Edito N°52 - Histoires à lutter debout

BRIQUE HISTOIRE2 1Histoires à lutter debout

On vous a laissé.es cet été avec un bon gros numéro sur le travail qui écrase et qui tue. Il n’a pas pris une ride.

On dénombre le seizième suicide d’un ancien de Goodyear tandis que les victimes de l’amiante ont été une fois de plus déboutées de leur procès. Cette rentrée ne nous prépare rien de mieux au vu du dézingage du droit du travail désormais tout à fait sur les rails, version XXL de la loi El Khomri. Même si on ne comptait pas sur les contrats précaires pour sauver les droits sociaux, on est tout de même abasourdi.es de voir que la majorité des assos’ locales et pas mal de structures d’aide sociale crèvent de ne plus avoir les contrats aidés pour survivre. Les coupes réglées dans les conquis sociaux s’incarnent très concrètement dans nos quotidiens déjà fragiles.

Alors quoi faire ? Bien sûr, on se joint dès qu’on peut aux centaines de milliers de personnes qui battent le pavé pour contester Macron et sa coupe réglée du droit du travail. L’ampleur réjouissante des mobilisations révèle en creux l’ampleur de la merde dans laquelle on est. Des manifs où beaucoup d’entre nous s’amènent avec la boule au ventre. Avec l’entrée de l’état d’urgence dans le droit commun, la répression des militant.es a de beaux jours devant elle. Des camarades prennent du ferme pour avoir osé militer. La rue ne peut plus ces temps-ci, sous les drapeaux colorés des syndicalismes divers, faire croire qu’elle est le terrain de jeux pacifié du « dialogue social ».

Or, les combats actuels ont une continuité directe avec l’histoire des luttes passées. Depuis près de deux siècles, l’essor de l’industrie textile et la formation d’une classe ouvrière se sont faites au profit de quelques bourgeois. L’histoire et la mémoire légitimes ont toujours été façonnées au profit des possédant.es, au détriment de celle.ux qui l’ont faite et subie. Dans le folklore officiel et municipal lillois, les traces de cette mémoire sont bien souvent enfouies sous les paillettes de grands raouts censément fédérateurs à la Lille 3000. Les Euralille 1, 2 et 3, les musées, maisons folies et autres capitales européennes revisitent une mémoire exaltant l’attractivité économique du territoire, au service des politiques de gentrification municipales.

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Ce récit mystificateur a ses armes et ses promoteurs. Il est le produit d’un travail politique qui exalte certains lieux, certaines figures, et les rend emblématiques, bref transforme la rue de Paris en rue Pierre Mauroy. Est ainsi inculqué et naturalisé un ordre social, qui fait de l’union de tou.tes les « Nordistes » une communion nécessaire au redressement économique du territoire. À l’arrivée, un travail de sape pour valoriser les « fondateurs » – celles et ceux qui défigurent le paysage, construisent des tours, et ne s’impliquent que là où il y a du pognon à faire –, et invisibiliser, exclure de l’histoire officielle, celles et ceux qui n’adhèrent pas au grand projet métropolitain lillois.

Pourtant, dans la région nous sommes bien placé.es pour savoir ce que les travailleur.ses doivent aux luttes sociales. À Courrières, en 1906, 1099 mineurs perdaient la vie, ce qui aboutit à la dénonciation des accidents du travail et à la création du premier ministère du travail. Ce même ministère qui écrase aujourd’hui, à grands coups de tatanes, les protections qu’il est censé garantir et la mémoire qu’il symbolise.

Il nous reste toutefois la possibilité de changer l’équilibre, de travailler à écrire notre histoire pour fonder une autre mémoire. Une mémoire qui rappellerait les injustices et les inégalités sur lesquelles prospèrent les mêmes élites depuis deux siècles, une mémoire qui déterrerait les luttes passées pour éclairer celles du présent.

On s’attelle donc modestement, non seulement à relayer les luttes de celles et ceux qui les mènent ici et maintenant, mais aussi, à rebours de l’histoire des vainqueurs de la rénovation urbaine et économique, à constituer ce qui pourrait être notre mémoire commune. Cette mémoire est faite de nos pratiques, de nos espaces, non de ce qui s’écrit mais de ce qu’on en fait aujourd’hui.

 Le collectif de La Brique