Un drôle d'architecte financier

Caue 1Le Conseil d'Architecture, d'Urbanisme et d'Environnement licencie en ce moment neuf des vingt-six personnes de son équipe. Essentiellement financé par le Conseil départemental du Nord, l'organisme fait les frais des délires de son patron, digne rejeton des grandes familles de la région. Retour sur les dessous d'une grosse histoire de sous.

Tout le monde ne connaît pas le CAUE du Nord. Le Conseil, créé en 1979, pèse pourtant plusieurs millions d'euros annuels d'argent public. Censé proposer une assistance architecturale aux collectivités locales et à certains particuliers, cette association employait jusqu'alors vingt-six salarié-es. Mais, si tout se passe comme la direction l'entend, elle n'en emploiera bientôt plus que dix-sept. En cause, des problèmes budgétaires... C'est du moins la version officielle.

Faire de la crise une aubaine

Pour faire simple, le budget du CAUE dépend essentiellement d'une taxe sur les permis de construire prélevée par le Conseil Départemental, puis reversée à l'association. Problème : depuis une réforme de cette taxe d'aménagement (TA), les subsides ont chuté. En 2013, la TA a rapporté 900 000 euros de moins que le  budget précédent, qui tournait autour des 2 millions. La cessation de paiement est esquivée de justesse. Dans le plan de licenciement que Benoît Poncelet, le directeur, a validé et que La Brique s'est procuré, ce sont bien les problèmes de trésorerie qui sont mis en avant. Mais l'histoire s'avère un peu plus compliquée.

Les licenciements permettront-ils de restaurer la santé financière du Conseil ? Rien n'est moins sûr. Un document interne permet de calculer ce que l'opération doit économiser cette année : en déduisant les indemnités de licenciement du total (plus de 300 000 euros d'après la direction), on tombe à moins de 22 000 euros sur la première année. Autrement dit, que dalle. Le personnel mobilisé contre le plan de licenciement fait aussi remarquer que dans son prévisionnel pour l'année 2015, le Conseil départemental s'est engagé à compenser les pertes liées à la réforme de la TA et à remonter les subventions autour de 1,5 millions d'euros. Les problèmes de trésorerie pourraient donc n'être que conjoncturels. Mais alors, pourquoi virer un tiers de l'équipe ?

Parmi les sept personnes déjà licenciées (la plupart travaille au CAUE depuis plus de vingt ans), cinq sont les architectes-conseillers payés pour assurer les prestations gratuites – donc non rentables – de l'organisme. Ce faisant, la direction assume le choix de délaisser ses missions statutaires auprès des particuliers, pour se concentrer sur les professionnels. Deux autres des salarié-es mis au ban ont pour particularité d'être les représentants du personnel de la boîte. Syndiqués ou non, ils contestent les choix stratégiques du directeur de la structure. Pour l'une de ces deux personnes, « la crise donne surtout à Poncelet les coudées franches pour faire du CAUE ce qu'il veut ». Tout cela, La Voix du Nord, qui a consacré quelques lignes minables au dossier, l'a évidemment négligé. Il y avait pourtant matière à creuser.

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L'architecte, la pyramide et le Pharaon

Autour des caprices fastueux du directeur, par exemple. Avec l'argent public, Poncelet s'est payé un petit projet pharaonique, « s-pass territoires ». En gros, un site de travail collaboratif, axé sur la géolocalisation des monuments. Coût de cette plate-forme web : à peine moins d'1 million d'euros, pour un gadget essentiellement destiné aux professionnels, et surtout dont pas grand monde au sein de la structure ne semble avoir saisi l'utilité. Dans le dossier de presse qu'il a constitué, le collectif Soutien au CAUE du Nord note que « malgré notre sollicitation, nous n'avons jamais pu obtenir un bilan de ce projet ». Relancé à deux reprises, Poncelet n'a pas souhaité nous éclaircir sur ce point.

Pas plus que sur sa politique salariale qui, elle aussi, interroge. Pendant que le nombre d'adhérents du Conseil chutait de 95% en quatre ans, Poncelet s'occupait surtout à multiplier les promotions – avec à la clé les augmentations de salaires qui vont bien. Entre 2012 et 2013, les « charges de personnel » ont grimpé de 300 000 euros, sans que la majorité des salarié-es n'ait été augmentée. « En 2013, alors que le CAUE a connaissance dès le mois de mars du déficit prévisible de 300 000 euros de son compte de résultat (...), il augmente de 30% trois architectes après les avoir promus directeurs délégués », relève le Soutien. Il viendrait pas aussi un peu de là, le trou dans la compta ?

Comme si ça ne suffisait pas, le boss du CAUE a généreusement confié quelques missions à des boîtes détenues par des proches. L'organisme n'étant pas soumis aux appels d'offre publics, Poncelet a jugé utile de facturer en 2012 et 2013 des « séminaires de team building » à EFFIDEV, la boîte du beauf' de son fiston. Pas rapiat quand il s'agit de la famille, Ben' s'est aussi permis d'engraisser la boîte de Gonzague Lefebvre, son neveu, pour pondre une obscure revue éditée à 3000 exemplaires. C'est parfaitement légal, mais c'est onéreux : plusieurs dizaines de milliers d'euros, pour un joujou qui se fait très bien soi-même, et pour dix fois moins cher.

Copains d'avant, copains toujours ?

Aux vues de ses réflexes, on s'étonnera finalement peu que Poncelet soit issu des grandes familles de la région. Proche des cercles catholiques, biberonné chez les bourges du lycée Saint-Paul de Lille, où il a côtoyé les progénitures des Mulliez et Bonduelle, le patron du CAUE sait apparemment comment accueillir ses camarades de classe... sociale. Poncelet se serait en effet arrangé plusieurs fois pour mettre à disposition, à titre gracieux, les locaux du CAUE pour les grands raouts du Club Gagnant. Le Club Gagnant, ce lobby patronal longtemps présidé par... Bonduelle.

Avec toutes ces casseroles aux fesses, et alors qu'un nouveau président – dont son poste dépend directement – vient d'être élu à la tête de la structure, Benoît Poncelet devra peut-être se cacher derrière autre chose que la masse salariale de ses subalternes.

Diolto

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