Les chroniques de l'ordre

themis 1La vision de la justice retranscrite dans les pages de La Voix du Nord ou Nord Éclair donne une image partielle et tragi-comique des tribunaux. Les chroniques judiciaires sont des papiers rapides dans lesquels les premiers concernés n'ont jamais la parole. Elles font oublier aux lecteurs et lectrices comment s'organisent la mise aux fers des uns et l'impunité des autres.


Les deux titres de la presse quotidienne régionale (PQR) La Voix du Nord et Nord Éclair distillent régulièrement des comptes-rendus d'audiences pénales du Tribunal de Grande Instance de Lille ; quasi exclusivement aux comparutions immédiates, où sont jugées majoritairement des personnes issues des classes populaires. À La Voix du Nord,  Frédérick Lecluyse a longtemps oeuvré en tant que chroniqueur judiciaire, et persiste encore. Il nous est familier pour nous avoir cités à comparaître en 2012, à la suite d'un papier sur son travail1. Nous ne l'avons pas sollicité pour ce papier. À Nord Éclair, Didier Specq, parti à la retraite après quarante ans de journalisme et trente ans de verdicts derrière lui, en a fait sa spécialité. Il a accepté de nous rencontrer.

Déformation professionnelle

Une bonne chronique judiciaire de la PQR, ça commence souvent avec un titre bien accrocheur, qui nous plonge dans un film : « Wattignies : la berline était repartie avec 18 kilos d'héroïne dans le coffre »2, « Sequedin : menacé en maison d’arrêt, il tente de se suicider et s’évade »3, « Lille : terreur dans un bus de la ligne 50 ! »4, « Roubaix : un fusil à pompe et un gros délire alcoolisé »5, « Les Mystères du Sapin Vert »6. Le ton se veut marqué d'un humour incertain : « Systématiquement, c'est emmerdant, c'est vrai », reconnaît Didier Specq, qu'on retrouve au café Le Bettignies, juste en face du Palais de justice. Mais parfois, les « brèves de prétoires » - qui reprennent des moment supposés être marrants des audiences, c'est « la cerise sur la gâteau ». Autant chiquer du guano. « Le tribunal c'est toujours un drame et une comédie dont on essaie de rendre compte. » Juges, avocats, procureurs sont des personnages mis en scène dans des épisodes à répétition où le seul rôle qui change est celui du condamné. La première conséquence de ce journalisme, c'est de donner une vision étriquée de la justice : celle des délinquants, des criminels, des fous. « C'est vrai », s'accorde-t-il encore. Un peu gêné, il nous glissera quand même que si les papiers s'appuient quasi exclusivement sur des procédures pénales, c'est par « volonté éditoriale ». La vision de la justice véhiculée est donc très majoritairement celle de la délinquance, de la criminalité, du passage à l'acte. Cela aux dépens de toutes les autres juridictions existantes. À titre d'exemple, le tribunal des prudhommes - où se jugent les litiges entre employeurs et salariés - est déserté par les journalistes. Pourtant, « il y aurait sans doute matière à écrire », acquiesce-t-il. Mais personne n'en parle, à peine « quelques fois ».

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Au service du pouvoir

« Tout le monde se connaît au tribunal. Tu fais partie de la maison. Tu bénéficies d'une légitimité. » Un rôle et une reconnaissance que Specq a mis au service du pouvoir, afin de ne fâcher personne. Toutes ces années passées au palais de justice semblent l'avoir ingéré et recraché. Lui-même a donné à voir une justice aveugle : « Si on prend un fonctionnaire et un prolo pour les mêmes faits, l'un va en prison, pas l'autre. » Il était temps de le dire clairement. Lorsqu'on lui demande quel regard il porte aujourd'hui sur la justice, Specq évoque des manques de moyens : « Elle se démerde assez bien avec les moyens qu'elle a. La justice ne peut pas donner satisfaction à tout le monde, à la fois aux victimes et aux accusés. » Balle au centre mou. Il imagine volontiers une sorte de « justice participative » avec « des jurys populaires. La hiérarchie des peines ne serait pas la même. On serait surpris. » Une aubaine pour le système, de se perpétuer à travers chaque individu. « La justice est rendue au nom du peuple, mais où est le peuple ? C'est une contradiction du discours démocratique. La justice se fait sans lui. » Le journalisme aussi. Didier Specq regrette l'absence du peuple au sein de l'institution judiciaire, mais il ne lui a jamais donné la parole dans ses articles.

