L'université rayonne, la misère aussi

Président sur le siège de l'Université de Lille

« Nous pouvons être fier.ères d'avoir créé la grande Université de Lille » tels étaient les mots de Jean-Christophe Camart, président de cet établissement né de la fusion des trois pôles Lille 1, 2 et 3, qui rassemble désormais plus de 70 000 étudiant.es et 6 300 personnels et enseignant.es. Depuis janvier, l'université a subi de grandes transformations dans la gestion de ses services. Des ressources humaines aux méthodes d’affectation des étudiant.es, tout y est passé. Des dysfonctionnements étaient à prévoir et ils n'ont pas manqués.

Au printemps 2018, on s'était quitté.es sur une lutte étudiante qui battait de l'aile face à la répression (1). Nous avions peu parlé de l'engagement, pourtant important des enseignant.es. Leurs revendications portent sur un enjeu particulier : il y a un très faible taux de titulaires dans certaines facs ce qui implique l'emploi d'un grand nombre de vacataires (des contractuel.les rémunéré.es à l'heure de cours, sans avoir de poste fixe). Cette pratique, antérieure à la fusion des universités de Lille, pourrait être accentuée sous l'effet de la fusion, alors qu'elle pose déjà des problèmes, comme l'explique le secrétaire de la section Moulins du syndicat FSU/SNESUP : « Les vacataires sont rarement de la région. L'encadrement des cours est rendu difficile, car tout faire par mail n'est pas le même travail. Le sort des vacataires est particulier : ils sont payé.es en retard et leurs frais de déplacement ne sont pas pris en charge. »

 L’esprit rampant de la start up nation

 Cette précarisation s'inscrit dans un contexte d'austérité qui affecte toutes les universités de France. Le 10 octobre, le Conseil d'administration de l'Université a révélé, suite à un rapport de l'IGAENR (2), un déficit de 6 millions d’euros. On découvre d’ailleurs des impayés assez élevés… Cela a entraîné, en mai 2018, la coupure de 60 lignes téléphoniques... Sympa pour un établissement public !

Damien Cuny, vice-président, y a vu l'occasion d'imposer un plan de redressement de l'Université. La présidence a pour objectif de faire 9 millions d'euros d'économies en diminuant le taux de masse salariale (le rapport entre le budget total de l’université et l'argent mis dans la paye de ses salarié.es). En d'autres termes, l’un des moyens pour que l'université fonctionne mieux serait de supprimer ses fonctionnaires. Joli plan.

 Il est également question de faire des économies sur les investissements de l'université : hiérarchisation des projets, externalisation des services, et suppression des formations non rentables. Problèmes : il n'est jamais dit sur quels critères les projets sont hiérarchisés, ni de quelle façon est déterminée la rentabilité d’une formation. Avec l'externalisation, on peut s’attendre à ce que des acteurs privés aient leur mot à dire sur le financement des projets. Bien des services de l'université sont déjà tombés aux mains du privé ces dernières années (restauration, sécurité, et même la bibliothèque universitaire de Lille 1). La marche vers l'université au service de l'économie libérale ne fait que commencer.

Ces mesures, présentées comme des impératifs économiques pour sortir d'une prétendue crise (3), détruisent des pans entiers de la recherche et mettent au pas les enseignant.es (en effectifs toujours plus réduits). Dans le même temps sont valorisé.es les étudiant.es qui choisiront les composantes les plus à même de servir l'économie globale et de devenir des citoyen.nes modèles. Et ça tombe bien, car les institutions financières favorisent déjà les établissements à la pointe de la recherche dite « d'excellence » – nous entendons « pro-libérale ».

Président sur le siège de l'Université de Lille

Il faut faire des économies, mais aussi augmenter les « ressources propres » – celles qui ne proviennent pas de l'État. Pour ça, on souhaite améliorer le modèle économique des contrats. Des vacataires ? C'est moins cher ! « Les titulaires montent les échelons donc tu dois les payer plus. C'est l'inverse quand tu recrutes des vacataires qui ont une base fixe », explique Thomas Alam, maître de conférences à la Faculté de Sciences politique, juridique et sociale (FSPJS). On veut aussi développer des démarches commerciales prospectives, et des offres de formations co-construites avec « les partenaires » ... Développer le mécénat, le lobbyisme auprès des partenaires, pour, à terme, les associer de plus en plus aux réunions sur la « stratégie patrimoniale » de l'université. Reste à savoir jusqu’où ils seront associés. L’esprit rampant de la start-up university ne devrait néanmoins pas laisser planer le doute très longtemps.

