de l’humanitaire (celle, passive et silencieuse, et à qui on vient en aide). Ce qui est à l’œuvre à travers le dispositif provisoire du camp, c’est une tendance à la dépolitisation et à la déshumanisation des réfugié.es. L’ordre gestionnaire est la négation de la prise de parole des réfugié.es eux.elles-mêmes. C’est cela qu’il faut lire dans l’idée d’une fin de la politique. Donner un sens politique à la situation, c’est accepter l’idée que la voix des réfugié.es peut être le moteur d’une lutte contre un encampement arbitraire dans les angles morts de nos territoires. Cela se traduit à travers la reformation d’un cadre de vie et d’un réseau de connaissances, l’ouverture d’un commerce ou d’un restaurant, la construction d’une école, d’une cuisine, de lieux de cultes ou de n’importe quelle action pensée et accomplie par chacun.e. « Ouvrir ce restaurant, nous disait un jeune Pakistanais, c’est éviter de devenir fou en donnant un sens à ma présence ici ». En somme : chercher à transformer les espaces pour éviter de les subir. Considérer l’exilé.e comme la victime à qui il faut montrer la route est une impasse. C’est là un obstacle à la possibilité d’être un corps politique responsable et capable de faire des choix. La politique d’en haut ne devrait jamais avoir vocation à se substituer à la politisation et l’autodétermination des individus.
 
Et si « enfermer, confiner, disperser » devenait « s’émanciper, se libérer, se révolter » ? À la politique du barbelé11, opposons une politique de la liberté, célébrons les exilé.es et faisons tomber les frontières !
 
Riton et Hala Zika
 
 
 PIT6160
Octobre 2016, ce qu'il reste de la lande de Calais.
 
1. Ce texte a été rédigé à l'été 2016 pour l'ouvrage collectif « Décamper » à paraître aux Editions de La Découverte, et retrace en quelques mouvements les manœuvres du gouvernement et des associations à la solde de l’État qui conduiront trois mois plus tard à la destruction totale du camp de la lande de Calais. Les photos qui accompagnent ce texte ne sont pas issues du livre, mais de Julien Pitinome qui nous a généreusement autorisé à les utiliser.
2. Sur la tension de la situation peu avant le démantèlement, lire : « Calais : la politique du barbelé », La Brique, n°16, été 2009. Et après le coup de force de Besson, lire : « Pas de calais pour les migrants », La Brique, n°17, octobre 2009.
3. Michel Agier, Gérer les indésirables : des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire, Flammarion, 2008.
4. Selon la définition de la Commission Nationale de l’Informatique et des libertés (CNIL) , « La biométrie regroupe l’ensemble des techniques informatiques permettant d’identifier un individu à partir de ses caractéristiques physiques, biologiques voire comportementales. Les données biométriques ont la particularité d’être uniques et permanentes ». Sur le dispositif biométrique calaisien, lire : La parisienne libérée, « Les containers de la honte », Mediapart, 14.01.2016.
5. En témoignent les interpellations du 19 juillet 2016 pour vente à la sauvette des quelques commerçants installés sur le site. Lire « A calais, les tensions persistent après le démantèlement partiel de la « jungle » », Le Monde, 20.07.2106.
6. Pour une analyse des chantiers de sécurisation de la frontière à l’été 2015, lire : « Prisonniers de Calais », La Brique, n°45, automne 2015.
7. On devrait parler de centre éducatif, car l’Etat ne veut pas entendre parler d’école sur le camp, et s’emploie au travers de l’Afeji à convaincre les familles de La Linière d’orienter leurs enfants vers les écoles de la République.
8. Notons qu’une pression énorme est exercée par les forces politiques sur ces campements informels depuis plusieurs mois : le camp de Tétéghem a été démantelé le 18 novembre 2015, le camp de Chocques a été évacué le 01 juin 2016, le camp de Steenvoorde a été démantelé le 12 juillet 2016, et pour Norrent-Fontes, ça se ne saurait tarder...
9. Carinne Fouteau, « Des réfugiés interdits d’entrer dans le camp de Grande-Synthe », Mediapart, 12.07.2016.
10. Cette note est accessible sur le blog Passeurs d’hospitalité, « Grande-Synthe : l’État met la pression sur les exilés », 30.06.2016.
11. Lire : Olivier Razac, Histoire politique du barbelé : la prairie, la tranchée, le camp, La Fabrique, 2000.

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