Les absents ont toujours tort

Thomas Léonard, chercheur en sciences politiques à Lille 2, a réalisé sa thèse en basant une partie de son terrain sur les palais de justice du Nord. Il nous en dit plus sur le traitement médiatique des journalistes, qui dépend de trois choses : « Ce qu'ils pensent être les idées de leur lectorat » ; et comme ils pensent ne pas être lus dans les quartiers populaires, les sujets sont orientés vers ce qu'ils pensent être les intérêts des classes moyennes et sup. Ensuite, « le plus souvent, leurs interlocuteurs sont les flics ». Les journalistes développent donc « un traitement sécuritaire, non pas nécessairement parce qu'ils y adhèrent, mais parce qu'ils pensent que c'est ça qui intéresse leur lectorat, et parce que leurs interlocuteurs défendent ce point de vue. » Et côté magistrats : « Ils font leurs les priorités telles qu'elles sont présentées dans la presse locale. En conséquence, le traitement judiciaire tend à privilégier les intérêts de ''ceux qui ont droit à la parole'', notamment dans les médias. » Specq s'est passionné rapidement au début de sa carrière pour « cette fenêtre sur le monde qu'offre le palais de justice, un lieu où règne le contradictoire ». Sa grille de lecture a des limites. Elle ne donne jamais la parole à un proche ou à la famille des accusés ou des victimes, par manque de place : « Je n'ai qu'une page ». « Ce sont des gens de passions, maltraités. Alors que ce qui est dit par le procureur ou un avocat pendant une audience, c'est vraiment dit ». Specq s'intéresse à la parole publique. Donner la parole aux gens sur la justice, « ça doit passer par d'autres pages, des dossiers. » On n'est sans doute pas près de les lire dans Nord Éclair et La Voix du Nord.

Le ver dans le fruit pourri

Specq reconnaît que la presse influence la justice, et « pas forcément de la bonne manière ». Elle se trouve dans « une dictature sociologique et du représentatif. Elle va prendre un fait divers et en faire un phénomène. Ensuite, chaque journal va chercher son fait divers pour confirmer le phénomène - qui n'existe pas ». Des pseudo-analyses alimentées, au niveau national, par la concurrence entre groupes de presse. « La justice doit faire attention à comment elle condamne, sur la base de faits, ou de représentations. Il faut avoir une rigueur défaite de certains présupposés sociologiques. » Pour Thomas Léonard : « C'est parce que les "vols de métaux par les Roms" sont présentés comme un problème gravissime dans la presse et dans les discours de certains élus que les magistrats en font leurs priorités : et ils privilégient la comparution immédiate, laquelle permet de mettre immédiatement en détention des mis en cause pour des délits pas forcément importants. » On compte ainsi pour les prévenus sans casier judiciaire, 77% de prison ferme pour les étrangers des pays de l'Est et 20% pour des Français, dans le cadre des « atteintes aux biens ». En comparution immédiate, tous délits confondus, c'est 76% de prison ferme pour les étrangers et 36% pour les Français.

W.R

1 : labrique.net, La Brique n°27, « La Brique En Procès Soutenez-La », « On a gagné ! », 02/12/11.
2 : La Voix du Nord, 12/09/2012.
3 : La Voix du Nord, 03/08/10.
4 : La Voix du Nord, 26/05/09.
5 : La Voix du Nord, 15/12/13.
6 : Nord Éclair, 18/10/13.

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