La théorie du ruissellement à l’université

La baisse de la masse salariale crée des tensions dans les facs. « Quand il y a des demandes de création de postes, la seule perspective est le redéploiement de postes sachant que tous les postes ne peuvent pas être renouvelés. » Le redéploiement de postes consiste à déshabiller Paul pour rhabiller Pierre. Autrement dit, prendre des postes de certains secteurs pour les réaffecter à d’autres. Dans le cas d'une université aussi éclatée que celle de Lille, ça peut impliquer des changements importants : « Des mobilités forcées avec le déménagement des services – on est actuellement à la 16ème vague de déménagement. Des membres du personnel de Moulins sont déplacés à Villeneuve d'Ascq. » C'est loin d'être évident pour ces personnes qui, en plus de devoir gérer avec de nouveaux services et logiciels, entrent dans un nouveau contexte de travail.

Côté enseignant.es, il y a peu de redéploiements ce qui fait que les heures sont mal réparties. Certaines formations sont clairement mises en avant par rapport à d'autres, et devinez quoi ? Les sciences dures passent en premières. Par ailleurs, tou.tes les enseignant.es ne sont pas logé.es à la même enseigne. Sur le campus Cité Scientifique (ex-Lille 1), T. Alam nous explique qu'ils ont « des primes de grand-amphi à partir de 180 étudiant.es. S'ils font un cours de 30h, ce sera considéré comme un cours de 35h. » Ailleurs, les profs doivent gérer des amphis de 600 personnes sans aucune décharge d'heures. Un projet d'harmonisation par le haut des salaires (4) avait été présenté, mais « ils se sont bien gardés de le lancer avant la fusion. Actuellement, il y a de grosses disparités par rapport à ce qui est pris en compte. Typiquement, en tant que directeur de recherche, je ne suis pas rémunéré pour le suivi des mémoires », alors que c’est le cas dans d’autres formations. La FSU/SNESUP a évalué cette harmonisation à 1 million d'euros. On ne peut pas déplacer les fonctionnaires, faire rayonner l'université et assurer à tou.tes un salaire à la hauteur de ses exigences !

D'ailleurs, si certain.es vacataires peinent à se faire payer, d'autres secteurs sont plutôt privilégiés. Les primes offertes aux vices-président.es (VP) s'élèvent à 9 000 euros par an. Avec près de 30 VP dans la nouvelle université fusionnée, on comprend mieux où va l’argent dans un contexte où l’austérité tient lieu de mantra. Est-ce une harmonisation par le haut ou « en commençant par le haut » ?

Pression au travail et logique de compétition

Les enseignant.es-chercheur.ses doivent parfois gérer des effectifs énormes (qui diffèrent d'ailleurs en fonction des secteurs d'après une étude interne (5)). Quant au personnel administratif, il doit désormais composer avec un nombre décuplé de logiciels et de relais.

D’un côté, la logique de la compétition se déploie partout. Chez les étudiant.es, les doctorant.es ou les profs, tout le monde est évalué, tout le temps et pour tout. Chacun.e produit « sa propre illégitimité en s'auto-comparant. » T. Alam conclut : « Urgence, fusion, stress au travail nous éloignent du véritable sens de notre métier. » De l’autre, celles et ceux qui luttent pour une autre université sont sans cesse rabroué.es. Accusé.es de bloqueur.ses quand ils se mobilisent, la bataille peut sembler longue pour daigner pouvoir exposer ses revendications au président.

Dès lors, le Comité d'hygiène de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) constate des situations de surmenage (burn-out) voire de démissions. Et ce, même au niveau de la présidence. notamment chez notre ami P. Vervaecke – VP aux Ressources humaines et à la politique sociale, qui a dû prendre conscience qu'envoyer des CRS sur ses étudiant.es manquait un tantinet d'humanité (6).

