Pas d'aqua-poney à Moulins

Les écolos ? Moi, j'les bouffe !!!Pas de piscine olympique sur la friche Saint Sauveur ! Pas de blocs de logements « à la suédoise » ! Pas de gentrification ! Depuis 2013, la métropole lilloise (MEL) se frottait les mains d’un projet d’aménagement urbain de grande ampleur sur l’ancienne gare de marchandises du quartier Moulins. Le projet était sur les rails, le secteur privé prêt à se ruer sur la plus vaste friche de Lille. Coup de théâtre : le juge administratif a rendu le 5 octobre une décision faisant s'écrouler tout l’agenda. Le tribunal, en annulant la déclaration d'intérêt général, met un bon coup de pied au cul des acteurs de la bétonnisation. Retour sur une victoire, commentée par Achille1, un des opposants de longue date au projet.

Depuis que les politiciens et les promoteurs immobiliers ont jeté leur dévolu sur la friche, on a conçu mille projets d’avenir pour les 23 hectares laissés à l’abandon depuis 2005. La MEL, le cabinet d’architecture danois Gehl et la Société publique locale (SPL) Euralille présidée par Martine Aubry ont bien tenté de nous vendre un « quartier créatif de la connaissance (…) pour flâner et déambuler », une nouvelle « articulation urbaine »2.

Sourde à la contestation des riverain.es, mobilisé.s, la MEL reste droit dans ses bottes3 : le 15 juin 2018, elle déclare le projet « d’intérêt général », ouvrant la voie aux pelleteuses. Les opposant.es ne lâchent pas : l’affaire est portée devant le juge des référés par deux associations, Protection, Aménagement et Réappropriation Collective de Saint Sauveur (P.A.R.C)4, issue du collectif Fête la friche et l’Asso Suppression des Pollutions Industrielles (ASPI)5. Le juge leur donne raison : il invalide le caractère d’intérêt général. Motif : les impacts en matière de qualité de l’air ont été négligés et la population ne dispose pas de toutes les informations nécessaires. Voila les compteurs remis à zéro.

Plongeon dans le vide

Démocratie sous vide

Dès 2013, la mairie déploie tous les gadgets démocratiques possibles : les citoyen.nes sont invité.es à construire le nouveau site en Lego, à participer aux ateliers initiatiques de l’équipe Gehl, à suivre des visites théâtralisées du site, etc. Achille témoigne du « grand art politicien » à l’oeuvre : manipulations oratoires, mise en scène du prétendu consensus sans débat, belles images... de la séduction dans les formes. La phase de concertation citoyenne n’est en fait qu’une formalité pour les decideurs ; elle est réduite à une sorte de jeu de société qui se pratiquerait le dimanche après-midi en famille. Que du bonheur.

Qu’en est-il des 12 000 signatures de la pétition « Lille étouffe, sauvons Saint Sauveur ! »6 et des quelques 500 avis négatifs – sur un total de 600 – issus de l’enquête publique ? « Ils n’ont rien gardé », déplore Achille. Martine Aubry « voulait faire un geste architectural fort et c’est tout. Elle a toujours été nerveuse à ce propos, ce projet devait être son œuvre, elle nous a toujours ignoré.es dans les médias comme dans la réalité ! ». Achille se souvient d’une intervention des opposant.es sur le chantier de construction du siège de Partenord, en présence de la maire : « on était une dizaine avec une banderole à moins d’un mètre, elle ne nous a même pas regardé.es. Trois quarts d’heure plus tard, les flics raboulaient ».

Les écolos ? Moi, j'les bouffe !!!

C’est cohérent quand on observe la ligne politique depuis 2001 : le quartier Moulins a vu se multiplier les investissements; la gare Saint Sauveur, la Maison Folie Moulins, le Flow ont été présentés comme devant redonner « vie au quartier »7. Malaise quand on sait que le Flow a remplacé le squat « Chti d’Arras », espace de libre d’expression musicale. Pas étonnant quand les institutions s’appuient sur des données exclusivement quantitatives pour aménager l’espace. Évaluer, chiffrer, valorise, en écartant tout ce qui ne rentre pas dans un tableur. La valeur d’un projet dit « d’intérêt général » s’obtiend par un calcul : on fait la différence entre coûts et avantages (ou bénéfices escomptés). Si le résultat est positif – houp houp houp Barbatruc – la société triomphe !

 

Intérêt général ? Que dalle !

« Quand on demande aux gens quelle ville idéale ils imaginent, ils parlent de parcs, d’espaces verts, de nature ; les habitant.es de Moulins ont le droit de refuser d’être entouré.es de béton à perte de vue » affirme Achille, soutenant que le désaccord porte sur la définition même de l’espace urbain. Effectivement, la densification urbaine ne va pas de soi, c’est un choix politique dont les priorités sont largement critiquables. Le plan-guide de l’agence Gehl prévoyait 200 000m² de logements (5000 nouveaux résident.es), 55 000 m² de bureau, 25 000m² d’activités et de commerce et 20 000 m² d’équipements. Un projet titanesque qui passe sous silence les risques sanitaires liés à la pollution, les retombées écologiques et la conditions de vie concrète des habitant.es.

Que l’implantation de nouveaux logements génère un trafic quotidien de 9000 voitures, que le site abrite actuellement plus de 21 espèces protégées, que les nuisances du périph’ laissent présager d’un cadre de vie morbide : Gehl s’en tamponne ! Ces insuffisances ont été débusquées par des militant.es à force d’épluchage, dossier après dossier8. Pour Achille, « la technique de la contre-expertise, ça reste une logique du moins pire ». Lutter sur le terrain juridique c’est un choix pragmatique, une voie de contestation légale face à un projet toxique et aberrant, une voie par laquelle la marge de manœuvre des militant.es se réduit à s’opposer, se justifier, plutôt que proposer ou tout simplement expérimenter.

Le projet est suspendu, mais il n’est pas mort pour autant. Les promoteurs ont jusqu’à juin 2019 pour présenter une nouvelle étude d’impact (autant dire se tirer une balle dans le pied, c’est là-dessus qu’ils se sont faits coincer). On reste donc perplexe quant aux allégations de Stanislas Dendievel, conseiller municipal à l’urbanisme de Lille : « c’est une décision qui ne remet pas en cause le projet sur le fond », « nous restons calmes et sereins quant au calendrier et quant aux objectifs que nous portons ». Tendez donc l’autre joue, eux et elles vous attendent : on ne construira rien sur la friche St Sauveur ! Ciao les nageur.ses des Jeux Olympiques 2024 et bon débarras !

Olive

Dessins : Foolmoon et Lysergia

1. Le prénom a été modifé
2. Citations issues de l’étude d’impact de la MEL, mars 2015
3. La Brique n°54 Printemps 2018 « L’erreur est urbaine », Dossier « Saint sauveur défriché »
4. Site de l’association P.A.R.C.
5. L’ASPI est une association locale créée spécifiquement pour donner des armes juridiques à celle.ux qui sont touché.es par des projets d’aménagement toxiques
6. Pétition « Lille étouffe Saint Sauveur » adressée à la MEL, la SPL Euralille et la SNCF
7. Sur les processus de gentrification liés à l’aménagement urbain, voir : La Brique n°54 Printemps 2018 « L’erreur est urbaine », Dossier « Moulins, vent d’investissement », et La Brique n°38 janvier 2014 «  La culture en rade » article «  Friche sans saveur »
8. Rapport inter-assiociatif Amis de la Terre Nord, ASPI, Entreliane et collectif Fête la friche sur le Projet Saint-Sauveur, avril 2017

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