Malgré cela, les instances de contrôle, qui rendent possible la contestation face à ces mutations, ont de moins en moins de prise sur la situation. Le CHSCT sera bientôt ramené à une dizaine de membres pour toute l'Université de Lille contre une quinzaine par secteur auparavant. De leur côté, les syndicats sont désertés. Le représentant syndical interrogé déplore le manque d'actions collectives. Sans action, les logiques managériales à l'université s'entérinent et on s'y fait (7).

« Il va falloir batailler pour obtenir des créations de postes. ». Pourtant à l'heure où nous écrivons ces lignes, la présidence vient d'annoncer un gel des postes pour l'année 2019-2020 au nom de « l'équilibre budgétaire », condition nécessaire pour être considérée comme université d'excellence. L'université d'excellence serait donc sans profs ?

En attendant que la start-up nation se détruise d'elle-même, on va hors des facs, là où tout est encore possible. Comme à Lille 0, cette université populaire et autogérée (8), qui attire de plus en plus de monde sur ses bancs non-institutionnels.

Lud & Omär

 Tu sais-tu ? piledebriques

D'où vient la fusion

À la base, l'université fusionne pour resserrer les budgets, mais aussi pour accéder à des financements via des labels. Il faut donc avoir du poids face aux autres universités. « C'est une politique d'excellence dans le cadre d'appels à projets internationaux ». L'Initiative d'excellence (IDEX), par exemple, est l'enjeu le plus important. Il représente une dotation de 15 millions d'euros annuellement. « Cette course supposait la fusion, mais ça n'a pas fonctionné. » Le jury n'aurait pas jugé l'excellence suffisante pour donner le label. Dommage, ça aura coûté cher en petits fours et en champagne !

Austérité pour les livres

« Le Service commun de documentation (SCD) [la bibliothèque universitaire] n'a reçu que 70% de son budget. Ils n'ont donc plus d'argent pour acheter des bouquins. Le logiciel comptable fait qu'on ne peut plus acheter de bouquins entre décembre et janvier. S'ils ne reçoivent pas d'argent maintenant, ils ne peuvent rien acheter avant février ! »

Nos facs publiques spéculent !

L'Université de Lille est actionnaire de plusieurs start-ups françaises et s'est même fait un bon bifton avec ses investissements : d'après un maître de conférences du campus Moulins, la fac aurait 8 millions d'euros de parts sociales. « Avant, Lille 2 revendait les actions chaque année pour équilibrer le budget ».


  1. Lire « Fac : Désorientation, occupation, répression » dans le numéro 55 de La Brique « Sire, on en a gros ! »
  2. Inspection générale de l'administration de l'éducation nationale et de la recherche, « Audit de la situation budgétaire de l'université de Lille » , note d'étape 1, juillet 2018.
  3. La présidence de l'Université de Lille vise une capacité d'auto-financement de 20 millions d'euros et un Fond de roulement de 50 millions d'euros par an, contre respectivement 13 et 38 millions d'euros.
  4. Harmonisation des salaires : aligner tous les fonctionnaires d'un secteur ou d'un poste similaire, sur le salaire ou les conditions de travail de celles et ceux qui bénéficient de la meilleure situation.
  5. Le nombre d'heures qu'un.e enseignant.e alloue à chaque étudiant serait de 4h par enseignant.e sur le campus Moulins contre 12h sur le campus Cité Scientifique.
  6. Lire « We don't need no selection », dans le numéro 53 de La Brique « Y reste du gratin ! »
  7. Le nouveau médecin du travail de l'université est dans cette logique. Un enseignant témoigne : « Quand il parle, j'entends plus un manager ou un coordinateur qu'un médecin. Son objectif est que les gens arrêtent de parler de Lille 3, 2 ou 1 ! Comme des gens parlent encore en anciens francs, sans que ça ne pose réellement de problèmes. »
  8. Des réunions ouvertes sont organisées de chaque semaine pour découvrir et participer au projet. Infos et agenda disponible en ligne.

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